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Pourquoi les hommes politiques prennent « leur pied » sur les réseaux sociaux ?


Publié le 24/04/2017

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L’attitude défiante des hommes politiques à l’égard des journalistes est-elle un refus de se soumettre à la « médiacratie » ou un inquiétant rejet d’un 4ème pouvoir essentiel à la vitalité démocratique… ? Analyse d’une stratégie de nos représentants qui consiste à ne plus passer par les intermédiaires médiatiques classiques jugés « obsolètes » pour déployer sur de nouveaux supports un discours dépourvu de tout contradictoire. Une stratégie d’ampleur… qui pourrait faire peur.

 

Le triptyque média-politique-citoyen a toujours été considéré comme le triangle démocratique majeur pour assurer un juste équilibre des idées, des acteurs et de leur temps de parole. L’objectif étant de donner le pouvoir et l’information au peuple en garantissant l’harmonie des institutions et une place équitable à ses protagonistes et spectateurs.

 

Cet idéal philosophique souffre depuis plusieurs décennies de profonds bouleversements politiques et médiatiques. C’est ce qu’explique Pierre Rosanvallon dans La Contre-Démocratie (2006). L’érosion de la confiance des citoyens vis-à-vis de la sphère politique et médiatique a suscité une défiance inquiétante. Une frange significative de la population ne croit plus en une politique devenue carriériste et clientéliste, ni moins en des médias tenus par une logique d’audience qui sclérose l’information. Ces mêmes griefs sont assénés par le personnel politique à l’encontre des médias, lesquels se refusent à faire un examen critique de leur travail.

 

Cette cacophonie grandissante entre les acteurs principaux du système démocratique produit un phénomène dont l’ampleur est nouvelle : une désintermédiation médiatique du personnel politique. Nos représentants renâclent en effet de plus en plus à se soumettre au filtre journalistique qu’ils considèrent impertinent, caricatural voire illégitime.

 

 

De YouTube à Snapchat : les nouvelles plateformes d’expression

 

Femmes et hommes politiques aspirent dans leur relation avec les citoyens à la chaleur du contact, à la relation de proximité basée sur l’émotion. Ce besoin d’interaction pour persuader plutôt que convaincre dont nous avions déjà parlé sous le prisme de la post-vérité se manifeste directement par cette stratégie de désintermédiation médiatique. Certains politiques rechignent en effet à se rendre en plateau ou studio radio car le « retour sur émotion » est jugé faible et le danger du « bad buzz » important.

 

Il est beaucoup plus confortable d’évacuer la contradiction journalistique, d’autant plus dans une société de l’information et de la communication où les canaux d’expression sont légion. Quelques exemples : sur le terrain webradio et webtv, les précurseurs sont Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen dont les premières vidéos YouTube face caméra remontent à début 2012. Nicolas Sarkozy avait, quant à lui, créé sa propre webradio « Fréquence France » à l’aune des primaires de droite. Le chef de la « France insoumise » a également lancé, début avril 2017, sa webradio éphémère, « Les Jours Heureux ». L’avantage de tous ces dispositifs est d’effacer le principe du contradictoire tout en mettant en avant la parole des citoyens. Cela semble plus démocratique, alors même que les questions sélectionnées sont triées sur le volet, parfois édulcorées, et toujours complaisantes.

 

Une autre stratégie réside dans le regard du locuteur à la télévision. La mise en abîme de l’image dans l’écran crée une coupure sémiotique avec les spectateurs que certains hommes politiques tentent de combler. Ils adressent donc leur regard directement à la caméra pour établir une passerelle affective. C’est le cas de Nicolas Dupont-Aignan ou plus récemment d’Emmanuel Macron. Les deux ont prononcé des pans de discours avec les yeux fixés sur la caméra plutôt que sur le journaliste afin d’introduire un message personnel et intime.

 

Un autre exemple, plus récent, est celui de Snapchat lors du premier tour des présidentielles 2017. La majorité des candidats à l’instar de François Fillon, Benoit Hamon et Marine Le Pen ont accepté de répondre aux questions des utilisateurs du réseau social dans une mise en scène inédite dans le Vème République. En plus de répondre à des questions souvent complaisantes et absurdes, les candidats ont utilisé des filtres animés afin d’apparaître comme de « grands » habitués des codes numériques : suffisamment jeunes pour exhiber une couronne de fleurs virtuelle, suffisamment cools pour porter des lunettes de hipster. La désintermédiation journalistique ne permet donc pas seulement d’évacuer le contradictoire, mais aussi de sélectionner des dispositifs jouant sur le pathos plutôt que sur le logos, réduisant le débat démocratique à de la pure communication politique.

 

 

Une pression médiatique trop grande ?

 

Dans Penser la communication (1997), Dominique Wolton évoque déjà le déséquilibre du triangle de la communication média-politique-citoyen qui tournerait en défaveur du personnel politique. Etant donné que la France s’est mondialisée, sa souveraineté s’est réduite et sa marge de manœuvre affaiblie. Et à cette complexification du monde s’est ajoutée la naissance d’une très grande quantité de médias, sur une richesse de supports inédite. Produisant un feu critique constant. Ce brasier, nourri des sondages et des éditocrates, est parachevé par une opinion publique acerbe qui a planté ses racines dans les terres d’internet.

 

Cette mécanique médiatique crée une pression sur le personnel politique non négligeable qui mène ce dernier à prendre de la distance face à ces structures d’information traditionnelles. La fournaise médiatique participe de facto, à sa manière, à la déstabilisation et à la dévalorisation dont les représentants sont souvent les premiers responsables. Dominique Wolton propose alors un rééquilibrage du triptyque média-politique-citoyen qui passerait par trois critères : une moralisation des pratiques médiatiques, un usage parcimonieux des sondages et une « utopisation de la politique » afin de dessiner de grands horizons.

 

Pour ce qui est de la moralisation des médias d’information, le directeur du Monde, Jérôme Feneglio, s’est démarqué de ses homologues, juste avant le 1er tour du 23 avril 2017, en invitant ses journalistes à limiter leurs expressions publiques partisanes dans leurs articles ou sur les réseaux sociaux. Le tout afin d’éviter une subjectivité dommageable pour l’image et la crédibilité du média. Un premier pas vers une nouvelle éthique journalistique ?

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