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Entertainment : maître ou esclave de son temps ?


Publié le 24/11/2017

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Le développement du numérique, et d'un monstre virtuel à venir, met la question du temps sur la table. Oui, regardez bien, entre le téléphone, le PC, la tablette... Tous ces écrans font diversion à leur manière, ils sont envoûtants, chronophages. En avons-nous bien conscience ? Que le divertissement soit maîtrisé ou subi, il est encore temps de choisir. 

 

« Le dernier épisode de GOT est disponible, il faut que je le regarde ce soir. » « Je lui ai écrit il y a 13 minutes sur Adopte, pourquoi ne me répond-il pas ? » « Je viens de passer trois heures sur le dernier Assassin’s Creed, c’est énorme ! » « J’ai 20 minutes de métro pour avancer dans mon bouquin… » Les journées sont rythmées par des (inter)actions chronométrées, nous vivons à la seconde. Comment faire, parmi ce choix gargantuesque, pour sélectionner le « bon divertissement » ? d’ailleurs, ce choix nous appartient-il vraiment ? Décidons-nous du temps que nous accordons à nous divertir et peut-on encore parler de divertissement ? Bienvenue dans cette nouvelle tension palpable : divertissement maîtrisé versus divertissement subi.

 

 

Fin de temps mort

 

Bip ! Ne niez pas, vous et moi sommes crochés plus de quatre heures par jour à notre smartphone, il ne nous quitte jamais. Et lorsque l’on demande à des 13-18 ans quelles sont leurs angoisses, ils répondent : ne plus avoir de batterie ou ne plus être sur Internet*. Oui : « Être sur Internet. » Exister dans le virtuel, c’est le moyen de se connecter aux amis, aux médias, aux news, au divertissement… au monde. Nous sommes dans un temps encore plus vif que l’instant présent, en perpétuelle tension, où le temps mort ne doit, ou en tout cas ne peut plus exister.

 

Sites de rencontre, jeux vidéo, médias, télé, plateformes vidéo, réseaux sociaux… Toutes ces interfaces adoptent les codes pour nous engager de plus en plus vite et de plus en plus longtemps. Abrégeons, nous acquiesçons sans réserve : les inter­actions avec les écrans sont toutes vécues comme des divertissements à part entière. Plusieurs questions alors se posent : devant le choix infini des possibilités, comment ne pas perdre son temps et rentabiliser son divertissement ? quel sera le ROI de me divertir ? comment trouver le divertissement optimal ? celui qui m’invite en amont à engager des conversations, suscite mon attente, du teasing ; qui me procure des émotions fortes et uniques ; qui, ensuite, me permettra de me représenter au sein de ces nouveaux flux de discussions ?

 

Aujourd’hui, 95 % des Français sont d’accord sur le fait qu’il y a plus de choix qu’avant pour se divertir, mais 87 % reconnaissent qu’il y a beaucoup de contenus inutiles**. Alors, peut-on encore parler de divertissement lorsque l’on avoue que celui-ci est inutile, mais que nous l’avons tout de même « consommé » ? En 2014 déjà, Tiii.me, un « site-calculette » de mesure du temps passé devant les séries, pour une prise de conscience du temps « perdu », faisait couler beaucoup d’encre. Bien entendu, nous étions invités à partager notre résultat et à l’afficher comme un award : bravo ! vous participez à un nouveau concours où il s’agit d’être le premier !

 

Et puisque tout s’accélère et qu’il faut aller toujours plus vite, de nouveaux formats et usages apparaissent, tel le « speed watching ». Jan Řežáb, directeur général de SocialBakers, la société spécialiste des statistiques social media, a confié à Forbes : « Cela fait deux ans que je regarde en accéléré, et je trouve maintenant aussi confortable de regarder mes programmes deux fois plus vite qu’à la vitesse normale. » Pour avoir essayé, il est vrai que c’est assez « pratique » – pour regarder une série rapidement –, mais il est déroutant de revenir à une temporalité « normale », en rallumant la télé par exemple. Faites le test sur YouTube ou avec un petit plugin sur Chrome, vous verrez autrement et vous aurez (l’impression d’avoir) gagné du temps.

 

 

Guerre de l’attention

 

Admis ce gavage incessant, où tout nous divertit, quelles sont les stratégies mises en œuvre par les marques, les médias, nos amis… pour attirer notre attention, réussir à nous capter ? peut-on encore dire que nous prenons le temps de faire quelque chose ? Notre longévité s’accroît, mais notre temps n’a jamais été aussi précieux, pour nous et pour les autres. Pour gagner cette nouvelle guerre de l’attention, une multitude de techniques attentionnelles sont déployées afin de maintenir notre engagement et modifier nos comportements. La démonstration par Netflix : contenu ultra-personnalisé, interface multi-écran, catalogues complets mis à jour, déclenchement automatique de l’épisode suivant… Nous avons tous eu l’impression un jour de s’être laissé entraîner à consommer trop de divertissement, à pratiquer le « binge-watching » (ou visionnage boulimique). Sur Facebook, n’avez-vous pas jeté un œil sur votre flux alors qu’il n’y avait aucune news ? vérifié combien de nouvelles partenaires matchaient avec vous sur Tinder ? Mince, vous n’avez pas pu encore regarder la dernière vidéo de Natoo sur Youtube…

 

Ces interfaces aux flux infinis nous incitent à revenir et tenter d’atteindre une « fin ». Nous, vous, tombons dans un puits sans fond. Ce phénomène appelé FoMO, « Fear of Missing Out », désigne ce désir compulsif qui intime de retourner sur la plateforme. Une attitude qui n’est pas forcément vécue comme une envie positive, mais aussi et plutôt comme une angoisse (de manquer quelque chose). Ces mécanismes, s’inspirant notamment de techniques d’UX et de gamification, nous enjoignent de rester plus longtemps sans nécessairement en avoir pleinement conscience. Et dès lors que tout est divertissement, cela touche également le monde professionnel : comment faire pour évoluer, se challenger, acquérir de nouvelles compétences, être plus efficace ? Jouer. Il suffit de voir les différentes évolutions de LinkedIn et de certains gros acteurs de Knowledge Management.

 

Le film Time Out [Andrew Niccol, 2011] pointait là où ça fait mal : l’adage « le temps c’est de l’argent » n’a jamais été aussi confirmé qu’aujourd’hui. Réagissons ! Le temps c’est de la vie, un moment d’attention que nous accordons ou que nous avons l’impression d’accorder. Il est précieux et il est donc primordial – pour redevenir maître de son temps – d’adopter et accepter un contrat temporel entre les parties.

 

 

Désintox numérique

 

En 2016, Tristan Harris, « philosophe produit » transfuge de Google proclamait : « Des millions d’heures sont juste volées à la vie des gens. » Un témoignage influent fortement relayé et commenté qui a permis une prise de conscience générale de ce temps perdu. Mais même s’il n’est pas toujours clairement exprimé, ce respect d’un engagement temporel est également capital pour les jeunes générations. Pour amorcer ce changement, Tristan Harris a décidé de créer le label TWS (Time Well Spent), une association de développeurs qui œuvrent pour un digital éthique en regroupant des outils respectueux de notre attention, de notre temps. Même si le mouvement reste aujourd’hui marginal, certaines applications comme Asana, Moment ou encore Hinge ont reçu ce nouveau trophée « d’application éthique ». Et c’est d’ailleurs là le paradoxe, un nouveau marché de désintox numérique s’ouvre à nous : hôtels, sorties, vacances, coaching… surfent sur cette vague nouvelle de bien-être sans numérique. Félicitations ! Vous avez réussi à nous faire ingérer un nouveau virus et nous payons pour nous guérir !

 

Sans diaboliser à l’extrême la technologie (foncez regarder Black Mirror si ce n’est pas déjà fait), nous percevons bien une tendance profonde : un retour aux ancrages physiques que nous avons perdus avec l’immensité du numérique. Mais avec l’ouverture de nouveaux mondes virtuels, notre notion du temps est et sera bouleversée, car nous aurons des expériences multi-sensorielles avec une temporalité différente de celle de notre biologie. Comment gérerons-nous ces prochains jet lags numériques ? Passerons-nous notre temps à nous divertir « virtuellement », aurons-nous toutes les clés de compréhension et d’analyse afin de reprendre la main sur notre temps ? N’oubliez pas, comme le fredonnait Jacques Brel [L’Ostendaise, 1968], « il y a deux sortes de temps : y a le temps qui attend et le temps qui espère ». En espérant que cette petite pause lecture vous aura diverti sans donner l’impression de perdre votre temps.

 

Article extrait de la revue digitale sur l'Entertainment

 

 

Photo de Une : LoboStudio Hamburg

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