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Coding : « les femmes doivent s’engager et devenir des "Role Models" »


Publié le 14/06/2017

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En France en 2016, sur les 600 startups qui ont fait appel à une levée de fonds, 70 étaient dirigées par des femmes. C'est une hausse de 84% en un an, selon le baromètre 2017 de l'entrepreneuriat Tech au féminin de StartHer et KPMG. Mais c'est encore trop peu. Il y a notamment une urgence économique à casser les barrières culturelles pour féminiser le coding, comme l'explique la Française Aurélie Jean, fondatrice d'In Silico Veritas.


"Silicon Valley, French Tech: où sont les femmes et les minorités ?". Deux après cette interrogation du quotidien économique La Tribune, la Mecque des nouvelles technologies et des géants du web continue de conforter son sexisme dans sa mauvaise foi. En 2016, une étude du Center for Talent Innovation dressait un constat cinglant sur la culture machiste sectaire d'une Silicon Valley où la femme est discriminée. Fondé en septembre 2014 par le géant AOL, son seul propriétaire, le fonds BBG Ventures, en investissant uniquement dans des jeunes start-up de l’internet et du mobile fondées par au moins une femme, constitue un exemple de réponse. Idem pour le mouvement collaboratif pour l'égalité des genres, The Girl's Lounge, qu'INfluencia avait rencontré aux Cannes Lions 2016. En accompagnant les entreprises dans leur transformation digitalo-analytique et dans le développement d’une plus grande diversité, l'entreprise In Silico Veritas veut elle faire du code un moyen d’émancipation pour les femmes.

 

Créée en 2016 par la scientifique numéricienne Aurélie Jean, expatriée à New York où elle est développeuse dans un grand groupe après sept années de recherche en biomécanique numérique dont cinq au MIT, In Silico Veritas veut réduire le gender gap dans le monde de la Tech. Dans la même lignée que Girls Who Code et FEMMES aux Etats-Unis, que l'atelier Osez-Coder en France ou que le programme She Is The Code en Côte d'Ivoire, le féminisme d'In Silico Veritas s'inscrit dans l'action concrète. Alors que ce combat du beau sexe est remis en exergue par Viva Tech, INfluencia a discuté avec Aurélie Jean pour comprendre l'essence et les enjeux d'une bataille autant sociologique et culturelle qu'économique.

 

 

INfluencia: peut-on parler de sexisme ou plutôt de barrière culturelle quasi inconsciente concernant le manque de femmes dans le coding ?


Aurélie Jean: sûrement les deux, même si je dois admettre penser que le sexisme est un acte non volontaire issu bien souvent de différences culturelles et plus généralement d'incompréhension de l’autre. Le mot culturel est le mot clé. La culture des entreprises et des employés doit évoluer afin d’inclure tous les talents, peu importe le genre, la couleur de la peau, la religion, la langue ou encore l’orientation sexuelle. Cela étant dit, les choses évoluent mais pas assez vite car les personnes issues des minorités et évoluant dans les milieux numériques du code ont bien souvent effacé leurs différences au profit d’un moule commun afin de mieux réussir. J’ai personnellement fait le choix diamétralement opposé. Je suis une femme féminine douce refusant de réussir selon des critères inconsciemment établis par les majorités en présence. Beaucoup de mes collègues et amis issus de ces majorités sont les premiers à me soutenir dans ma démarche car ils reconnaissent la forte valeur ajoutée de la diversité.

 

 

IN: le monde de la Tech, symbolisé par une Silicon Valley logiquement critiquée pour son manque de diversité ethnique et sexuelle, doit-il comprendre le déficit économique qu'engendre cette situation pour véritablement entamer sa mue ?

 

AJ: Il le comprend! Les entreprises Tech savent qu’elles ont besoin de tous les talents pour rester innovantes. Selon une étude de Microsoft nous manquerons d'un million de développeurs aux USA en 2020. En France nous manquerons de 200 000 à 300 000 développeurs. Attirer les minorités devient critique et un enjeu stratégique de survie. C’est pourquoi de nombreuses entreprises Tech ont mis en place des programmes d’inclusion et de diversité afin d’attirer mais également de retenir les minorités. Pour leur défense, le challenge est multi-échelles: il intervient à l’école, à l’université, en entreprise, mais également dans la société ou encore dans le foyer familial. Je parle beaucoup aux jeunes filles des lycées et collèges et j’avoue être souvent étonnée de voir leur vision de la femme ingénieure, scientifique et codeuse... elles ont besoin de Role Models afin de se projeter. C’est un un ensemble de changements à opérer et à différents niveaux.

 

 

IN: quels sont aujourd'hui les meilleurs leviers pour la féminisation du coding et de la Tech?

 

AJ: j’ai longtemps réfléchi et expérimenté les approches et j’avoue être convaincue d’une chose: on ne peut pas envisager être ce qu’on ne voit pas. Sous entendu, il est difficile pour une jeune femme de considérer le métier de codeuse si elle ne voit aucune femmes codeuse autour d’elle ou dans les médias. Nous avons besoin de Role Models, je le répète. Je me souviens avoir demandé aux quelques étudiantes du MIT que je formais au code, les raisons pour lesquelles elles n’avaient pas considéré le code plus tôt. Elles m’ont tout simplement répondu “parce que je ne vous connaissais pas avant". Ce jour là j’ai eu le déclic.

 

 

IN: comment convaincre le grand public et les autorités politiques que ce combat est majeur et pas subalterne?


AJ: laissez moi leur parler ! (rires...) J’ai écrit un article en janvier dernier sur “Le numérique: l’oublié des débats politiques, le paradoxe d’une révolution digitale en action” car je pensais important d’écrire sur le sujet en espérant (peut-être) voir nos décideurs lire mes conseils. J'ai été très surprise par l’élan de positivisme et de soutien de mon entourage et de mes followers concernant mes arguments. Il faut parler en public, écrire, communiquer un maximum sur notre profession et changer le ton. J’agis à la hauteur de mes moyens et j’aimerais encore agir davantage. Nous experts devons parler aux décideurs de notre pays. Je soutiens d’ailleurs l’idée que les décideurs de demain devront penser comme des développeurs afin de devenir des décideurs éclairés et non éblouis des nouvelles technologies. Car je soutiens l’idée que le numérique est un levier indiscutablement fort pour amorcer de nombreux sujets chers aux Français et à notre pays.

 

 

IN: sentez-vous un changement, une évolution qui vous permet d'être optimiste à court terme ?


AJ: les gens commencent à voir les choses différemment. Il y a cinq ans mon histoire n’aurait sûrement intéressé personne, aujourd’hui elle intrigue et inspire. Demain elle engagera d’autres femmes, après-demain elle sera du passé devant une mixité exemplaire. Je veux penser que cela ne prendra pas dix ans car nous n’avons pas le luxe d’attendre. C’est toute une économie que nous devons développer et maintenir. Sous un angle sociétal, la mixité est selon moi une métrique du bon état de notre civilisation, une civilisation qui s’ouvre sur un monde polymorphe et riche.

 

 

IN: Ce féminisme là manque-t-il d'une communication plus puissante et souffre t-il d'un déficit d'image ou de compréhension ?


AJ: J’ai envie de dire oui. Nous avons tous nos responsabilités. Les médias doivent mettre en avant ces femmes brillantes et inspirantes qu’on laisse trop souvent à l’ombre de personnages plus charismatiques et plus populaires. De leur côté, les femmes doivent s’engager davantage en devenant des Role Models publics ou pas. Cela avance, je vois les choses évoluer, mais je m’étonne encore toujours de voir si peu, voir aucune femme dans certaines conférences Tech publiques. Nous les femmes devons également nous soutenir, nous aider les unes les autres. J’ai découvert le networking féminin bienveillant grâce aux Américaines, nous avons je pense beaucoup à apprendre d’elles. J’ai de nombreux mentors féminins américains qui m’aident énormément. Encore une fois, devenons visibles en prenant la parole pour parler de nos parcours et de nos passions. Je fais donc un petit clin d’oeil à la Journée de la Femme Digitale ou encore ou Winforum NY, respectivement organisés par Delphine Remy-Boutang et Catherine Barba, qui sont des exemples à suivre.

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