10 avril 2026

Temps de lecture : 8 min

Guillaume Pannaud : « Je me suis retourné dans une rivière d’Amazonie infestée de crocodiles et de caïmans »

Publicitaire et accro à la philo ? Guillaume Pannaud, le président de TBWA\France, s’y est mis il y a 7 ou 8 ans et vient de terminer "Le Monde comme volonté et comme représentation" de Schopenhauer. 1 600 pages, rien que ça ! Il répond au « Questionnaire d’INfluencia », autour d’une madeleine et d’un thé, à l’Hôtel Littéraire Le Swann* – Proust oblige.

INfluencia : Votre coup de cœur ?

Guillaume Pannaud : Mon coup de cœur est pour une application qui a été conçue rien que pour moi et qui s’appelle LUS.

Il y a un an, lors d’un dîner, je me plaignais de ne plus arriver à retenir l’essentiel de mes lectures – surtout depuis que je me suis plongé dans la philosophie. Chaque livre que j’ouvre semble en cacher dix autres, et je me perdais dans cette forêt d’idées sans pouvoir en garder la trace. Le copain de mon fils, qui travaille dans l’informatique, a alors créé pour moi cette application sur mesure.

2 170 fiches de lecture : chacune est une porte ouverte pour mes projets

Aujourd’hui, LUS contient 2 170 fiches de lecture : des citations, des extraits de livres avec leurs numéros de page, des annotations, et une indexation très subjective autour de concepts qui me parlent. Bien plus qu’un outil, c’est une extension de ma mémoire et un compagnon de pensée. Chaque fiche est une porte ouverte, chaque annotation un fil à tirer pour mes projets personnels ou mon travail quotidien.

Ce qui me réjouit le plus ? LUS me permet de ne plus rien perdre – ou presque – de mes lectures. C’est comme si j’avais enfin trouvé le moyen de ranger mes idées sans les enfermer, de les garder vivantes et accessibles. Et ça, c’est un vrai bonheur pour un grand lecteur comme moi. Je ne l’utilise que depuis un peu plus d’un mois, alors je ne peux qu’imaginer tout ce que je vais encore pouvoir en faire !

Mon deuxième petit coup de cœur récent, est pour « Le traité des vertus » de Vladimir Jankélévitch. C’est extraordinaire, flamboyant, assez facile à lire en fait, avec plein de références.

Comment vivre ensemble si nous ne pouvons plus nous accorder sur ce qu’est le réel ?

IN. : Et votre coup de colère ?

G. P. :  Ce n’est peut-être pas un coup de colère, mais c’est assurément une préoccupation majeure qui m’occupe et me pousse à lire, réfléchir et travailler sans relâche : le rapport de notre époque à la vérité.

Quand la frontière entre le vrai et le faux devient aussi floue, quand les nuances du vrai valent le vrai lui-même, et que tout cela se mélange jusqu’à l’indistinction. Ce phénomène ne cesse de s’accélérer et les élections à venir, en France comme ailleurs, ne feront qu’amplifier des mécanismes déjà à l’œuvre. Cela me questionne profondément : comment vivre ensemble si nous ne pouvons plus nous accorder, ne serait-ce que minimalement, sur ce qu’est le réel ?

Cette interrogation m’avait déjà frappé il y a quelques années, lors de la venue d’Obama à Paris, invité par les « Napoléons ». À la fin d’un entretien passionnant mené par Stéphane Richard, ce dernier lui demande : « Monsieur le Président, vous qui avez tout vu, tout connu, quels sont, selon vous, les trois plus grands risques pour le monde ? » La réponse d’Obama m’a marqué, car je ne m’y attendais pas.

Il cite en troisième position la pandémie : « J’ai vécu Ebola. En tant que président des États-Unis, j’avais un pouvoir immense, et pourtant, face à une épidémie, je n’avais aucun moyen d’agir. C’est terrible de réaliser qu’on peut avoir autant de pouvoir et se sentir aussi impuissant. » En deuxième position, il évoque la guerre, un danger classique et toujours actuel.

Mais ce qui m’a le plus interpellé, c’est sa première crainte : les bulles algorithmiques. Ces mécanismes qui enferment chacun dans une version particulière du vrai, qui fracturent les sociétés, nourrissent le complotisme et, in fine, sapent la démocratie. « Quand chacun vit dans sa propre réalité, comment construire un monde commun ? », semblait-il dire.

Cette réponse résonne aujourd’hui avec une actualité brûlante. Comment restaurer un socle de vérité partagée quand les outils qui devraient nous relier nous isolent au contraire dans des réalités parallèles ? C’est une question qui me hante, et sur laquelle je travaille sans relâche

 Alain Blondy m’a fait lire, réfléchir, et surtout, il a éveillé ma curiosité.

IN. : La personne qui vous a le plus marqué dans votre vie ?

G.P. : C’est Alain Blondy. Historien de renom, grand spécialiste de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes, de Malte, et du monde méditerranéen aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, qui il a aussi créé le magistère de communication du Celsa. J’ai eu la chance d’être élève de la première promotion, mais avant cela, j’avais suivi l’année préparatoire du Celsa.

Je sortais du lycée peu dégrossi, pour tout dire. Et puis, j’ai rencontré Alain Blondy. Un homme à la culture générale vertigineuse, qui m’a ouvert des horizons que je ne soupçonnais même pas. Il m’a fait lire, réfléchir, et surtout, il a éveillé ma curiosité. Je me souviens très bien de ce sentiment : celui de me découvrir moi-même. Je ne savais pas que j’étais à ce point avide de savoir, de comprendre, d’explorer. Merci, Monsieur Blondy.

Aujourd’hui, je rêve que mes enfants – même si je le saurais, je crois, si c’était le cas – rencontrent un jour des personnes comme lui. Des enseignants qui ne se contentent pas de transmettre un savoir, mais qui révèlent à leurs élèves ce qu’ils portent en eux sans le savoir. Des professeurs qui, comme lui, transforment une étincelle en flamme.

Dix minutes plus tard, l’ours blanc passe exactement là où nous étions.

IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)

G.P. : Continuer à affronter mes peurs – et pas des moindres. Je parle de peurs primales, physiques, celles qui vous glacent le sang ou vous électrisent. Par exemple, j’ai fait du parapente en Colombie dans des conditions effroyables, alors que je n’avais jamais volé de ma vie. Au Costa Rica, j’ai pagayé en kayak et me suis retourné dans une rivière d’Amazonie infestée de crocodiles et de caïmans.

Mais l’anecdote qui me marque peut-être le plus, c’est une randonnée dans l’archipel du Svalbard, cet ensemble d’îles norvégiennes perdues au bout du monde, entre la côte nord du pays et le pôle Nord. Là-bas, on est toujours accompagné par un guide armé. À un moment, un pêcheur interpelle notre guide : « Attention, un ours blanc est juste derrière vous. » Ma réaction ? « Génial, on va le voir ! » Le guide, lui, me traite de fou et me presse d’avancer. « On a 2h30 de marche pour rentrer, dépêchez-vous ! »

Je me suis dit : « Ils me prennent pour un touriste naïf. Ils inventent cette histoire d’ours pour me faire marcher plus vite et ajouter un peu de piquant à la balade. » Mais une fois arrivés, le guide sort des jumelles… et dix minutes plus tard, l’ours blanc passe exactement là où nous étions.

Ma mère m’a mis devant un clavier de piano avant même que je sache lire

IN. : Votre plus grand échec ? (idem)

G.P. : Mon plus gros échec – et j’espère que cette réponse sera obsolète dans quelques années – c’est de ne pas avoir encore écrit le livre que j’ai en tête.

Un livre qui n’a rien à voir avec mon métier, mais qui me hante, qui me motive, qui donne un sens à mes lectures. Le paradoxe, c’est que ces mêmes lectures servent aussi d’excuse parfaite pour ne pas me mettre à l’écriture : « Il faut que je lise encore plus, que je sache encore mieux, avant de commencer. » Une procrastination savante, en quelque sorte.

Et puis, il y a le piano. Ma mère, professeure de piano, rêvait que je devienne Mozart. J’ai appris le solfège à 3 ans. J’ai fait 12 ans de piano. Et aujourd’hui ? Je ne sais plus en jouer. J’ai arrêté par révolte adolescente, une de ces décisions irrationnelles dont on ne revient pas toujours. À 60 ans, c’est un peu bête, quand même. Quand je vois quelqu’un plaquer des accords, improviser, trouver une mélodie, je ressens une jalousie aiguë. Pas seulement parce que j’ai perdu une compétence, mais parce que j’ai laissé filer une liberté, celle de m’exprimer par la musique, de jouer avec les notes comme on joue avec les mots.

Je voulais être inventeur

IN. : Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire

G. P. :  Je voulais être un découvreur, un inventeur. Quand j’étais petit, j’étais absolument passionné par les bouquins d’inventeurs que l’on m’avait offerts. Il aurait fallu poursuivre plutôt des carrières scientifiques, ce que je n’ai absolument pas fait. Mais je crois que ça m’aurait beaucoup plu.

Sinon, j’aurais aimé travailler à l’international.  Je trouve que c’est génial de pouvoir se confronter à une culture qui n’est pas la sienne Mais je ne me suis pas donné la chance de partir dans un autre pays.

On ne peut pas se tromper dans ses lectures

IN. : Que faites-vous quand vous ne travaillez pas ?

G.P. : Quand je ne travaille pas, je lis. Mais mon problème, c’est le temps. La lecture, pour moi, c’est une conscience aiguë du temps qui passe. Je sais exactement ce que ça demande de s’attaquer à un monument comme « Le Monde comme volonté et comme représentation » de Schopenhauer – 1 600 pages -, une œuvre géniale, mais un défi. Il faut une qualité de lecture rare, une concentration sans faille. Après deux heures, on sent que l’esprit s’émousse, qu’il faut faire une pause. Mais ces tranches de deux heures, accumulées jour après jour, finissent par représenter un temps fou pour venir à bout d’un tel livre.

Et c’est là que réside la magie. Chaque livre choisi est un engagement, une promesse de temps passé, d’énergie dépensée. Alors on devient exigeant. On ne lit pas n’importe quoi, n’importe comment. On lit comme on vivrait une grande aventure, avec cette question en tête : « Est-ce que ce livre mérite le temps que je vais lui consacrer ? »

Comme je vous le disais, le sujet du vrai m’a toujours fasciné. Il y a sept ou huit ans, j’ai décidé de plonger dans la philosophie pour essayer d’y voir plus clair. J’ai commencé par lire toute « La République » de Platon. Pourquoi ? Je n’en sais rien. J’ai trouvé ça intéressant, même si ce n’est pas vraiment « ma came ». Derrière, c’est quand même une histoire de totalitarisme absolu, et ça m’a un peu dérangé. Alors, j’ai cherché autre chose. En lisant des livres, en écoutant des émissions et des podcasts, je suis très vite tombé sur Schopenhauer. Et là, ce fut la révélation absolue. Une pensée qui m’a captivé, qui m’a ouvert des portes, et qui m’a mené directement à Nietzsche.

Avec Nietzsche, c’est devenu une aventure sans fin : chaque référence, chaque citation, chaque idée m’a poussé à explorer de nouveaux auteurs. D’un livre à l’autre, d’un philosophe à l’autre, j’ai suivi ces fils qui ne finissent jamais. C’est comme si j’avais ouvert une porte et que, derrière, il y avait tout un monde à découvrir. Et depuis, je n’ai plus arrêté de chercher.

IN. : Le métier que vous n’auriez pas aimé faire

G.P. : Prêtre ou gardien de prison. Parce que je n’aime pas ce qui enferme. Soit le dogme soit les barreaux (rires)

IN. : Quel couturier emmèneriez-vous sur une ile déserte ?

G.P. : Yves Saint Laurent. Pas seulement pour le personnage, mais parce qu’il incarne, bien au-delà des mots, la modernité – même si « modernité » est aujourd’hui galvaudé – et la liberté absolue. Il a été le couturier de la femme libre, celui qui a osé briser les codes, réinventer les silhouettes, et donner aux femmes le pouvoir de s’affirmer par ce qu’elles portent.

Je suis convaincu que nous aurions des discussions passionnantes. Entre ses récits, ses inspirations artistiques, ses combats pour l’émancipation, et cette élégance qui transcende les époques, chaque conversation avec lui serait une leçon de vie et de style.

Et puis, avouons-le, une île déserte avec Yves Saint Laurent, ce serait aussi l’occasion de repenser la mode… loin des podiums, mais près de l’essentiel.

* l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint-Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu »

En savoir plus

Guillaume Pannaud, préside TBWA\France, 3ème groupe de communication de l’hexagone.

Que ce soit dernièrement avec la campagne Air France ou celle pour Auchan « Le choix des Couleurs », TBWA\ « défend au quotidien une communication à la fois audacieuse, pertinente et ancrée dans les enjeux contemporains ».

Toute dernière actualité : TBWA\ a dévoilé cette semaine les résultats de Vibe100, la première étude qui mesure, grâce au social listening, la vibrance culturelle des marques permettant ainsi d’établir le classement des 100 marques qui vibrent le plus juste et le plus fort avec l’époque.

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