27 mars 2026

Temps de lecture : 9 min

Juliette Mutel (Babel) : « Quand j’ai découvert Kill Bill, j’ai immédiatement pensé : moi aussi, je veux ce sabre »

Classique, Juliette Mutel ? Pourtant, le beatbox sera l’un des grands projets de sa retraite… La présidente de l’agence Babel répond au « Questionnaire d’INfluencia », autour d’une madeleine et d’un thé, au sein de l’Hôtel Littéraire Le Swann* – Proust oblige.

INfluencia : Votre coup de cœur ?


Juliette Mutel : J’ai plusieurs coups de cœur à partager, dans des registres très différents. D’abord, les bijoux. J’en suis passionnée depuis toujours, avec une attirance particulière pour les pièces vintage, que je chasse dans les brocantes. Mais j’aime aussi dénicher des créations uniques, introuvables ailleurs.

Récemment, j’ai découvert le travail de Marion Vidal, une designeuse française qui ne se limite pas aux bijoux, mais qui collabore aussi avec la mode. Ses créations sont exceptionnelles : j’ai reçu cette semaine un collier que j’avais commandé, et ce fut un vrai coup de cœur. Même si cela peut sembler anodin, je trouve important de soutenir et de mettre en lumière une créatrice française de talent.

J’adore ces lieux parisiens, parfois inattendus, où l’on vient pour un verre et où l’on se surprend à discuter pendant des heures

Autre coup de cœur, plus gourmand celui-là : le De Vie, un bar à cocktails expérientiel, rue Saint Sauveur, près de mon agence, ouvert par de jeunes passionnés. Leur sourcing est impressionnant : ils ne travaillent qu’avec des produits français d’exception, que ce soit pour les alcools, les softs, la vaisselle ou le mobilier. Ils racontent avec enthousiasme l’histoire de chaque producteur, chaque objet.

J’adore ces lieux parisiens, parfois inattendus, où l’on vient pour un verre ou un repas et où l’on se surprend à discuter pendant des heures. On en ressort en se disant que l’endroit est génial, et que les rencontres le sont tout autant.

Enfin, un coup de cœur qui s’est transformé en interrogation : la campagne d’Anthropic, diffusée pendant le Super Bowl, avec trois petits films (dont l’un des plus emblématiques ci-dessous) accusant ChatGPT de s’ouvrir à la publicité, tout en affirmant que Claude, leur IA, n’en affichera jamais.

La campagne est drôle, très bien réalisée, et elle a immédiatement suscité des discussions animées à l’agence. Quand on travaille dans ce milieu, c’est particulièrement questionnant. D’un côté, ChatGPT justifie la publicité par la gratuité pour le plus grand nombre. De l’autre, Anthropic assume un modèle payant, fermé, garantissant des réponses non influencées par des intérêts publicitaires. Un débat passionnant, qui interroge sur l’avenir de ces outils.

IN. : Et votre coup de colère ?

J. M. : Tout ce qu’on a pu voir ou lire récemment à propos de l’ICE à Minneapolis, ainsi que les réactions tout autour, soulève un vrai questionnement sur l’état de notre démocratie. Pourtant, rien ne semble émouvoir collectivement, à l’échelle mondiale. Et comme si cela ne suffisait pas, on a appris que Capgemini USA travaillait pour l’ICE.

Quand j’ai entendu cette affaire à la radio, mon premier réflexe – presque professionnel – a été d’aller consulter le site de Capgemini pour y lire sa « raison d’être ». Chez Babel, nous travaillons beaucoup sur la stratégie, le positionnement des marques et ces fameuses raisons d’être. Or, sur son site, on peut lire : « Libérer les énergies humaines par la technologie pour un avenir inclusif et durable. »

Je ne vais pas vous cacher que cette phrase m’a profondément questionnée, en tant que communicante. C’est le genre de formulation que n’importe quelle agence pourrait rédiger en toute bonne foi. Mais quand notre travail se heurte à la réalité des activités d’une entreprise – que la France soit ou non au courant de ce que fait sa filiale outre-Atlantique – cela interroge violemment sur la communication et la véracité de ce que nous produisons.

A quoi bon se doter d’une raison d’être si elle ne sert finalement qu’à orner le site internet ?

Il y a parfois une dichotomie flagrante entre ce que nous mettons en avant en communication et la réalité des actions d’une entreprise. À ce niveau de groupe, il est vrai que tout n’est pas maîtrisé. Mais alors, à quoi bon se doter d’une raison d’être si elle ne guide pas réellement le business, les choix stratégiques, et qu’elle ne sert finalement qu’à orner le site internet ? La communication ne doit-elle pas être le reflet d’une cohérence profonde, et non un simple vernis ?

 Pour la première fois de ma vie, j’ai eu l’impression de ne plus pouvoir encaisser l’amplitude de tout ce qu’il fallait gérer

IN. : L’évènement qui vous a le plus marquée dans votre vie ?

J. M. : C’est le confinement. Il y a eu un avant et un après dans ma vie. Je fais partie de celles et ceux qui l’ont extrêmement mal vécu, non pas par peur de la maladie – j’étais en bonne santé et mes enfants étaient jeunes – , mais à cause de l’isolement social, qui a été d’une violence inouïe. J’avais déjà le pressentiment que je ne pourrais jamais vivre isolée ; le confinement me l’a confirmé de manière brutale.

Et puis, il y a eu le travail. Désolée, c’est un peu lié au boulot, mais le timing était… particulier. Nous étions une agence indépendante, avec des fonctionnements et des process de PME : pas de groupe derrière nous pour déployer des moyens ou des technologies en urgence. La situation économique était catastrophique : nos trois plus gros clients n’avaient plus de commandes et arrêtaient toute communication. Socialement, c’était tout aussi compliqué : il fallait gérer des salariés eux-mêmes en pleine angoisse, les animer, faire vivre l’agence malgré tout.

J’étais directrice générale depuis à peine un an, et je me sentais écrasée par la responsabilité envers les cent personnes de l’agence. Avec le recul, je me dis que cette pression était sûrement démesurée. En parallèle, il fallait aussi assurer la vie de famille : deux jeunes enfants à qui je faisais l’école, les repas matin, midi et soir… Pour la première fois de ma vie, j’ai eu l’impression de ne plus pouvoir encaisser l’amplitude de tout ce qu’il fallait gérer.

Les seuls moments où j’ai pu douter, c’est quand j’ai été jugée par d’autres femmes

IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)

J. M. :  Ma plus grande réussite, c’est d’être aujourd’hui, à mon âge, exactement là où j’avais envie d’être professionnellement. Déjà très jeune, je voulais allier communication et direction d’entreprise, avec des responsabilités managériales. Mission accomplie. Et surtout, en tant que femme, en tant que mère, j’ai l’impression de n’avoir renoncé à rien de ce qui comptait vraiment pour moi.

Ce qui me rend particulièrement fière, c’est de ne jamais avoir culpabilisé. J’ai vu tant de femmes – bien plus que d’hommes – se ronger de culpabilité : coupables d’être au travail et pas avec leurs enfants, puis coupables d’être avec leurs enfants et pas au travail. Moi, je me suis toujours dit : « Tu ne culpabilises pas. Tu fais tes choix, tu les assumes, mais jamais de culpabilité. » Parce que la culpabilité, ça vous dévore. Et puis, aucun choix n’est parfait, et c’est très bien comme ça. Personne ne fait uniquement des bons choix.

Les seuls moments où j’ai pu douter, c’est quand j’ai été jugée par d’autres femmes. Des amies proches, des connaissances, qui me disaient : « Tu sais, les enfants, il faut quand même passer plus de temps avec eux, ce n’est pas bon de travailler autant. » Comme si mon choix était, par principe, le mauvais, simplement parce qu’il n’était pas le leur. Ces remarques ont parfois semé le doute en moi, mais au fond, elles n’ont jamais remis en cause ma conviction d’avoir réussi à concilier ce qui comptait pour moi. Certains diront que vouloir tout combiner est un cliché. Pourtant, la sensation d’y être parvenue, sans rien sacrifier, est une victoire en soi.

Et pour finir sur une réussite plus légère : il y a deux jours, j’ai enfin réussi mes jaunes d’œufs confits parfaits ! J’en avais goûté chez des amis, et depuis trois mois, je m’y essayais sans succès… Jusqu’à ce que ça marche !

La recette ? Des jaunes d’œufs à mariner au frigo avec de l’huile d’olive, un filet de vinaigre, un peu de sauce soja et des herbes. Ils deviennent fondants, presque confits. Vous les tartinez sur une bonne tranche de pain, et c’est tout simplement divin quand c’est bien dosé. Un vrai bonheur culinaire – et une petite victoire personnelle qui compte presque autant que les grandes ! (rires)

Sans action, j’ai l’impression de m’éteindre.

IN. : Votre plus grand échec ? (idem)

J. M. : Ce que je regrette le plus, c’est de ne jamais avoir osé prendre des cours de beatbox. Pourtant, j’adore ça. Depuis toujours, je suis fascinée, presque éblouie, par ceux qui maîtrisent cet art. Je n’ai jamais franchi le pas : d’abord par timidité, puis par manque de temps. Alors je me dis que ce sera pour la retraite… l’un de mes grands projets !

Sinon, j’ai un regret, plus qu’un échec : c’est de ne pas m’être davantage investie dans mes études quand j’étais jeune. Pas par manque d’ambition, mais parce que ma priorité était ailleurs : travailler, gagner ma vie, être indépendante. J’ai travaillé en parallèle de ma licence de lettres. Les études, pour moi, c’était avant tout un passage obligé pour accéder à l’autonomie, pas une fin en soi.

J’avais besoin d’action, de concret. C’est d’ailleurs une constante chez moi – un trait de caractère qui m’a posé problème pendant le confinement, comme je l’évoquais précédemment : sans action, j’ai l’impression de m’éteindre.

Au début de ma carrière, j’ai un peu complexé en me disant que d’autres avaient eu des parcours plus solides, plus prestigieux, surtout à une époque où certaines filières ou écoles cultivaient encore un sentiment de supériorité. Il m’a fallu du temps pour accepter que ce n’était pas grave, et que certaines choses s’apprennent aussi sur le terrain, bien après les bancs de la fac.

Diriger des hôtels, ou même des chaînes de restaurants

IN. : Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire

J. M. : Quand j’étais étudiante, j’ai eu un boulot en or : standardiste et réceptionniste de nuit au Sofitel Porte-de-Sèvres, juste à côté de l’Aquaboulevard. Je faisais mes études de communication la journée et j’enchaînais les nuits à l’hôtel plusieurs fois par semaine. Avec le salaire de nuit, j’étais payée double. Pour une étudiante, c’était la belle vie, et surtout, j’ai découvert un métier qui m’a passionnée.

À un moment, je me suis même demandé si ce n’était pas ça, ma voie. Mais j’ai vite écarté l’idée : pour moi, les études d’hôtellerie, c’étaient des formations professionnelles, donc moins “nobles” que la fac. Aujourd’hui, je me dis que si c’était à refaire, j’oserais peut-être aller au bout de cette intuition, et diriger des hôtels, ou même des chaînes de restaurants à la Ducasse… C’est un monde passionnant et la seule alternative à la com’ qui m’aurait autant plu.

Plus jeune, j’étais revancharde. Avec le temps, ça s’est apaisé, mais cette pulsion reste en moi.

IN. : vos héroïnes dans la fiction ?

J.M. : C’est très simple car je n’en ai qu’une : Beatrix Kiddo, incarnée par Uma Thurman dans « Kill Bill » de Quentin Tarantino. J’adore cette actrice et ce réalisateur, mais c’est surtout ce personnage qui m’a marquée : une femme qui consacre sa vie à sa vengeance, sans compromis.

Je me suis toujours reconnue dans cette rage. Parmi mes nombreux défauts, il y a ma rancune tenace – plus jeune, j’étais même revancharde. Avec le temps, ça s’est apaisé, mais cette pulsion reste en moi. Quand j’ai découvert « Kill Bill », j’ai immédiatement pensé : « Moi aussi, je veux ce sabre. » Ce film résonne avec une part de moi, même si mes envies de revanche, je vous rassure, sont aujourd’hui moins violentes. (rires)

Ce que j’aime dans Kill Bill, c’est la vengeance pure, sans fard. Et puis, il y a tout le reste : la photographie sublime, la tenue iconique de Beatrix, le design fou du film… Un chef-d’œuvre.

Mes enfants me supplient : « Maman, surtout, ne ris pas trop fort ! ».

IN. : Votre dernier éclat de rire

J.M. : J’éclate de rire tout le temps. Un rire bruyant qui fait honte à mon entourage. Mes enfants me supplient : « Maman, surtout, ne ris pas trop fort ! ». Je reste fascinée par ces gens qui sourient poliment, contents mais silencieux. Moi, quand je ris, tout le monde le sait.

Mon dernier éclat ? Hier soir, pendant ma routine instagramienne (30 minutes de détente obligatoire). J’ai découvert Alain Le Roux, un prof hilarant et ultra-juste. Dans sa vidéo, il imitait un collègue désespéré, qui passe un quart d’heure à tout faire pour arracher trois mots à un élève devant le tableau. https://www.instagram.com/alainleroux_/

IN : Quel cuisinier emmèneriez-vous sur une île déserte ?

J. M. : Quelle horreur, déjà l’idée d’une île me désespère, alors une île déserte (rires)…

Mais emmener un cuisinier m’aiderait à supporter la situation car j’adore la cuisine. Alors je partirais avec Danny Khezzar un chef cuisinier français, qui avait accédé à la finale de la quatorzième saison de « Top Chef » sur M6 en 2023. Il était chef du restaurant étoilé Bayview by Michel Roth situé à Genève et a monté en 2025 son propre restaurant, « Monsieur Claude » dans un nouveau quartier, l’Arsenal à Rueil Malmaison. Le design du restaurant – fait de verre et de miroirs – est assez étonnant, le restaurant est suspendu dans les airs et est perché à 14 mètres du sol

J’adore sa cuisine, et comme il n’aura pas tous les ingrédients à disposition dans une ile déserte, il saura certainement inventer des plats. Et en plus il a l’air super sympa…

* l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu »

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Elle accompagne notamment le Groupe RATP, Schneider Electric et le SIG,, et a récemment fait l’acquisition de l’agence ici Barbès

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