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Il ne s'agit de rien d'autre que de la survie, de la vie


Publié le 27/04/2020

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Mercedes Erra, fondatrice et présidente de BETC Groupe exprime dans cette tribune, ses souhaits et ses craintes quant au "jour d'après" qu'elle a très justement baptisé "le jour d'avec". Des propos graves, sensibles, pour cette grande dame qui espère que nous serons dignes et prêts à nous relever de l'épreuve en n'oubliant pas les invisibles. 

 


 

Il n’y a pas de jour d’après. Le jour d’après sera le jour d’avant. Entre deux, le miracle n’aura pas lieu, et nous serons toujours dans la lutte contre cette pandémie. Il faudra respecter, d’ailleurs, ne surtout pas rompre cette continuité. Car la rupture pourrait ruiner les efforts accumulés. Et on ne pourra pas faire place nette pour repartir. Ce qui me frappe dans l’enjeu auquel nous sommes confrontés est sa nature même : il ne s’agit de rien d’autre que de la survie, de la vie. C’est cela la vérité et la profondeur de ce combat, il nous rappelle avec force cette idée que nous sommes prompts à oublier en temps normal : que la vie reste ce qu’il y a de plus important. Le fait que nous nous soyons mis, tous, à la protéger, à la défendre, doit continuer à prévaloir. Cela change l’échelle des valeurs. Cela change notre regard sur nous-mêmes et sur l’autre. Il y a longtemps que nous n’avions pas regardé nos amis, notre famille, comme des êtres humains en danger. Et cela ne va pas se dissiper en un jour, à la faveur du déconfinement. Le jour d’après sera le jour d’avec. Avec le virus qui, sauf sensibilité saisonnière encore incertaine, pèsera sur notre quotidien tant que remèdes et vaccins seront indisponibles, et maintiendra au-dessus de nos têtes l’épée de Damoclès de sa résurgence. Cela, nous le savons déjà.

 

 

Le care au premier plan

 

Alors le fameux « care » et tous les métiers qui en relèvent continueront d’être au premier plan, « en frontline ». Le « care » habituellement si méprisé, souvent d’ailleurs dévolu aux femmes, pour ses professions les plus au contact, ressurgit avec force et nous raconte combien il est essentiel. Combien les gestes, les attentions, les sourires, les encouragements, sont vitaux. Ici ou là on a vu des médecins refaire les gestes des infirmier.e.s. Gestes médicaux, gestes amicaux, parfois la frontière est ténue. N’interrompons pas cette chaîne des gestes qui, soutien ou barrière, sont salvateurs, sous prétexte que nous passons à J+1.

 

 

 

Professions, souvent qualifiées d’invisibles

 

Le projecteur braqué sur le corps soignant et le changement de regard touchent plus largement les professions qui sont apparues les plus utiles à la société dans ce confinement - manutentionnaires, livreurs, personnel de ménage, caissier.e.s, aide.s-soignant.e.s. – et qui sont aussi les moins valorisées et les moins bien payées. L’erreur serait de penser que c’est le confinement seul qui leur a donné de la valeur. C’est bien sûr faux. L’ensemble de ces professions, souvent qualifiées d’invisibles, sous-tend l’activité même en période normale. Elles sont la trame sur laquelle se tisse chaque jour la chaîne de valeur. L’injustice de leur traitement (au sens à la fois du salaire et de la considération) apparaît clairement. Comment rendra-t-on compte à court terme du fait qu’elles sont au cœur de la société ? Comment rétribuer équitablement les gestes des aide.s-soignant.e.s, des infirmier.e.s, brancardier.e.s, qui s’exposent au danger avec courage ? Comment supporter beaucoup plus longtemps qu’un chef de service hospitalier de 20 ans d’expérience, qui a la responsabilité de vies humaines et en sauve chaque jour, gagne moins qu’un jeune diplômé dans la banque ou le conseil en stratégie ? Nous aurons à répondre à ces questions.

 

 

 

La fracture numérique se révèle aussi dans toute sa force

 

La deuxième prise de conscience concerne les inégalités. La légitime inquiétude d’avant la crise doit se transformer en signal d’alarme et déclencher un combat plus vigoureux contre la pauvreté. Les gilets jaunes se sont chargés de la révéler. Aujourd’hui, en Ile de France, et pas seulement, des familles ont faim, à l’heure où la fermeture des écoles et cantines a supprimé le seul repas quotidien solide des enfants. La fracture numérique se révèle aussi dans toute sa force : pas d’ordinateur à la maison pour suivre l’école ou les cours « online ». Pas non plus d’espace pour se concentrer dans des logements exigus. Le décrochage qui était patent ne tarde pas à se confirmer, et l’écart à se creuser. Et tout au bout de la pauvreté, en marge de la société, que dire des migrants ? Où vont-ils depuis que la rue est interdite ? Malgré les actions des ONG comme HumanRightsWatch (23 mineurs migrants dans les Hautes Alpes enfin hébergés décemment, la campagne #freethekids pour les mineurs migrants en Grèce), l’indignité et l’inhumanité de leur condition me choquent.

 

 

 

La résurgence de la pauvreté, c’est le premier ennemi à combattre

 

Nous savons mieux désormais où doivent se porter en priorité nos efforts. La résurgence de la pauvreté, c’est le premier ennemi à combattre. C’est un enjeu à très court terme, et non un spectre lointain. Évidemment dans le sillage des inégalités et de la pauvreté, le deuxième ennemi est le chômage, qui alimente directement les premières. Le confinement projette une partie importante de la population dans un chômage partiel ou total. La France a activé son bouclier social, mais il suffit de voir les files de voitures devant l’aide alimentaire à Las Vegas pour comprendre que tous les pays n’amortiront pas le choc de la même manière. Dans les banlieues et quartiers défavorisés, les zones rurales sinistrées, le spectre du chômage vient frapper à la porte pour déclasser des populations qui arrivaient tout juste à joindre les deux bouts avant. En prenant en charge les salaires des chômeurs et les charges des entreprises, l’État français opère un soutien colossal. Les patrons, dont je fais partie, devront s’en souvenir, et agir en retrouvant un sens de l’intérêt collectif, social et sociétal, dans leurs décisions. Il ne peut pas s’agir uniquement de rétablir profits et même croissance au niveau d’avant, mais d’abord de redonner du travail, un travail juste et équitablement rémunéré.

 

 

 

Une chose me donne de l’espoir : le monde, tout mondialisé qu’il soit, a choisi début 2020 d’arrêter la machine économique pour sauver des vies

 

Comme dans notre lutte contre le virus nous allons tâtonner. Nos certitudes doivent s’effacer devant le mot : tâtonner, c’est à dire chercher, essayer, expérimenter, avec humilité, avec prudence, avec l’obsession de la vie. Au seuil de toutes les réinventions qui seront nécessaires, une chose me donne de l’espoir : le monde, tout mondialisé qu’il soit, a choisi début 2020 d’arrêter la machine économique pour sauver des vies. Dire que cela n’allait pas de soi est un euphémisme. J’espère que sur les autres enjeux qui ne manqueront pas de surgir, cette conscience de l’humain et du commun prévaudront.

 


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