9 février 2026

Temps de lecture : 3 min

Grande distribution : derrière le Nutri-Score, le pouvoir stratégique des enseignes sur nos choix alimentaires

Un rapport inédit de l’Access to Nutrition Initiative (ATNi) montre que, derrière l’affichage du Nutri-Score, se joue une bataille bien plus stratégique : celle de l’influence des distributeurs sur nos habitudes alimentaires, entre ambitions nutritionnelles affichées, arbitrages promotionnels et responsabilités croissantes en matière de santé publique.

Carrefour, E.Leclerc et Intermarché dominent la distribution alimentaire en France. À elles trois, ces enseignes réalisent près de 46 % des ventes de produits alimentaires et servent environ 49 à 51 millions de consommateurs.

Ce poids s’accompagne d’une responsabilité majeure en matière de santé publique. L’Access to Nutrition Initiative (ATNi) a justement passé au crible les pratiques nutritionnelles de ces géants dans un rapport inédit publié ce 5 février, accompagné par Le Réseau Action Climat.

Cette évaluation examine comment les enseignes influencent l’accès des consommateurs à une alimentation plus nutritive et abordable.

À quelle sauce sommes-nous manger ?

La France affiche une culture alimentaire solide et des politiques nutritionnelles avancées. La qualité globale de l’alimentation s’améliore, avec une consommation accrue de fruits, légumes, légumineuses et céréales complètes. Le pays présente aussi un taux d’obésité relativement faible.

Cependant, en parallèle, la consommation d’aliments gras, sucrés, salés ou ultra-transformés continue de progresser. Ce paradoxe met en lumière le rôle central des distributeurs dans l’orientation des choix de consommation et l’importance d’aligner leurs pratiques de vente sur les objectifs de santé publique.

Les trois enseignes ont intégré la nutrition dans leurs stratégies de développement durable, mais de manière inégale. Carrefour se démarque avec la stratégie la plus aboutie : gouvernance dédiée, objectifs de reformulation suivis et publiés, et même des incitations nutritionnelles intégrées au programme de fidélité.

ATNi souligne en priorité la nécessité de fixer des objectifs publics pour augmenter la part des ventes de produits « plus sains ». Ces cibles devraient s’appuyer sur des référentiels reconnus… tels que le fameux Nutri-Score.

La transparence sur les progrès accomplis est l’autre grand axe d’amélioration. ATNi préconise des bilans plus fréquents et détaillés sur les actions nutritionnelles engagées, un exercice de reporting public qui fait encore défaut aujourd’hui.

À table !

Les initiatives pour orienter les clients vers une alimentation plus saine restent rares dans la grande distribution. Carrefour fait figure d’exception : l’enseigne a déployé des promotions ciblées pour booster les achats d’aliments sains et mis en avant des alternatives équilibrées sur son site en ligne. Intermarché a de son côté annoncé en 2025 une expérimentation de produits plus sains aux caisses de certains magasins.

En revanche, aucune des trois chaînes n’applique de politique de marketing responsable envers les enfants, avec des restrictions explicites sur la promotion des produits déséquilibrés.

Les trois enseignes affichent massivement le Nutri-Score sur leurs produits maison. Carrefour revendique même 100 % de ses références de marque propre éligibles portant le Nutri-Score, en magasin comme en ligne, et exige que ses fournisseurs nationaux en fassent autant.

La qualité nutritionnelle des produits en rayon reste globalement perfectible. Sur 8 331 références de marque distributeur analysées, seuls 25 % obtiennent un Nutri-Score A ou B, les deux meilleures notes nutritionnelles. Autrement dit, une large majorité de l’offre ne se classe pas dans les catégories les plus saines.

Selon le barème international Health Star Rating, 44 % des produits de marque propre des distributeurs français atteignent le seuil « plus sain » de 3,5 étoiles ou plus. Ce taux dépasse de peu la moyenne mondiale de 41 %. E.Leclerc affiche la plus grande part de produits bien notés (46 %), devant Carrefour (45 %) et Intermarché (41 %).

Comment dresser la table ?

Malheureusement, les trois distributeurs consacre moins d’un quart de ses promotions aux produits sains. Carrefour y accorde 21 % de place, E.Leclerc 19 % et Intermarché 17 %. À l’inverse, les produits trop gras ou sucrés occupent une part bien plus importante des catalogues : jusqu’à 47 % chez Carrefour, 35 % chez E.Leclerc et 44 % chez Intermarché.

Surtout, manger équilibré coûte encore plus cher que manger mal. ATNi a comparé des « paniers alimentaires » types pour évaluer l’accessibilité économique des régimes sains par rapport aux moins sains.

Verdict : rapporté au revenu moyen, un ménage doit dépenser environ 9 % de son budget quotidien chez E.Leclerc pour un panier sain (contre 7 % pour un panier classique), et jusqu’à 11 % chez Carrefour (contre 9 % pour l’option moins saine). Pour les ménages modestes, cet écart de coût constitue un obstacle à une alimentation équilibrée.

Aucune enseigne ne domine l’ensemble des critères évalués. Carrefour apparaît le plus proactif sur la stratégie nutritionnelle et l’offre promotionnelle de produits sains, E.Leclerc se distingue par la meilleure composition nutritionnelle de ses produits, et Intermarché semble en retard sur la plupart des indicateurs malgré quelques annonces d’actions à venir.

Les géants français du retail ont bien amorcé une prise en compte de la nutrition… mais sont loin de pouvoir sortir de table. Il faut fixer davantage d’objectifs chiffrés de reformulation et de ventes de produits sains, améliorer la qualité nutritionnelle de leurs produits (marques propres et assortiment global), adopter un marketing plus responsable (surtout envers les enfants) et rééquilibrer prix et promotions en faveur du sain font partie des leviers prioritaires identifiés.

Vu leur envergure, Carrefour, E.Leclerc et Intermarché ont les moyens d’accélérer la transition vers des habitudes alimentaires plus saines en France.

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