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Le Hors-Série d'INfluencia : un art français


Publié le 25/09/2013

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À l'origine, le modèle conversationnel, aussi bien comme modèle sociétal qu'esthétique est une invention du XVIIe siècle. Il se nourrit d'auteurs espagnols et italiens qui réfléchissent à une forme de vivre ensemble aristocratique, dirait-on aujourd'hui, qui permet la convivialité, la politesse, l'échange, la réciprocité du rapport, etc.

 

 

Succès d'une forme : de la conversation mondaine au travail intellectuel

 

Le modèle est pour l'Espagne le livre de Baltasar Gracián, « L'homme de cour », et pour l'Italie « Il Cortegiano » de Baldassare Castiglione. « Le Courtisan », ouvrage du XVIe siècle, va servir de modèle pour cet idéal curial - cet idéal de cour - mais aussi comme parangon d'un type de rapport entre les hommes, qui vient en quelque sorte en antidote à une vision plus sombre des rapports sociaux, plus cyniques et plus belliqueux.

 

Donc, au XVIIe siècle, cette réflexion se développe en Italie et en Espagne également, ainsi qu'une littérature et de nombreuses pratiques, dont les premiers salons du XVIIe siècle, littéraires, philosophiques et artistiques. Le plus connu est celui de la Marquise de Rambouillet, « la chambre bleue ». C'est vraiment l'invention d'un modèle, d'une forme de vie, celui des salonniers, ou plutôt des salonnières, parce que c'est presqu'exclusivement un espace créé par des femmes. L'idée est de rompre avec le modèle du pédant et du savant. En effet, dans une perspective aristocratique, la réflexion intellectuelle et même la pratique de l'écriture doivent toujours relever du délassement mondain, à ne pas prendre au sérieux. Le modèle de l'intellectuel solitaire, un peu misanthrope, est mis à distance au profit d'un autre type de rapport aux idées, à la littérature, qui considère la vie dans ce qu'elle a d'impromptu, d'improvisé, de surgissement, de liberté, de plaisir à être ensemble, de plaisir à échanger. Et qui peut également façonner les comportements et une certaine façon de penser, d'écrire, voire de philosopher.

 

 

Le naturel du xvIIe, un summum de la sophistication

 

Le deuxième versant du XVIIe siècle va privilégier la notion de naturel. Un naturel très sophistiqué, classique, très codifié, très policé, qui aujourd'hui nous apparaitrait comme le summum de la sophistication.

 

On y invente, entre gens de bonne compagnie, de nouvelles formes d'écrire qui sont aussi de nouvelles formes de penser : tout ce qui relève de la forme brève avec du piquant, du naturel, des maximes, des bouts rimés. On improvise, en pariant sur les ressorts de l'imagination, sur la spontanéité, sur l'enjouement. Donc, ces salons restent dans l'idéal de cour, propres à une société extrêmement fermée, codifiée, élitiste.

 

 

La place de femmes et la conversation à la française

 

Au XVIIIe siècle, il n'y a pas de rupture, d'abord parce que Madame de Lambert ouvre son premier salon, les mardis, en 1710 et une bonne trentaine, plus ou moins cotés, vont naître jusqu'à la Révolution, tous tenus par des femmes. Le modèle de la conversation se développe, s'invente, se pense, se réfléchit dans ce cadre très particulier. Il est donc très lié au fait que ce soit des femmes qui les organisent et les animent, des femmes d'esprit, pour certaines des écrivains, des épistolières renommées.

 

En France se développe ce modèle qui va avoir une importance capitale puisqu'aux yeux du monde entier, c'est-à-dire de l'Europe dans une perspective très européo-centrée, il va être la marque des Lumières, la marque d'une civilisation. Et le mot pour en parler - il n'existe pas encore d'ailleurs - c'est « à la française ».

 

 

Tout le monde veut parler français, jusqu'en Russie, en Prusse... Ce cosmopolitisme, cette façon que l'Europe a de voir la France spirituelle et gaie, superficielle aussi, mais capable de réfléchir sur un autre mode que celui du livresque et pontifiant, on le doit en grande partie au modèle des salons et de la conversation « à la française ».

 

La question des femmes est une question passionnante. C'est un des aspects essentiels pour plusieurs raisons, car la femme sort de ses représentations, de l'espace purement domestique, elle est capable d'animer un salon en compagnie des plus beaux esprits du siècle.

 

Madame de Lambert, par exemple, proscrit toute discussion autour des thèmes de religion ou de politique. Cet esprit plutôt ouvert, pas irréligieux mais pas dévot, simplement ne souhaitait pas que les conversations s'enveniment. Inversement, dans certains salons comme celui de la Marquise de Tencin, l'accent est mis sur la politique, le commerce et la finance.

 

 

Un modèle vivant pour la pensée, la conversation

 

Donc, c'est un exercice de sociabilité, on prend le café, le thé, un petit alcool, on échange. Quelques salons proposaient une conférence académique, suivie d'une discussion. Sur le plan intellectuel, c'est le lieu où vont naître des formes nouvelles. La plupart de ces salons étaient résolument du côté des Modernes, de Marivaux ou de Charles Perrault - c'est le premier Moderne -, qui considéraient qu'on pouvait faire tout autre chose que les Anciens (les Grecs, les Romains) et qu'on pouvait faire aussi bien, voire mieux.

 

Je reviens à mon modèle, celui de la conversation, de la parole vive : Diderot dira plus tard, dans sa correspondance avec Sophie Volland « Voyez, les circuits que fait la conversation : les rêves d'un malade en délire ne sont pas plus hétéroclites... Tout se tient, mais il serait bien difficile de retrouver les chaînons imperceptibles qui ont attiré tant d'idées disparates... »

 

 

Visée cognitive de la conversation des Lumières

 

Au XVIIIe siècle, on ouvre sur des disciplines autres que celles des philosophes, des savants, des critiques ou des académiciens. Dans les salons du XVIIIe sont invités des artistes, des comédiens, des sculpteurs, des peintres, d'un profil sociologique assez différent, pas nécessairement aristocrates, un peu bohèmes, des écrivains qui sont d'extraction bourgeoise. Il y a là une forme d'ouverture.

 

Or, l'un des grands idéaux des Lumières est l'idéal pédagogique : transmettre, diffuser les idées au plus grand nombre. Pourquoi ? Pour chasser l'ignorance, fille ou plutôt mère de la superstition, donc permettre le recul du religieux, et au contraire promouvoir la rationalité, les sciences, etc. Et, dans la perspective de l'éducation, la conversation peut jouer un rôle, certes circonscrit dans un premier temps aux salons.

 

Ce modèle conversationnel va s'étendre à de nouveaux lieux de la sociabilité. La question de l'espace est fondamentale pour que la conversation se développe, il faut des endroits ad hoc en quelque sorte. Et deux nouveaux espaces de sociabilité voient le jour à la fin du XVIIe mais se développent vraiment au XVIIIe siècle.

 

D'une part, il y a les clubs, clubs politiques, clubs de pensée, comme le club de l'Entresol auquel participe Montesquieu, où se déroulent des discussions politiques, de philosophie. Des cercles restreints encore une fois.

 

Et, d'autre part, plus démocratiques et plus populaires, les cafés. On peut y lire des gazettes, des journaux, des périodiques, discuter de l'actualité, des mœurs du temps, etc.

 

 

Le dialogue écrit, pour aborder tous les sujets

 

Par ailleurs, le modèle de l'entretien va être formalisé en un type d'écriture. Le dialogue, comme genre littéraire et non pas comme pratique, a permis, si on regarde la production depuis la fin du XVIIe siècle, d'aborder tous les sujets.

 

Ces entretiens, ces conversations littéraires, philosophiques, sont, comme on dit, aporétiques - elles n'aboutissent pas - la finalité n'est pas la recherche de la vérité. Quelques vérités partielles sont avancées, mais sans trancher.

 

L'idéal du dialogue - et là on est loin de la conversation - est de définir ensemble une vérité commune, d'arriver ensemble. Chez Diderot - et chez d'autres - c'est plus compliqué, une vérité commune ne s'impose pas. Il ne s'agit pas d'élaborer conjointement, sereinement, une vérité commune comme chez Platon.

 

Dans la conversation, la vraie, surgissent tous les bruits parasites, les interruptions, ces fameux circuits où on passe d'un sujet à l'autre, et, avec cette part de vivant, comme le fait Diderot dans ses dialogues. La visée cognitive n'aboutit pas, du fait des tensions, et l'accord final est rare.

 

En sortant des salons réservés à une petite élite, les conditions de la conversation sont en prise avec le réel, avec le bruit, l'inconfort, la contradiction, les passions.

 

 

Le mariage de l'utilité et du plaisir

 

« Mêler l'utile à l'agréable », c'est une formule d'Horace, le poète latin. Et c'est donc un idéal qui traverse toute la littérature et toute l'esthétique classique, XVIIIe siècle compris. Cela pourrait tout à fait résumer l'esprit de la conversation au sens où les Lumières l'entendent.

 

 

Échanges, réciprocité et égalité

 

On est frappé, à l'étude des textes du XVIIIe, par cette valorisation de l'échange, à tous les niveaux. C'est le propre de la philosophie libérale de cette époque au sens des échanges commerciaux : l'échange commercial est lui-même un élément d'un plus vaste ensemble, l'universalité des échanges ; en faisant circuler des marchandises, on fait aussi circuler des idées.

 

Les Lumières vont introduire d'autres concepts et idées qui vont venir compléter cette notion d'échange. J'en vois au moins deux : celui de la réciprocité et celui de l'égalité. À partir de là, le terrain est établi pour des formes d'interaction, de volonté de mettre le savoir en commun.

 

 

L'éthique de la discussion

 

C'est cette notion d'échange qui est dans l'esprit des Lumières, celle de la diffusion du savoir pour le plus grand nombre dans la circulation des idées, dans un idéal d'ouverture, ce que vous avez à dire peut être aussi intéressant que ce que j'ai à dire.

 

C'est une question philosophique qui reste encore très importante dans le panorama de la philosophie contemporaine, avec ce philosophe allemand néo-kantien, Habermas, qui a développé toute une éthique de discussion. Ce n'est pas tout à fait une éthique de conversation mais elle en est très proche. Pour Habermas, en substance, ce qui permettrait de dépasser l'antagonisme et le conflit, c'est une vraie éthique, une philosophie pratique de la conversation et de la discussion pour se trouver une position commune, même dans les conflits les plus sévères ou les conflits sociaux.

 

Donc la grande proposition d'Habermas, est, me semble-t-il, avec beaucoup de précautions, inspirée du modèle des Lumières : c'est l'idée qu'on peut se mettre d'accord entre gens de bonne foi. Si on discute et essaie de trouver un moyen d'entente, on peut aller assez loin dans l'accord, dans la concorde. C'est donc une question éthique : quel mode de rapport peut-on instaurer entre les hommes ? Elle a une valeur morale et éthique puisque les rapports sont pacifiés, cela permet de donner la parole et de laisser entendre des voix discordantes. Je vois tout à fait une filiation avec les Lumières, avec le XVIIIe siècle, mais qui semble dépasser de loin la simple question de la conversation.

 

 

Un héritage à ranimer

 

Je me demande – mais je ne suis pas du tout spécialiste de la question – si aujourd'hui, dans l'entreprise, on ne devrait pas ressusciter ce qui a fait notre héritage. Si, d'un philosophe comme Habermas et de son éthique de la discussion, ou bien d'une réflexion sur notre propre histoire et celle des Lumières, il n'y aurait pas moyen de restaurer, dans les entreprises, auprès des salariés, des cadres, des dirigeants, ce plaisir que nous avons à nous réunir entre amis, à discuter et à échanger ? Ne pourrait-on pas lui trouver et lui donner une nouvelle forme ?

 

Nous l'avons oublié, cet héritage. Il revient pourtant, me semble-t-il, dans l'entreprise, où les méthodes de management, qui ont été très agressives y compris aux Etats-Unis, ont maintenant beaucoup évolué, pour donner une place à l'expression, à la discussion. Il y a eu un déplacement, et c'est intéressant.

 

Interview Valérie Decroix

 

 

 

 

 

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