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Urban Labs, un modèle sous haute tension


Publié le 16/11/2018

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Dans un contexte marqué par des mutations écologiques, sociales et économiques majeures (changement climatique, déclin des appareils productifs fordistes, révolution numérique, prise de conscience écologique, montée en puissance de l’économie de la connaissance et collaborative…), les villes bougent. Et c'est maintenant*.

 

 

Au coeur de tous les changements, les processus de planification urbaine ont progressivement cédé le pas à un urbanisme tactique, éphémère et collaboratif. Les « starchitectes » et les ingénieurs semblent s’effacer au profit de collectifs, de « Makers » et de jardins partagés. Les habitants et les usagers se transforment en « citoyens contributeurs », le « soft » prend sa revanche sur le « hard ». Aux cadres juridiques publics et/ou privés se substitue et se construit une pensée des communs.

 

 

Des mutations

 

Un nouveau modèle d’innovation urbaine émerge, le modèle des « Urban Labs ». Ce modèle défend un nouveau droit à la ville, à travers l’affirmation d’un droit à la co-production urbaine et l’expérimentation en grandeur réelle. Les habitants, les touristes, les entrepreneurs, les « utilisateurs », sont ainsi invités à agir sur la fabrique des villes elles-mêmes, et à participer au test, à l’évaluation et à la co-production des innovations, des services et des données urbaines. Les expériences sont aujourd’hui nombreuses et se diffusent dans l’ensemble des villes à travers le monde : Barcelone (Fab City, Valldaura Self Sufficient Labs, Ateneos de fabricación digital), Madrid (Media Lab Prado, Laboratorios ciudadanos, Mares), Paris (Paris Région Lab, Fab City Grand Paris), Nantes (Nantes City Lab), Helsinki (Forum Virium Helsinki), Johannesbourg (Maboneng District), Medellín (Medellín Lab), Mexico (Laboratorio para la ciudad) ou encore Rosario en Argentine (Laboratorio de Innovación Ciudadana).

 

 

Ces Urban Labs se différencient des grands modèles de planification des villes créatives et des villes intelligentes. Ils défendent une conception collaborative de l’innovation urbaine, où il s’agit moins de planifier des quartiers dédiés à la créativité, que d’innover dans des politiques urbaines à même d’accompagner des dynamiques ascendantes : les outils numériques collaboratifs, les méthodes de coproduction et de design urbain, les plates-formes d’appels à projet, les politiques de gestion temporaire d’espaces vacants, etc. Les Urban Labs confient en partie aux usagers et aux acteurs de l’économie collaborative le rôle de producteurs de l’innovation et de la fabrique urbaine. Ils ne cèdent pas non plus au déterminisme technologique des Smart Cities, qui attribuent aux techniques un ensemble d’effets écologiques et socioéconomiques vertueux. Ils cherchent davantage à détourner les technologies et à les encastrer socialement, afin d’en faire des outils au service de la ville et des citoyens.

 

... aux tensions

 

Les Urban Labs induisent un certain nombre de transformations de nos modes de fabrique des villes. Mais plutôt que de se focaliser sur l’analyse des mutations, il nous semble tout aussi essentiel de s’interroger sur les tensions à l’œuvre au sein des Urban Labs. Ces espaces s’affirment comme des espaces de frottement, d’expérimentation et d’invention des nouveaux modes de vie, de nouvelles formes urbaines, organisationnelles et manières de faire. Ils sont par conséquent instables, et propices aux tensions de toutes sortes.

 

Cité vs City : une première tension apparaît entre une volonté de « faire ville », de s’ancrer localement, « d’urbaniser » les technologies, et de l’autre une tentation de déployer des modèles génériques de City Labs ou de Living Labs, et ce indépendant des spécificités des villes.

 

Institution vs Agilité : une seconde tension concerne la volonté de stimuler les processus ascendants, par des méthodes agiles dans des espaces intermédiaires, périphériques et non institutionnels et la tendance à planifier dans des lieux dédiés les processus d’innovation.

 

Code de l’urbanisme vs code source : une autre friction existe entre une volonté d’expérimenter en grandeur réelle et d’agir sur le code source de la fabrique urbaine, et de l’autre la tentation de normaliser et de réglementer ces processus d’innovation, dans le cadre de démonstrateurs sécurisés et de protocoles d’évaluation rigides, comprenant une batterie de critères et d’indicateurs.

 

Carte d’électeur vs carte de paiement : une quatrième tension concerne le statut des habitants et des usagers de ces Urban Labs. Sont-ils considérés comme de simples « béta testeurs » des innovations ou comme des contributeurs à part entière, bénéficiant d’une véritable autonomie d’expertise et d’une capacité à agir sur l’évolution des expérimentations.

 

Sciences vs savoir : une cinquième tension concerne une ancienne dichotomie entre sciences et savoirs, entre disciplines scientifiques et savoirs pratiques, entre science pure et savoirs d’action. Puisqu’il est question d’expérimentation et de laboratoire, il est aussi question de science, avec des hypothèses, des terrains d’investigation et des protocoles de recherche, dont la rigueur méthodologique peut considérablement varier en fonction des terrains et des projets.

 

Société de la connaissance vs économie de la connaissance : la sixième tension procède de la volonté de penser et d’agir sur les communs urbains, en créant par exemple des espaces partagés qui ne soient ni privés, ni publics, et de l’autre la possibilité de capter et de valoriser des externalités, des productions et des ressources cognitives gratuites, développées sur le mode du libre et de l’Open source.

 

Innovation technique vs innovation sociale : une autre friction apparaît entre une approche technique et diffusionniste de l’innovation et une approche sociale et interactionniste, qui ne se conçoit que dans l’interaction entre les cultures technologiques, sociales et urbaines.

 

Underground vs Upperground : une dernière tension s’opère entre la logique « upperground » des acteurs et des filières formels de l’innovation (les firmes, les laboratoires de recherche, les universités, les filières technologiques et numériques…) et « underground » des acteurs informels de l’innovation (les citoyens, les usagers, les acteurs culturels et artistiques).

 

Réguler les tensions et transformer l’action publique urbaine

 

À travers la lecture de ces différentes tensions, nous prenons conscience de la nécessité de créer une action publique urbaine en capacité de les réguler. La mise en œuvre d’Urban Labs doit en effet dépasser les dichotomies traditionnelles, en ouvrant de nouveaux espaces d’exploration des transitions urbaines qui ne soient ni locaux/ni globaux, ni spécifiques/ni génériques, ni ascendants/ni descendants, ni expérimentaux/ni réglementés, ni alternatifs/ni institutionnalisés, ni scientifiques/ni empiriques, ni ouverts/ni fermés, ni publics/ni privés.

 

Un enjeu majeur, qui ne pourra être traité que par la mise en œuvre d’une nouvelle politique urbaine, moins prescriptrice et davantage facilitatrice. Une politique urbaine qui devra davantage procéder par essai/erreur, et s’appuyer sur des acteurs-tiers et des espaces-tiers pour réguler les tensions et dépasser des oppositions a priori contradictoires.

 

Cet article a d'abord été publié sur le site The Conversation

 

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