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Serge Guérin : « Les anciens sont des adultes comme les autres »


Publié le 19/04/2020

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C’est un sujet que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… Mais que les plus de soixante-dix se prennent en pleine face. De fait, s’ils sont appelés aux urnes pour voter aux municipales, à la veille du confinement, -ils représentaient 1/3 des votes au premier tour, et autant lors des précédentes élections-, les mêmes sont sommés de rester chez eux, confinés après le 11 mai, jugés fragiles, sans être consultés. Entre temps, l’annonce « jugée » scandaleuse par « nos vieux », a été recalée. Le sociologue et professeur à L'INSEEC, Serge Guérin s’en mêle pour Influencia.

 

 

INfluencia : vous lancez dès mardi Les États généraux de la Séniorisation. En quoi cela consiste-t-il ?

 

Serge Guérin : comme vous pouvez l’imaginer après la sidération liée à l’arrivée du Covid-19 et au confinement qui s’en est suivi, j’ai commencé à réfléchir à un projet transversal afin d’organiser le mieux vivre du grand âge. Aussitôt j’ai joint mes amis,  le chirurgien neuro-orthopédiste Philippe Denormandie, et la docteur en psychologie Véronique Suissa, sépcialiste elle aussi des questions sur le vieillissement afin de faire équipe sur le sujet, notamment quant à la situation dans laquelle sont plongés nos aînés. Surtout ceux confinés en Ehpad psychologiquement en danger, isolés, déprimés. Une réflexion qui n’est bien entendu pas nouvelle, mais qui, avec le coronavirus nous est apparue encore plus flagrante. Nous avons donc rassemblé une cinquantaine des personnalités issues du monde de l’entreprise (Fondation Korian, Partage et Vie, Saint Gobain, LogiVitae, le syndicat Sinerpa, France Alzheimer, CFDT Retraités), des politiques (Xavier Bertrand, Michèle Delaunay, Myriam El Khomri) ainsi que le chirurgien en gériatrie Gilles Berrut, et des anonymes retraités afin de créer une plateforme dédiée aux solutions concrètes pour mieux vivre le grand âge.

 

 

IN :  l’objectif concret ?

 

S.G. : en fait, une fois de plus nous avons vu un gouvernement parler des vieux, comme s’ils étaient des êtres différents de nous, or ce sont des adultes qui vieillissent, non des irresponsables. Je n’y vois aucune malveillance particulière, mais un état d’esprit commun à la société qui vit la vieillesse comme une maladie. J’évoque souvent le terme d’apartheid générationnel. La violence de cette mise à l’écart est sans mauvaise volonté bien entendu, je le répète… Ce qui en y réfléchissant, est peut-être plus grave encore, car ce cela signifierait que notre civilisation rejetterait l’idée du vieillissement, de la sagesse, de l’expérience, et enfin de la mort. Nous voulons via ctte plateforme participative trouver des solutions concrètes au vieillir ensemble dignement.

 

 

IN : vouloir protéger les anciens était une démarche logique, à la lumière de recommandations sanitaires et de constats médicaux sur les décès plus importants dans cette catégorie d'âge?

 

S.G. :  en fait, les vieux, et les professionnels qui les soutiennent, ont été un peu les oubliés de la crise. On pouvait trouver que les Ehpad sont passés après l'hôpital. L'annonce que le confinement ne concernerait pas les plus de 70 ans, a laissé penser qu'il y avait deux catégories de citoyens comme s’ils étaient des êtres différents de nous, or ce sont des adultes qui vieillissent, non des irresponsables. Je n’y vois aucune malveillance particulière, mais un état d’esprit commun  de la société qui vit la vieillesse comme une maladie. J’ai évoqué, en forçant le trait le risque d’apartheid générationnel.  La violence de cette mise à l’écart est sans mauvaise volonté bien entendu, je le répète… Ce qui en y réfléchissant, est peut-être plus grave encore, car cela signifierait que les plus âgés sont un peu passifs, plus vraiment des adultes.  

 

 

IN : le déconfinement va être extrêmement compliqué à mettre en place. Du coup comment voyez-vous les seniors qui représentent 1,8 millions de personnes se déconfiner, maintenant que l’interdiction est levée ?(or Ehpads, qui comptent 750 000 pensionnaires)

 

S.G. : les citoyens âgés de plus de 85 ans, fragiles,  doivent absolument être protégés, rester en Ehpad s'ils le sont, mais il faut trouver une solution à leur enfermement. Les enfants, petits enfants, doivent pouvoir se rendre dans les Epahd, quitte à rester derrière une vitre comme il y en a chez les commerçants… et se voir en direct. Quant aux personnes de plus de soixante-dix ans,  Ils ne vont pas en boîte de nuit me semble-t-il   Assistent rarement à des raves parties ! On peut imaginer qu’à 70 ans on est en capacité, -comme le disait samedi soir Jean-François Delfraissy, Président du Conseil scientifique Covid-19 institué par Olivier Véran au gouvernement, de connaître et d’appliquer les mesures barrière ! Quitte à ce que chacun prenne ses responsabilités.

 

 

IN :on évoque beaucoup ces personnes âgées que la famille ne peut approcher et en est meurtrie, quid de ceux qui abandonnent leurs parents  et ne visitent plus  leurs aînés depuis longtemps dans ces mêmes  Ehpad ?

 

S.G. : oui c'est aussi une réalité… Mais il est souvent très difficile de pouvoir accuillir un proche très fragile. Encore plus, s'il faut respecter les gestes barrières… Cela montre d'ailleurs que les maisons de retraite sont nécessaires. L'enjeu c'est d'inventer un lien plus cohérent et solidaire entre l'ensemble des solutions d'accueil, du domicile à la maison de retraite, mais aussi en prennant en compte d'autres pistes, de l'accuil familial ou de la résidence services. C'est aussi renforcer et élargir la gamme d'intervention des services de soins à domicile. Et là encore en écoutant la parole et les usages des aînés, mais aussi en ayant la ferm evolonté de valoriser et développer les métiers du care. En ces temps de chômage, il y a un double enjeu de ce point de vue. 

 

 

En complément de cette interview réalisée hier dimanche 19 avril, voici la note : Âgisme et tensions intergénérationnelles en période de Covid-19 de l'Académie nationale de médecine

 

En France, l'âge moyen des malades infectés par le SARS-CoV-2 est de 61 ans : un tiers des malades ont plus de 65 ans, 25% entre 65 et 74 ans et 8% plus de 75 ans. Mais c'est dans cette dernière tranche d'âge que s'observent 74% des décès, reflets des comorbidités et de l'état de dépendance. Par-delà ces données statistiques incontestables, la médecine apporte une vision plus circonstanciée du phénomène de vieillissement.

 

Les personnes âgées ne constituent pas un groupe homogène. L'âge ne peut pas se résumer au seul nombre des années. À âge égal, les séniors d'aujourd'hui sont bien différents de leurs aïeux. Leurs performances physiques et intellectuelles correspondent à celles de personnes plus jeunes de 10 à 15 ans de la génération précédente. Toutefois, si la diminution des réserves physiologiques, l'accumulation des maladies chroniques et la perte de fonctionnalités dans la vie quotidienne sont le lot de tous, l'avancée dans le troisième âge affecte la population de manière très inégalitaire.


L'âgisme : discrimination à l'encontre des personnes âgées

Le Covid-19 suscite de l'âgisme, défini par le Larousse comme « une attitude de discrimination ou de ségrégation à l'encontre des personnes âgées ». Le contexte épidémique actuel dans lequel le risque de mourir peut être confronté à une limitation des ressources fait le lit de tensions intergénérationnelles. Apparues en Chine, elles se sont ouvertement révélées en Israël et au Royaume-Uni par des décisions imposant la séparation des grands-parents de leurs petits-enfants ou la mise en confinement des ainés pour 4 mois. Le fossé s'aggrave quand on souligne que les séniors, qui ne contribuent plus directement au développement de l'activité économique du pays, bénéficient d'une rente-retraite...


Cette confrontation intergénérationnelle, attisée par la crise sanitaire actuelle, n'a pas que des aspects négatifs elle est l'occasion de rappeler le rôle essentiel joué par les séniors sur le plan familial, associatif et sociétal, ainsi que l'impérieuse nécessité de leur garantir la protection et le respect qui leur sont dus.


L'Académie nationale de Médecine recommande :

  • -  de ne jamais utiliser le critère d'âge pour l'allocation ou la répartition des biens et des ressources ; si un rationnement des moyens thérapeutiques s'impose, le choix doit se baser sur des critères physiologiques, cliniques et fonctionnels afin d'obtenir les meilleurs résultats à court et long termes ;

  • -  de substituer la notion de « distanciation physique » à celle de « distanciation sociale » pour mieux faire comprendre que l'observation des gestes barrières n'implique pas de s'isoler du monde mais qu'elle permet de continuer de communiquer autrement ;

  • -  d'accorder une attention particulière aux adultes âgés les plus vulnérables et fonctionnellement atteints résidant en institution de long séjour et de veiller à ce qu'ils continuent de bénéficier de tous leurs droits.

 
 
 

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