AccueilLA CULTURECES FEMMES QUE L’ART NE PEUT PAS VOIR EN PEINTURE !

Ces femmes que l’art ne peut pas voir en peinture !


Publié le 19/05/2019

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Comme acrobate, architecte, camarade, concierge, élève, secrétaire, « artiste » est un nom épicène, qui ne marque pas son genre. Les femmes y perdent une fois de plus... en termes de représentativité, et plus loin de reconnaissance. En Europe, seule la Suède en appelle naturellement à la parité des artistes. L’art est-il réservé aux hommes ?

 

 

« L’intrusion sérieuse de la femme dans l’art serait un désastre sans remède », écrivait le peintre Gustave Moreau au cœur du 19ème siècle en évoquant sa contemporaine et homologue féminin Marie Bashkirtseff. Qu’en est-il en 2019, plus d’un siècle après cette mise en garde du chef de file du symbolisme ? Les stéréotypes laissant sous-entendre que le talent féminin serait inférieur au talent masculin sont-ils toujours de mise ? Les femmes artistes font-elles toujours aussi peur ?

 

 

Deux genres, deux valeurs ?

 

Quand on sait que 65% des étudiants dans les écoles d’arts plastiques sont des étudiantes(1), on peut en effet s’étonner que les artistes femmes soient si peu primées dans les palmarès, que leurs œuvres soient si peu acquises par les musées et autres fonds, et si peu exposées sur les cimaises des festivals ou des institutions au regard de celles des hommes. À titre d’exemple, le prix Marcel Duchamp, initié par l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (Adiaf) et organisé en partenariat avec le Centre Pompidou, couronne chaque année l’œuvre d’un ou une jeune artiste dans le domaine des arts plastiques ou visuels. Depuis sa création en 2001, ce prix a vu 16 lauréats contre 4 lauréates remporter la prestigieuse récompense.

 

Les chances de gagner pour les secondes étant de toute manière statistiquement moindres puisqu’elles sont moitié moins nombreuses que les premiers à être sélectionnées parmi les nominés chaque année. Éclaircie dans ce tableau sombre : un homme, Éric Baudelaire, deux femmes, Katinka Bock, Marguerite Humeau, et un couple mixte, Ida Tursic et Wilfried Mille, sont pressentis pour le prochain prix; verdict : le 8 octobre. On est obligé d’ajouter que la sur-représentativité masculine (le double) parmi les jurés n’est peut-être pas étrangère à un palmarès qui depuis près de vingt ans fait la part belle à la testostérone !

 

À tel point que, conscients de l’influence que produit sur les jurys le fait de connaître le sexe des candidats, certains orchestres font désormais passer les auditions à la manière de l’émission The Voice pour que le choix soit totalement impartial. Les musicien(ne)s sont invité(e)s à présenter leur morceau... derrière un paravent ! Et le résultat est probant : la proportion des aspirantes premier violon, jouant à l’aveugle, reçues peut augmenter de manière spectaculaire, jusqu’à 50 %(2) !

 

 

Éternelles arlésiennes ?

 

Si l’on zoome du côté de la photographie, le même constat s’impose : le travail des femmes est sous-représenté en France. Le 3 septembre 2018, la photographe Marie Docher –auteure par ailleurs d’un blog Visuelles.art(3) qui questionne le poids du genre dans l’art– écrivait dans le quotidien Libération(4) une lettre ouverte au directeur des Rencontres de la photographie d’Arles, Sam Stourdzé, pour l’interpeller sur le fameux plafond de verre. « Où sont les femmes ? » l’invectivait-elle en lui faisant remarquer que seules 20% de photographes femmes étaient invitées en 2018 à exposer leur production dans cet incontournable festival inter- national. Pourquoi les cantonner dans les marges sans vouloir reconnaître qu’elles n’ont pas moins de talent que leurs confrères ?

 

En 2015, dans le catalogue de l’exposition « Qui a peur des femmes photographes ? », commise par le Musée d’Orsay et L’Orangerie pour dresser un panorama du travail des photographes femmes de 1839 à 1945, Abigail Solomon-Godeau, critique d’art et professeure émérite à l’université de Santa Barbara en Californie, s’interrogeait : «[...] En observant la photographie « artistique » voire « érotique » d’un nu féminin, pouvons-nous dire si elle a pour auteur un homme ou une femme? La question ne devient-elle pas encore plus ardue lorsqu’elle porte sur un paysage, une nature morte ou un portrait ? » Et plus loin : « Qu’est-ce qui change (si changement il y a) quand c’est une femme qui prend la photo? Ou, pour s’exprimer un peu différemment : le sexe du photographe a-t-il une influence quelconque sur le contenu et la forme de l’œuvre produite ? » Pourquoi les femmes ne seraient-elles pas légitimes à partager pour moitié les espaces de la prochaine édition du festival du 1er au 7 juillet 2019 ? Sont-elles vouées à jouer les éternelles arlésiennes dans la ville d’Arles et ailleurs ? « En 2019, pour la cinquantième édition d’Arles, et les suivantes, exposez 50% de femmes. Osez ! » Marie Docher a bien lancé ce défi à Sam Stourdzé, mais sa lettre –co-signée par un collectif du monde de la photographie– est à ce jour restée sans réponse.

 

 

Valent-elles le coup?

 

Au même moment, le 13 août 2018, en Grande-Bretagne, c’est l’artiste féministe et historienne de l’art Helen Gørril qui prenait la plume dans The Guardian(5) pour demander à la Tate Britain pourquoi cette institution emblématique ne consacrait que 13% de son budget aux femmes artistes : « Les femmes ne valent-elles pas le coup d’entrer dans les collections ? Que vont penser les jeunes Britanniques visitant les salles du musée ? Que l’avenir de l’art est réservé aux hommes ? » N’étant pas restée indifférente à ces attaques, la Tate Britain va faire son mea culpa : « Sixty Years. Les femmes artistes de 1960 à nos jours », à partir d’avril 2019 et pendant au moins un an, décrochera les artistes masculins des cimaises du plus célèbre musée londonien pour laisser la place exclusivement aux artistes femmes !

 

Un bémol cependant puisque ne sont concernées que les galeries qui racontent l’histoire de l’art britannique de 1960 à nos jours ! Les hommes ont eu très chaud ! La directrice de la Tate Maria Balshaw a déclaré le 18 décembre 2018 au Guardian(6) qu’elle espérait « que les visiteurs ne le remarqueraient pas, car les femmes artistes devraient être au centre de l’histoire récente de l’art ». Pourquoi ne pas se mettre alors à rêver et voir encore plus loin ? Et si on avait au contraire eu le courage de laisser sur les cimaises moitié d’artistes hommes et moitié d’artistes femmes pour un juste équilibre de cette « histoire récente de l’art » ? Les visiteurs l’auraient-ils vraiment remarqué ? Seraient-ils capables de distinguer pour chaque œuvre s’il s’agit d’une œuvre réalisée de main de femme ou de main d’homme ? Sans les indispensables cartels apposés à côté de chacune, qui en serait réellement capable excepté quelques experts en art contemporain ? `

 

Alors, quelle institution aura l’audace de proposer un parcours mixte et paritaire de ses collections sans craindre que « ses visiteurs ne le remarquent »? Qui prendra le risque ? En 2009, Camille Morineau, la première à avoir osé en France un accrochage 100% féminin des collections d’un musée -en l’occurrence le Centre Pompidou avec l’exposition « Elles@centrepompidou » (7)–, se projetait dans l’avenir : « Après, seulement, sera-t-il possible de faire “ils”, ou mieux de faire des événements où “ils” et “elles” seront forcément comptés, puis encore plus tard l’attention à ce critère d’équilibrage des sexes à l’instar d’autres normes également internalisées sera tellement naturelle qu’il ne sera plus besoin de compter ». Dix ans plus tard, ce qui devait n’être qu’une étape n’a pas vraiment cessé de perdurer, ni dans les mentalités, ni dans les faits. Le Moderna Museet de Stockholm semble être la seule institution européenne à afficher la parité dans ses collections sans avoir besoin de l’affirmer comme un enjeu, mais de façon « naturelle », comme le prônait Camille Morineau.

 

Le musée donne simplement sur son site(8) une liste paritaire des artistes exposés entre ses murs : photographie, peintures, sculptures, installations, vidéos, estampes... Dans chaque discipline sont cités en alternance une artiste femme et un artiste homme dans un équilibrage systématique et à la fois représentatif des collections de l’institution suédoise, qui prend soin d’acquérir des œuvres des deux sexes à parts égales. La France, après avoir déclaré l’égalité entre les femmes et les hommes « grande cause nationale », semble enfin commencer à s’emparer de la question de la représentation des femmes dans l’art. Une mission a en effet été confiée en 2018 par le ministère de la Culture à Agnès Saal sur l’égalité de la représentation hommes/femmes dans les institutions.

 

 

Dégenrer les artistes au risque de déranger un marché

 

Au Palais-Royal, on s’est notamment doté d’une « feuille de route 2018-2022 »(9) pour contraindre les musées à respecter des objectifs quantitatifs de progression de la part des femmes dans les programmations institutionnelles. S’il se révèle qu’une exposition présente moins de 25% d’artistes femmes, elle se verra obligée d’augmenter leur représentativité de 10%, et si la part d’artistes femmes se situe entre 25% et 40%, l’augmentation devra atteindre les 5%. Des pénalités sont envisagées envers les organisateurs qui ne prendraient pas en compte ces nouveaux quotas.

 

 

Un petit pas pour la femme, un grand pas vers la parité. Aux musées et aux institutions de prendre désormais leur part de responsabilité. Même si ceux-ci ne peuvent être tenus pour responsables des erreurs et des manquements de leur prédécesseurs qui n’ont pas pris soin d’acquérir suffisamment d’œuvres d’artistes femmes dans un passé même récent, c’est aujourd’hui à eux d’agir différemment en rendant compte du travail de tou(te)s les artistes de leur temps et de faire ainsi évoluer les mentalités. Un rôle qui leur incombe directement en tant que représentants de la culture et acteurs pour la constitution d’un patrimoine en ligne avec la réalité de la vie artistique. Il s’agit donc aussi de dégenrer les artistes au risque de déranger un marché de l’art complice de cette surreprésentation masculine à force de ne pas se poser les vraies questions et de ne pas vouloir regarder, exposer, collectionner, acheter des œuvres sans cet a priori du genre qui nuit aux  artistes femmes depuis des décennies.

 

 

 

 

1. Source : Ministère de la Culture, Secrétariat général, DEPS, 2018, p. 46.

2. À écouter sur Francemusique.fr, la chronique d’Aliette de Laleu du 11/09/2017.

3. Voir visuellesart.wordpress.com

4. « Les rencontres photo d’Arles. Où sont les femmes ? », Libération, 03/09/2018.

5. “Are female artists worth collecting? Tate doesn’t seem to think so”, The Guardian, 13/08/2018.

6. “Tate Britain to Celebrate 60 Years of Work by Female Art”, The Guardian, 18/12/2018.

7. Archives à consulter sur fresques.ina.fr/elles-centrepompidou

8. Modernamuseet.se

9. « Feuille de route Égalité 2018-2022 », publiée le 09/02/2018, à lire sur le site Culture.gouv.fr

 

 

Qui se cache derrière la Vénus de Willendorf(1) ?

 

Le chercheur américain LeRoy McDermott(2) a émis l’hypothèse que la célèbre Vénus de Willendorf datée de l’ère du Paléolithique supérieur (-23000 av. J.-C.), que l’on désigne depuis toujours comme une déesse de la fécondité sculptée par un homme, serait en fait un autoportrait !

 

Cette petite sculpture de 11 cm aurait en effet été réalisée par une femme, ne disposant pas de miroir -époque oblige-, se représentant nue et enceinte, baissant la tête pour se voir, de dessus, en plongée, ce qui pourrait expliquer la proéminence des seins et du ventre, contrairement aux pieds qui sont, quant à eux, minuscules vus de haut.

 

 

1. Conservée au Muséum d’Histoire naturelle de Vienne.

2. LeRoy McDermott, “Self-Representation in Upper Paleolithic Female Figurines”. À lire sur jstor.org

 

 

Cet article a été tiré du numéro 28 de la revue INfluencia : « Femmes : Engagées ». cliquez sur la photo ci-dessous pour la consulter. Et pour vous y abonner, c'est par ici.

 


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