AccueilLA CONVERSATIONSEULS SONT CEUX QUI RESTENT

Seuls sont ceux qui restent


Publié le 25/07/2017

Image actu

Enterrée la morte arrachée la fleur éperdu l'amour (Fatras, Jacques Prévert). 

 

Elle n’est plus là. Je l’ai cherchée partout. Sous le lit, derrière le lavabo. Non pas que ce soit très grand ici, mais cela peut paraître immense lorsqu’on est une si petite chose. Au début, j’ai cru qu’elle était partie pour un autre. J’avançais dans la pièce avec précaution. Je me doutais qu’elle ne vivrait pas aussi longtemps que moi. Ses jours étaient comptés et Dieu sait si je redoutais ce moment. Pourquoi ne m’as-tu pas attendu ? N’as-tu pas pitié de moi ? Je ne compte pas ? Je t’aime, Angèle.

 

 

Pourquoi ne m'as-tu pas attendu ?

 

Nous avions nos habitudes. Nous étions réveillés tous les jours un peu avant le lever du soleil. Après un brin de toilette, j’allais prendre un café et une tranche de pain rassis. J’économisais mes gestes afin de ne pas la réveiller. Le déjeuner était à 11 heures et le dîner à 18 heures. Nous vivions au rythme du soleil. Entre-temps, nous nous occupions à ne rien faire. Partout, je tournais en rond, ici comme ailleurs. Elle ne bouge plus. Elle ne réagit plus. Je ne peux pas entendre sa respiration. Je l’ai enfin retrouvée recluse dans un coin. Je ne l’ai pas vue tout de suite. Pourtant, je connaissais bien ses habitudes. Souvent, le matin, elle venait se poster sur un coin de l’oreiller. Mais, aujourd’hui, elle est restée recroquevillée le long de ce mur froid. Angèle est décédée dans la nuit. Nous avions une étrange relation. Elle ne parlait jamais et ça m’allait bien. En revanche, il m’arrivait par moment de lui chuchoter des mots ou des pensées. C’était la confidente idéale. Elle était toujours d’accord. Nous nous aimions. Désormais, je n’entends que le silence et cette goutte d’eau qui tombe dans le lavabo d’une manière métronomique. Parfois, en hiver, un grondement sourd fait trembler les tuyaux dissimulés dans le mur. On entend souvent les voisins, car rien ne nous protège d’eux.

 

Elle n’était pas bien grosse mon Angèle. Mais elle me réchauffait le cœur et l’âme. Je l’aimais mon Angèle. Et elle en pinçait pour moi. Je le sais. Je la protégeais d’une main forte. Je l’enveloppais et mes mains formaient autour d’elle une drôle de cage. C’est comme ça qu’on vivait tous les deux. De rien, de pas grand-chose. Lorsqu’elle disparaissait quelques jours, je me faisais un sang d’encre. Je la guettais comme un père dissimulé derrière un rideau. Je craignais sans cesse qu’il lui arrive quelque chose. Et je n’aurais rien pu faire. Alors, quand au bout de deux jours elle ne revenait pas, je faisais vibrer mon petit harmonica. Tel le joueur de flûte, je rappelais mon minuscule amour. Il m’arrivait de lui poser un tas de questions. Je lui redisais à quel point le monde dehors était cruel et dangereux. Mais elle s’en fichait. Elle était libre. C’était sa manière délicate de me le faire comprendre. Jamais je ne me suis fâché. Je la comprenais. Je l’enviais, surtout. Elle qui pouvait passer partout sans attirer l’attention.

 

Aujourd’hui, elle est partie pour toujours. Je vais rester là à la regarder. Je vais attendre l’heure de prendre l’air, et improviserai des funérailles dignes de ce petit être. L’homme prit une boîte d’allumettes et, délicatement, y déposa Angèle. Demain, il l’enterrera dans un endroit tranquille, entre les graviers et la terre poussiéreuse. Demain, à 16 heures, il pourra aller dehors, marcher et goûter l’air pur et chaud du sud de la France, de Marseille. Angèle l’araignée, la compagne de Jeff, est morte sans dire un mot. Il ne dit rien notre prisonnier. Il sait qu’il devra rester seul encore longtemps dans sa cellule.

 

Illustration : Fabien de Souza

 

Article extrait de la revue 20, L'émotion

 


 


Commentez




Abonnez-vous à la revue
RECHERCHER PAR