Mutant


Publié le 25/07/2017

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« Ainsi est-il relativement facile d’être loup, lion ou éléphant ou encore hyène, antilope, ours blanc. Au-delà des mammifères s’étendent des zones peu accessibles, sauf exception et sujets heureusement doués. Devenir fourmi, tique, mouche, araignée... est chaque fois très difficile. Serpents, vers de terre, invertébrés en général sont également d’accès malaisé. Les vastes domaines des poissons, des oiseaux, des mollusques offrent relativement peu de prises au transformisme amateur. Sans parler de l’empire immense des bactéries, qui demeure presque entièrement clos. Finalement, le monde est petit. » *

 

Jerry travaille au centre de recherche neuro- artificielle. Il planche sur une intelligence appelée « Ultra Artificiel ». Son travail consiste à aboutir non pas à une machine, mais à un homme susceptible de penser, de comprendre et d’agir pareil à une machine. Un homme doté d’une intelligence supérieure capable, face à une situation critique, de faire abstraction de soi. C’est l’armée, sous le couvert du gouvernement, qui sponsorise ce projet lugubre. Un militaire doit, par transformation génétique, agir de manière mathématique, analytique, pragmatique, réagir de façon binaire. Cela fait des années que Jerry s’acharne à rendre possible ce programme. Il connaît l’impatience des commanditaires. Face aux conflits dans lesquels ils sont empêtrés, il faut agir vite. Il se doute que le financement ne durera pas éternellement.

 

 

L'homme et la machine peuvent être en parfaite symbiose

 

Du point de vue du narrateur, il est difficile d’expliquer ce que Jerry a vu s’afficher sur son écran. De plus, ce serait bien trop technique et ennuyeux à raconter pour y trouver un quelconque intérêt. Les serveurs alignés donnaient le spectacle d’une éclipse, l’intelligence artificielle s’était rendue apte à répondre à chaque situation de crise simulée par l’ordinateur. La machine, par le biais d’un algorithme précis, était suffisamment habile pour analyser et réagir face à toute situation délicate en temps de conflit. La réponse rationnelle permettant d’éliminer sans états d’âme l’ennemi, homme, femme, enfant, chien. Si Jerry ressemble à quasi n’importe quel humain, il est avant tout un chercheur. Et s’il est tout l’inverse d’une machine, il est sensible à cette intelligence psychanalytique qui lui a si souvent fait défaut. Alors, Jerry va réaliser un acte irréversible. Il ne se doute pas un instant qu’en modifiant sa façon de penser, il mettra un terme à l’histoire de l’humanité. Il s’implante de façon neurologique l’intelligence artificielle de son ordinateur ; une simple puce miniature placée au niveau de la tempe gauche. Tous deux sont compatibles, l’alchimie se crée. Hélas, c’est la preuve formelle que l’homme et la machine peuvent être en parfaite symbiose.

 

 

Si nous ne stoppons pas l'homme, la terre ne survivra pas

 

Dans un élan de génie, Jerry se met à peaufiner son nouvel ADN. Il arrange, transforme, afin d’aboutir à cette ultra-intelligence dont il a tant rêvé. C’est l’étape ultime d’un travail titanesque qui se développe en lui. Il inventorie les guerres, les oscillations géopolitiques, les croisements ethniques, l’homme et son évolution. Il a une vision du monde dans sa globalité. Il comprend ce qu’aucun gouvernement n’a jamais réalisé. Il prend conscience de l’hécatombe générée par l’homme, avide d’argent et de pouvoir. L’ADN développe en lui une sorte de virus qui se répand dans son système nerveux. Les minutes s’enchaînent comme les heures, à une vitesse incommensurable. Il ne ressent ni fatigue, ni soif, ni faim, ni peur. Calculs. Modifications.

 

Si nous ne stoppons pas l’homme, la Terre ne survivra pas. Pour Jerry, le calcul est simple. En imaginant faire disparaître l’humanité, aujourd’hui à 4h12 du matin, la Terre, en état de détérioration avancée, retrouvera son équilibre originel dans moins de 9,6 millions d’années. À condition d’agir maintenant. Sa réponse programmée est fulgurante. Dans douze minutes, Jerry, âgé de 48 ans, marié et père de 4 enfants, provoquera la destruction des centrales nucléaires du monde entier. Ce sera, pour lui, un jeu d’enfant. Ce n’est pas un sacrifice, Jerry apporte la réponse exacte à la demande du gouvernement. Sauf qu’une fois de plus, le gouvernement n’avait pas anticipé une telle réaction ; l’homme a toujours eu cette volonté et cet acharnement à vouloir rendre humaines les machines. Tenter d’imaginer le contraire est une hérésie. Si nous vidons l’homme de sa substance émotionnelle, il courra à sa perte. Et puis, après tout, pourquoi pas ? Il est 4h32. Jerry est un héros. Il a sauvé le monde.

 

* Roger-Pol Droit, « Faire l’animal », 101 expériences de philosophie quotidienne

 

Article tiré de la revue n°19, La Transformation

 


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