27 octobre 2021

Temps de lecture : 3 min

Roquefort en guerre avec le nutri-score

Les eurodéputés ont voté en faveur de la création d’un Nutri-Score dans l’UE. La nouvelle est rude pour nos produits du terroir mais plutôt excellente pour notre santé…

Couvrez ces lettres que je ne saurais voir… Les amateurs de Roquefort, de Mont d’Or ou de Comté, les accrocs à la saucisse de Morteau et à la rosette de Lyon, les fans de terrine de sanglier et de pâté de campagne, les stressés qui se calment en croquant un morceau de chocolat ou une galette pur beurre et les enfants qui se délectent en suçant un Carambar entre deux tartines de Nutella vont devoir faire comme Tartuffe et sortir leur mouchoir pour cacher non pas la poitrine généreuse de Dorine mais celle plus fumée des lardons de leur quiche lorraine. Mis en place en France en 2017 par l’Agence nationale de santé publique, le Nutri-Score vise à aider les consommateurs à choisir les produits en fonction de leur qualité nutritionnelle. Basé sur une échelle de 5 couleurs, du vert foncé à l’orange foncé, et associé à des lettres allant de A à E pour faciliter sa compréhension auprès du grand public, ce système d’étiquetage nutritionnel imprimé à l’avant des emballages prend en compte pour 100 grammes ou 100 millilitres d’un produit, sa teneur en nutriments à favoriser (fibres, protéines, fruits, légumes, légumineuses, fruits à coques, huile de colza, de noix et d’olive) et en nutriments à limiter (énergie, acides gras saturés, sucres, sel). Ce modèle est aujourd’hui en vigueur dans six autres pays européens (Belgique, Allemagne,Luxembourg, Pays-Bas, Espagne et Suisse).

Les lobbys ont perdu

La semaine dernière, 65% des députés européens ont voté en faveur de la généralisation de ce système pour l’ensemble des pays membres de l’UE. D’ici la fin de l’année prochaine, la Commission va dévoiler un tout nouvel étiquetage nutritionnel simplifié, harmonisé, obligatoire, compréhensible, fondé sur des données scientifiques et permettant la comparaison des produits en se basant sur une même échelle. « Je ne peux que saluer la détermination des eurodéputés, se réjouit Alain Bazot, le président de l’UFC – Que Choisir. Une fois n’est (presque) pas coutume, les lobbyistes agroalimentaires n’auront pas réussi à renverser la tendance et réduire à néant l’ambition initiale. Ce ne sera pourtant pas faute d’avoir essayé ! Le débat européen s’est même invité dans les médias français ces derniers jours prenant la forme d’une soi-disant bataille entre le Nutri-Score et le roquefort. »

Tous unis contre le Nutri-Score

Le patron de l’interprofession Roquefort n’a effectivement pas ménagé sa peine ces dernières semaines pour faire pression auprès des élus. «On n’est pas dans un combat contre le Nutri-Scoreexpliquait Sébastien Vignette dans les colonnes du Figaros’il est réservé aux produits industriels pré-transformés. Il est louable d’informer le citoyen. On combat l’application aux produits AOP. On vit une drôle d’époque où la complexité, la nuance ont rarement leur place. L’équilibre alimentaire, l’histoire de nos produits, c’est pas ça. Des produits industriels ultra transformés avec des conservateurs peuvent avoir A ou B, alors que nos produits de terroir très naturels sont stigmatisés ». L’AOP, qui commercialise 7.000 tonnes de Roquefort par an, n’est pas le seul à avoir poussé des cris d’orfraie pour forcer la main aux eurodéputés. Le Comité pour le Saint-Marcellin , l’AOP du Noir de Bigorre, l’IGP viticole Pays D’Oc ainsi que les fabricants de Mont d’Or et de saucisses de Morteau sont tous montés au créneau.

Les politiciens dans la danse

Les produits du terroir ne sont, il est vrai, pas épargnés par le Nutri-Score. 90% des fromages français sont classés D ou E. Les députés de province ont également tenté de soutenir leurs éleveurs. Dans une question au Sénat, l’élu centriste de la Marne, Yves Détraigne a demandé, au mois de mai dernier, à ce que « les produits traditionnels, sous signe de qualité et d’origine, soient exemptés de cet étiquetage nutritionnel inadapté à la réalité de leur consommation. »Rien de moins… La réponse du Ministère de l’agriculture et de l’alimentation, révélée le 23 septembre, a vite douché les espoirs du sénateur.« En juillet 2020, 415 entreprises étaient engagées dans la démarche Nutri-score en France, dont les parts de marché représentent environ 50 % des volumes de vente, précise la missive. Désormais, ce sont près de 500 entreprises qui se sont engagées en faveur du logo. De même, près de 94 % des français ont déclaré être favorables à sa présence sur les emballages. Enfin, plus d’un Français sur deux déclare avoir changé au moins une habitude d’achat grâce au Nutri-Score. De nombreux travaux scientifiques ont permis de montrer que le Nutri-Score était un outil efficace pour discriminer la qualité nutritionnelle des denrées alimentaires, de manière cohérente avec les recommandations alimentaires. Concernant les aliments ultra-transformés, il n’existe pas de définition (de ces aliments) en France et les celles qui existent sont sujettes à des interprétations diverses et variées. Il n’est donc pas actuellement possible de « ranger » ces produits, et donc de limiter le Nutri-Score à leur périmètre. » Fermez le banc…

Dans moins de deux ans, les européens vont donc découvrir quels sont les aliments les plus sains et ceux qu’ils doivent, au contraire, éviter. Les plaisirs ne sont-ils pas plus forts lorsqu’ils sont interdits ? Un péché est-il si grave s’il reste mignon ? À suivre avec gourmandise…

Frédéric Thérin

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