12 octobre 2016

Temps de lecture : 8 min

Tricher, c’est faire de son mieux paraît-il…

Pourquoi mentir ? Et tricher pour être sexy c’est péché ? Que vaut la triche aujourd’hui ? Quelle est son accointance avec le mensonge et peut-on lui accorder de la vertu ? Ces questions sont peut-être étranges mais elles ont du sens. Le livre de Steven Levitt et Stephen Dubner : A quelle heure braquer la banque vous éclaire, au travers de ses bonnes feuilles, sur le sujet…

Pourquoi mentir ? Et tricher pour être sexy c’est péché ? Que vaut la triche aujourd’hui ? Quelle est son accointance avec le mensonge et peut-on lui accorder de la vertu ? Ces questions sont peut-être étranges mais elles ont du sens. Le livre de Steven Levitt et Stephen Dubner : A quelle heure braquer la banque vous éclaire, au travers de ses bonnes feuilles, sur le sujet…

Tricher pour être sexy

Sommes-nous trop cyniques ? Des lecteurs nous disent régulièrement que c’est dommage que nous ayons si souvent attiré l’attention sur tant de tromperies, de supercheries et de tricheries, que ce soit parmi les sumos, les enseignants, les contribuables ou sur les sites de rencontres. Je pourrais rétorquer : « Nous avons aussi parlé de ceux qui ne trichent pas, comme ces employés qui mettent spontanément de l’argent dans le pot commun lorsqu’ils prennent un bagel. »

Il ne s’agit pas de séparer les mauvais des bons, les tricheurs des gens honnêtes. Le fait est que notre comportement est déterminé par les différentes incitations propres à chaque situation.

Dans un article intéressant publié dans Salon, Farhad Manjoo décrit un concours organisé par FishbowlDC pour élire les journalistes de Washington les plus sexy. Même s’il ne remet pas en cause la beauté des deux gagnants, Manjoo explique que le concours était complètement truqué :

Capps et Andrews [les gagnants] admettent n’avoir gagné que parce que leurs amis en ligne – sans les avoir expressément encouragés, selon leurs dires – ont créé des « bots », ces agents logiciels automatiques, qui ont voté des milliers de fois pour eux. Le lendemain de l’ouverture du sondage, les bots étaient distribués par Unfogged, blog et forum de discussion à l’humour un peu tordu qui plaît beaucoup à Washington. Quand on téléchargeait le logiciel et qu’on le lançait, on se mettait à ajouter des votes pour Capps et Andrews plus vite qu’une machine à voter électronique truquée en faveur de George W. Bush.

On peut donc en conclure que :

1. L’enjeu n’a pas besoin d’être bien important pour que les gens trichent.

2. Quand il n’y a pas de sanction, c’est sacrément tentant de le faire.

3. Nous avons nous-mêmes été accusés de bourrer les urnes, même si (à ce que je sache) aucun bot n’a été utilisé.

4. Est-ce que quelqu’un peut me mettre en contact avec les employés de Diebold qui auraient trafiqué ces machines ? Ce serait amusant de leur parler

Pourquoi mentez-vous ? Les dangers de l’auto-déclaration

Je suis toujours surpris par la facilité avec laquelle nous autres humains mentons, et ce, sans grand enjeu. Avez-vous déjà été tenté, lors d’une conversation au sujet d’un livre, de prétendre que vous l’aviez lu alors que ce n’était pas le cas ? Je suppose que la réponse est oui. Mais pourquoi prendrait-on la peine de mentir dans une situation pareille où l’enjeu est minime ? C’est ce qu’on pourrait appeler un mensonge de réputation : vous vous souciez de ce que les autres pensent de vous. De toutes les raisons poussant les gens à mentir, j’ai toujours trouvé que c’était la plus intéressante – par opposition aux cas où l’on ment pour obtenir un avantage, éviter un problème, se tirer d’une obligation, etc.

Un article récent de César Martinelli et Susan W. Parker, intitulé « Deception and Misreporting in a Social Program » (Tromperie et falsification dans un programme social), apporte un éclairage fascinant sur les mensonges de réputation. Les auteurs mettent à profit un ensemble de données remarquablement riche provenant du programme mexicain d’aide sociale Oportunidades. Le programme établit une liste des biens domestiques que les gens disent posséder lorsqu’ils s’inscrivent, ainsi que de ceux se trouvant dans le foyer une fois leur inscription validée. Martinelli et Parker ont travaillé sur des données concernant plus de 100 000 demandeurs, ce qui représente 10% des demandeurs interviewés cette année-là (2002).

Il s’avère que nombreux sont ceux qui ont tendance à sous-estimer certains biens de peur d’être exclus du programme. Vous trouverez ci-dessous une liste de ces biens, ainsi que le pourcentage de bénéficiaires les possédant, mais ayant prétendu que ce n’était pas le cas :

Voiture (83%)

Camionnette (82%)

Magnétoscope (80%)

Télévision par satellite (74%)

Chaudière à gaz (73%)

Téléphone (73%)

Machine à laver (53%)

Ce n’est guère surprenant : on peut s’attendre à ce que les gens mentent afin de bénéficier d’allocations. Mais ce qui l’est plus, c’est la liste de biens surestimés – en d’autres termes, ceux que les demandeurs prétendaient avoir alors que ce n’était pas le cas.

WC (39%)

Eau courante (32%)

Gazinière (29%)

Sol en béton (25%)

Réfrigérateur (12%)

Donc quatre demandeurs sur dix qui n’avaient pas de toilettes ont affirmé en avoir. Pourquoi ? Martinelli et Parker attribuent cela tout simplement à la honte. Les gens extrêmement pauvres n’ont absolument pas envie d’admettre à un agent de l’administration qu’ils vivent sans WC, sans eau courante ou même avec un sol en terre battue. C’est l’un des mensonges de réputation les plus incroyables à mon sens. N’oublions pas que les incitations à mentir pour être accepté dans le programme d’Oportunidades sont nombreuses, car les allocations représentent environ 25% des dépenses du ménage pour le demandeur moyen. De plus, la pénalité lorsqu’on sous-estime ses biens est minime : beaucoup de gens n’ayant pas déclaré posséder la télévision par satellite ou une camionnette n’ont pas été écartés du programme. On peut dire que la sanction quand on les surestime est pire, puisqu’on risque de ne pas pouvoir bénéficier de l’aide – ce qui rend la surestimation plus coûteuse.

L’article de Martinelli et Parker pourrait bien avoir un impact fort, non seulement sur les programmes de lutte contre la pauvreté, mais sur tout type de projet où les données sont auto-déclarées. Prenez n’importe quelle enquête sur la drogue, la sexualité, l’hygiène personnelle, les préférences électorales, les pratiques écologiques, etc. Voici ce que nous avons écrit par le passé dans un article sur le manque d’hygiène des mains dans les hôpitaux : Dans une enquête en Australie, les médecins ont déclaré que leur taux de lavage des mains était de 73%, alors que lorsqu’on les observait, il n’était que de 9%. Nous avons également abordé les mensonges les plus répandus sur les sites de rencontres, ainsi que l’entreprise hasardeuse que sont les sondages électoraux – surtout quand on s’intéresse à la question du racisme.

Néanmoins, même s’il nous arrive – comme à d’autres – de parler souvent des dangers de l’auto-déclaration, l’article de Martinelli et Parker fournit enfin une base solide à nos théories. Non seulement met-il en lumière les motivations surprenantes derrière les mensonges, mais il nous rappelle aussi à la dure réalité : il faut naturellement se méfier des données auto-reportées – du moins jusqu’à ce que des scientifiques nous permettent de lire dans les esprits et de savoir ce qui s’y passe réellement.

La triche est-elle bonne pour le sport ?

Voilà la question que j’en suis venu à me poser en lisant récemment les pages sport du New York Times. Je sais bien que nous sommes plus ou moins entre deux saisons en ce moment. Le Super Bowl est terminé, le baseball n’a pas encore repris, la NBA traverse péniblement sa longue trêve hivernale et la NHL – désolé, mais je me fiche un peu du hockey.

Quoi qu’il en soit, il ne s’agit clairement pas d’un pic d’activité pour le sport professionnel. Et pourtant, on trouve un nombre incroyable d’articles sur le sujet n’ayant rien à voir avec les matchs eux-mêmes, mais plutôt sur la triche afférente. Andy Pettitte s’excuse auprès de ses coéquipiers et des fans des Yankees d’avoir pris de l’hormone de croissance et révèle que ses relations avec Roger Clemens sont tendues… Clemens annule sa participation à un événement organisé par ESPN pour ne pas en « perturber le déroulement »… Il y a aussi des articles sur le contrôle antidopage d’Alex Rodriguez, de Miguel Tejada et d’Éric Gagné.

Et il ne s’agit que du baseball ! On peut aussi lire des articles sur Bill Belichick, coach de football américain, niant avoir fait filmer les codes utilisés par ses adversaires, ainsi que sur le dernier épisode en date dans l’histoire sans fin du dopage dans le cyclisme. On trouve aussi des articles sur la NBA (mais rien récemment sur les arbitres s’adonnant aux paris) et sur le football (mais pas sur le trucage des matchs ces derniers temps), mais globalement, les pages sport que je lis chaque matin me donnent plutôt l’impression d’être les pages triche.

Néanmoins, c’est peut-être là ce qui plaît. Même si l’on dit à qui veut l’entendre qu’on aime le sport pour le sport, il se peut que la triche fasse partie de son attrait, une extension naturelle jugée immorale et, donc, objet de critiques, mais acceptée secrètement, car c’est ce qu’il y a de plus fascinant dans le sport. Malgré tous les discours sur le fait que les tricheurs « détruisent l’intégrité du sport », se pourrait-il que ce ne soit absolument pas vrai ? Peut-être rendent-ils les choses plus intéressantes – une sorte de jeu du chat et de la souris ou un côté polar – en ajoutant une dimension supplémentaire au jeu. Ou peut-être la triche n’est-elle qu’une autre facette de cette motivation profonde qui pousse à gagner à tout prix, qualité déterminante pour le talent d’un grand sportif. Pour citer le célèbre adage sportif : « Tricher, c’est faire de son mieux. »

Par ailleurs, les gens adorent chanter les louanges des tricheurs avoués. Pettitte, par exemple, a été traité comme un héros lorsqu’il a admis avoir commis une erreur en prenant de l’hormone de croissance ; par opposition, en niant systématiquement, Clemens semble absorber l’animosité à son encontre comme une éponge. Tout comme l’idée de la résurrection est un concept théologique fort ou tout comme un hiver rude sera suivi d’un printemps généreux, je me demande si notre intérêt pour le sport, lui aussi, se renouvelle sans cesse, non pas en dépit des scandales de triche, mais à cause d’eux.

Devrait-on juste laisser les cyclistes du Tour de France se doper à loisir ?

Maintenant que presque tous les cyclistes du Tour de France ont été disqualifiés pour dopage, est-il temps de réévaluer radicalement la question ? Peut-être le moment est-il venu d’établir une liste pré-approuvée de produits et de procédures améliorant les performances, d’exiger que les cyclistes assument l’entière responsabilité de toutes les conséquences à long terme liées à leur utilisation, qu’elles soient physiques ou émotionnelles, et de laisser tout le monde participer plus ou moins à égalité sans avoir besoin d’exclure le maillot jaune tous les trois jours ?

Si les cyclistes se dopent déjà, pourquoi devrait-on se soucier de leur santé ? Si ce sport est déjà si gravement compromis, pourquoi devrait-on faire comme s’il ne l’était pas ? Après tout, le dopage sur le Tour de France n’a rien de nouveau. D’après un article de MSNBC.com, c’est le cyclisme qui a fait entrer le dopage dans le monde du sport :

L’histoire du dopage moderne a commencé avec l’engouement pour le cyclisme dans les années 1890 et les courses de six jours qui duraient du lundi matin au samedi soir. On ajoutait de la caféine, de la menthe poivrée, de la cocaïne et de la strychnine au café noir des participants. On ajoutait aussi du Cognac dans leur thé. On leur donnait de la nitroglycérine pour les aider à respirer après les sprints. Tout cela était dangereux, puisque ces substances étaient administrées sans contrôle médical.

Texte sélectionné par la rédaction et tiré du livre ci-dessous

Clouzard Gaël

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