27 janvier 2021

Temps de lecture : 8 min

Travailler autrement

De manière brutale, l’épidémie de Covid-19 a forcé les entreprises françaises à recourir massivement au télétravail. Un mouvement qui est amené à s’accélérer à l’avenir et dont les impacts socioéconomiques et pour les entreprises se feront sentir à court, moyen et long terme. L’heure est à l’état des lieux et force est de constater que de cette organisation du travail découleront de nouvelles modalités dans les espaces publics et privés, des mobilités inédites, une révolution dans nos consommations. Bref recadrage.

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Le télétravail est-il en passe de devenir la nouvelle norme d’organisation du travail dans les entreprises ? La crise sanitaire et son corollaire, la crise économique, a accéléré un mouvement qui jusque-là avait encore un peu de mal à trouver sa place au sein des entreprises françaises, plutôt frileuses et méfiantes à son égard. Avant le confinement, environ 20% des actifs français étaient concernés par le télétravail, à raison, en général, d’une journée par semaine, pour grimper à 43% au plus fort du confinement (dont plus de 23% cinq jours par semaine, selon l’Ifop). Même si le retour au bureau pour un grand nombre de télétravailleurs du confinement est à prévoir, il est tout aussi certain que le nomadisme aura cours à plus grande échelle que par le passé, ne serait-ce, dans un premier temps, que pour des raisons sanitaires.

Studieux voyageurs

Côté employeurs comme côté salariés, le télétravail est aujourd’hui perçu plutôt positivement. Côté salariés, les enquêtes de Sociovision constatent depuis un moment une certaine appétence pour le télétravail, le confinement ne faisant que confirmer cette tendance. L’étude « Experience per Square Foot »1 de Cushman & Wakefield montre que les principaux bénéfices perçus du télétravail sont la flexibilité et le nomadisme, c’est-à-dire la possibilité de pouvoir travailler d’où l’on veut. Nombreuses sont les agences immobilières à constater la hausse de demandes – provenant notamment de jeunes couples avec enfants – pour des logements-si-possible-avec-jardin-ou-grande-terrasse hors des grandes villes (le coût inférieur du mètre carré autorisant plus d’espace). La Bretagne et en général les bords de mer enregistrent des taux de ventes immobilières inattendus. Pour 72% des actifs occupés au moment de l’enquête (27-29 mai 2020) interrogés par l’Ifop pour Optimhome, le télétravail incitera à la mobilité géographique. « Le marché immobilier situé dans les 30 km autour de Paris ne s’est jamais aussi bien porté », fait remarquer Ludovic Delaisse, directeur général et directeur de l’Agence France Cushman & Wakefield.

Depuis le recours au télétravail à marche forcée, de nouvelles offres apparaissent : la région Loire & Orléans a lancé une campagne de publicité sur le thème : « Travailler avec agilité, je ne suis pas en week-end, je suis en télétravail dans le Loiret… à 1 h de Paris ». L’île de la Barbade dans les Caraïbes propose le « Barbados Welcome Stamp Visa », un visa d’une durée de douze mois pour ceux qui rêvent de travailler à distance dans des lieux exotiques. L’Estonie, quant à elle, vient d’adopter une loi permettant aux travailleurs nomades d’obtenir un visa d’un an pour peu qu’ils passent une partie de leur temps dans l’État balte. Et ce n’est que le début…

Distances et proximités remaniées

L’aménagement nécessaire de l’espace de travail à domicile amène de nouveaux marchés qu’il s’agisse d’équipements technologiques, de confort de travail (lumière, environnement climatique et acoustique) ou encore de petits mobiliers. « Difficile d’agrandir la taille des pièces dans un logement pour des raisons de coûts, alors pourquoi ne pas prévoir dans les plans d’urbanisme des villes des espaces communs dans les immeubles résidentiels, à l’image des locaux pour vélos, qui seraient non comptabilisés dans les emprises au sol ou les COS [coefficient d’occupation des sols] pour devenir des lieux de “consommation humaine” ? En termes de mobilier, il faut inventer des mobiliers légers faciles à transporter d’une pièce à l’autre, par exemple munis d’une capote insonorisante permettant de s’isoler », fait remarquer l’architecte Jean Hanemian, fondateur de l’agence AIM Hanemian Architectes, qui a longtemps travaillé sur la problématique de la télépraxie. Est-ce également une opportunité pour les immeubles à propriété partagée qui, dans leur principe, prévoient de nombreux espaces collectifs ?

Et il y a le recours possible aux espaces de coworking et aux tiers-lieux (gares, centres commerciaux, hôtels, etc.), qui selon les spécialistes devraient se multiplier notamment hors de Paris et des grandes villes. « Pour les villes plus petites, il leur faudra trouver un business model tenant compte de la localisation et du taux de remplissage », constate Laurent Botton, directeur de Workspace Expo. Et Jean Hanemian de proposer « des cabines privées ou publiques disposées dans l’espace public comme les anciennes cabines téléphoniques, ou à proximité des stations de bus qui pourraient, pourquoi pas, être sponsorisées par des marques : Vinci, LVMH, Dior, Decaux… »

L’immobilier résidentiel n’est pas le seul domaine impacté par le développement du télétravail. « Il aura également un impact sur la consommation et le commerce », constate Rémy Oudghiri, directeur général de Sociovision. Et en premier lieu sur la consommation hors domicile, qu’il s’agisse de restauration ou d’achat d’occasion. Même si les télétravailleurs reçoivent des tickets restaurant de leur employeur, il est probable qu’ils les utiliseront davantage pour des sorties en famille que pour leur repas quotidien. Et que deviendront les centres commerciaux et commerces à proximité des quartiers d’affaires ? Un autre secteur, celui de l’habillement, pourrait également être touché. L’enseigne américaine Brooks Brothers, le plus ancien tailleur américain et la marque fétiche de Wall Street, est en faillite, victime du changement d’époque mais également du télétravail : point besoin de costume trois-pièces quand on travaille chez soi !

Manager autrement

Vrai bénéfice pour les salariés quand ils peuvent le pratiquer dans de bonnes conditions, le télétravail (deux tiers sont des cadres) est perçu par les salariés obligés de travailler in situ comme une inégalité de plus… Cela ne donnera-t-il pas naissance à de nouvelles fractures sociales ? « Tout dépendra, prévient Rémy Oudghiri, de la façon dont la question sera gérée par les entreprises » (lire interview ci-contre). Si le développement du très haut débit et la multiplication des outils collaboratifs à disposition des entreprises et de leurs équipes ont facilité l’adoption du télétravail et les nouveaux usages, « la principale révolution du télétravail est managériale avant d’être technologique », insiste Frédéric-Michel Chevalier, cofondateur d’Innovisio et auteur d’un livre blanc sur les bonnes pratiques du télétravail.
« Il faut repenser le rapport manager/managé et mettre en place un contrat de confiance », pointe Charles de Fréminville, CEO et cofondateur de Bloom at Work, spécialiste des nouvelles organisations de travail et qui vient de lancer Bloom at Home, la première solution d’enquêtes sur l’engagement des salariés en télétravail à temps plein. Pour les managers, mettre en place le télétravail suppose, en effet, de faire le pari de la confiance. « Le télétravail nécessite une redéfinition du rôle du management de proximité, avec un délicat dosage entre confiance et vigilance », souligne Marie Gariazzo, directrice adjointe du département Opinion et Stratégies d’entreprises de l’Ifop. « Il est fort à parier que dans de nombreux secteurs, cette prise de conscience sur la possibilité de travailler autrement donnera lieu à de nouvelles réflexions sur les modes de fonctionnement, sur la gestion du collectif de travail et sur la place et le rôle du management », ajoute Romain Bendavid, directeur de l’Expertise Corporate et Climat social de l’Ifop, qui insiste sur les nouveaux besoins en formation « soft » des managers français (écoute, psychologie, savoir-être, coaching). Adeline Attia, qui lance avec Okoni au travers de sa filiale UBTrends, un programme d’étude sur la nouvelle relation des Français au travail, Meaningful Work pose la question : « Face à l’accélération de la digitalisation et à l’éclatement des espaces de travail, comment l’entreprise peut-elle faire lien et se maintenir comme “corps social” ? Comment recréer des modes de relation informels, émotionnels, propices à la cohésion des équipes et la créativité spontanée ? »

Grâce au test grandeur nature qu’a représenté le confinement, les entreprises ont pu constater que la productivité était au rendez-vous chez les télétravailleurs et s’en trouvait même parfois accrue, et que le travail rendu était de qualité. « L’épisode du télétravail pendant le confinement a révélé les talents mais aussi les difficultés pour certains à s’y adapter. Pour le manager, cela suppose de travailler différemment et de formaliser des process, de travailler en mode projet, d’être capable d’animer les équipes, de susciter l’engagement de tous les collaborateurs et accompagner ceux qui en ont besoin », commente Delphine Jouenne, associée fondatrice du cabinet Enderby. C’est un challenge également pour la fonction RH : comment recruter ? Comment former ? Comment accueillir les nouveaux entrants ? Sans parler du problème de la cyber-sécurité des données des entreprises dans un contexte de travail à distance, deux tiers des salariés utilisant un wifi public pour se connecter au serveur de leur entreprise.

L’entreprise symbolisée par ses bureaux a donc un nouveau rôle à jouer. « L’immeuble de bureaux doit porter la culture d’entreprise, être un lieu de socialisation et de serendipité, c’est-à-dire un lieu favorisant l’innovation et la créativité par la conjonction des hasards heureux », appuie Jean Hanemian. « D’une façon générale, la crise sanitaire actuelle a fait prendre conscience que l’entreprise ne se résume pas un lieu unique de travail, mais à un écosystème qui comprend un siège social, des bureaux secondaires en télétravail, du coworking, des tiers-lieux », conclut Valérie Courbier, directrice Marketing Communication France chez Cushman & Wakefield. Le défi sera de maintenir le lien social et la motivation des salariés au travers de tous ces lieux.

1. L’étude XSF de Cushman & Wakefield a été réalisée auprès de plus de 40 000 télétravailleurs dans le monde durant le confinement.

Exergues
Nombreuses sont les agences immobilières à constater la hausse de demandes pour des logements-si-possible-avec-jardin-ou-grande-terrasse hors des grandes villes.

Le Barbados Welcome Stamp Visa ? Un visa d’une durée de douze mois pour ceux qui rêvent de travailler à distance dans des lieux exotiques…

Espaces de coworking et autres tiers-lieux devraient se multiplier notamment hors de Paris et des grandes villes.

Que deviendront les centres commerciaux et commerces à proximité des quartiers d’affaires ?

Encadré

Trois questions à Rémy Oudghiri, sociologue et directeur général de Sociovision (groupe Ifop)

« Le management français devra faire sa révolution culturelle »

IN: à cause du confinement, une partie des salariés français se sont retrouvés en télétravail. Peut-on envisager sa généralisation ?

Rémy Oudghiri : vous avez raison de dire « une partie des salariés français »… Il y avait ceux dont la fonction ou le métier autorisait le télétravail et ceux qui ne le pouvaient pas. Nos enquêtes ont montré l’apparition d’une vraie fracture au sein de la société française à ce sujet, source de potentiels conflits, une fracture qui vient s’ajouter à celles qui existaient déjà. Pour ceux qui ne peuvent pas y avoir recours, le télétravail peut être perçu comme un avantage incroyable. Tout dépendra de la façon dont la question sera gérée par l’entreprise.

IN: alors, comment évolueront les manières de travailler ?

R.O. : depuis des années, nous constatons à Sociovision que les Français voient le télétravail comme faisant partie de la société du futur et que 53% d’entre eux jugent cette évolution souhaitable. La proportion de ces derniers progresse d’ailleurs assez vite (ils n’étaient que 47% en 2017) et l’expérience du confinement va certainement précipiter cette tendance.

IN: quels impacts voyez-vous pour l’entreprise ?

R.O. : Le management français devra faire sa révolution culturelle. Il était jusqu’ici plutôt dans une posture de contrôle et de défiance, et dans l’ensemble rétif au télétravail. Qui dit télétravail dit « faire le pari de la confiance ». Demain, le travail sera hybride, avec un mélange de « présentiel » et de « distanciel » (les conditions d’un télétravail généralisé comme celui vécu pendant le confinement étant l’exception, l’apanage de quelques Gafa ou start-up). Créer la cohésion et l’esprit d’équipe implique que les gens se connaissent autrement que par outils collaboratifs. L’entreprise doit devenir un lieu de sociabilité, de transmission, de partage des connaissances. Le management doit s’y préparer, le recours au télétravail étant irréversible.

La rédaction

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