30 juin 2013

Temps de lecture : 4 min

Le sexe sur la Toile plus fort que le porno ?

La digitalisation de nos sociétés a démocratisé l’industrie de la pornographie, devenue notamment la première source d’éducation sexuelle pour les adolescents. Entre plates-formes de rencontres, d’exhibition et de contenu, le Web façonne le sexe 2.0. INfluencia a rencontré Cindy Gallop, chantre du porno citoyen sur la Toile.

En bon économiste, l’ancien Premier ministre Raymond Barre le clamait avec une pointe de cynisme, « les chiffres sont têtus ». Trente ans plus tard, ceux de la consommation de porno sur le Web s’entêtent à rendre indéniable l’omniprésence historique du sexe dans la vie quotidienne des citoyens connectés. En 2012, interrogé par Extreme Tech, YouPorn a dévoilé le chiffre de 100 millions de pages vues par jour. La référence populaire et leader du marché, XVideos serait lui à 4,46 milliards de pages vues par mois, et 350 millions de visiteurs uniques. Soit environ un tiers du trafic mensuel de YouTube.

Deux ans plus tôt, une étude d’Online MBA estimait que 12% de tous les sites Internet sont pornographiques. Et comme le rappelait récemment BuzzFeed dans une enquête très intéressante sur les secrets cachés du porno sur la Toile, ces chiffres ne prennent même pas en compte le trafic via les smartphones, qui représenteraient environ 15% à 20% des usagers par mois.

Interrogé par BuzzFeed, Roald Riepen, dirigeant de Freeones.com et vétéran de l’industrie, livre d’autres indices pour mieux comprendre le phénomène sociétal : « Le propriétaire de Manwin – qui détient Brazzers, Mofos, Pornhub, YouPorn, Tube8 etc… – m’a dit un jour contrôler environ 30% du trafic des sites de vidéos, soit quelque 65 millions de visiteurs uniques par jour. A mon avis, ces sites font dans les 20 millions de pages vues par jour, facilement.»

Bang With Friends, 1,1 millions de fans mais banni par Apple

Une telle audience de masse donne forcément des idées aux entrepreneurs comme aux marques. La startup de sous-vêtements MeUndies vient de prendre le pari audacieux d’une campagne de pub sur le site PaintBottle. « Nous sommes une marque jeune et toujours en quête de nouveaux canaux à essayer. On a voulu tenter quelque chose de différent car les sites pornos sont parmi les plus visités sur le Web. Je pense que beaucoup d’autres marques vont s’y mettre, surtout quand les éditeurs de ces sites lisseront leur contenu et leur accès », se justifie Jonathan Shokrian, fondateur de MeUndies.

En six semaines, PaintBottle a déjà généré plus de 500 000 visites et affiche un temps moyen par visite de 12 minutes. Dans la même veine, « The Worst Drug » attend lui de pouvoir séduire les annonceurs, mais peut se targuer d’un trafic attractif. Le sexe 2.0 se répand donc sur les moteurs de recherche et les barres d’adresse comme une traînée de poudre. Heureusement pour lui, il ne se contente pas d’amasser les sites de contenu dits pour adulte, mais que les 12-17 regardent en grande majorité.

Lancée il y a cinq mois aux Etats-Unis, l’application Bang With Friends compte déjà 1,1 million d’utilisateurs et son CEO Colin Hodge se gausse d’avoir permis à 200 000 utilisateurs de coucher avec un(e) de ses ami(e)s sur Facebook. Retirée de l’App Store par Apple, la nouvelle plate-forme à la mode chez les lycéens et universitaires nord-américains intègre la « baise » sur les réseaux sociaux sans l’exposer à coups de vidéos, mais plutôt en l’encourageant entre ses utilisateurs. Cette ambition de susciter le coït chez les gens normaux comme vous et nous, « Make Love Not Porn » la clame haut et fort. Dans un entretien accordé à INfluencia, sa fondatrice Cindy Gallop énonce son désir de révolutionner la vie sexuelle de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde. Pour l’ancienne chairman de BBH basée à New York, à l’heure où Google annonce que ses Glasses ne serviront pas le dessin des professionnels du sexe sur Internet, le porno ne doit pas devenir le monopole de l’industrie mais celui des citoyens. A lire aussi : Les 7 piliers de l’innovation et du changement dans la Revue INfluencia sur l’innovation

INfluencia : Pourquoi refusez-vous de parler de démocratisation du porno alors que votre site et votre Web TV sont participatifs et tendent à briser des tabous hypocrites ?

Cindy Gallop : On parle de démocratisation car il est disponible partout et gratuitement mais le regarder reste encore du domaine du secret, ce n’est pas encore accepté de l’avouer publiquement. Cette réticence de nos sociétés à complètement adouber la pornographie et la rendre banale pousse nos jeunes à faire leur éducation sexuelle devant des sites professionnels mais en libre accès. Pour moi c’est pernicieux et il faut changer cela.

Je veux rendre le sexe du vrai monde acceptable par la société. Depuis quatre ans et demi je reçois tous les jours des emails de gens qui se sentent capables de me dire ce qu’ils n’osent pas dire ailleurs et ce rôle forge ma responsabilité. Je veux socialiser le sexe pour que chacun puisse en discuter et le partager librement. Nous ne sommes pas seulement un outil de masturbation.

Les créateurs de Bang With Friends ont dû rester anonymes pendant plusieurs mois. Est-ce le signe que faire du sexe un business plus transparent et plus normalisé est encore compliqué ?

Cindy Gallop : Complètement. Les fondateurs de « The Worst Drug » ont pour l’instant également décidé de ne pas dévoiler leur identité. Moi, ça m’a pris deux ans pour financer la Web TV de Make Love Not Porn parce que le mot « porno » faisait peur aux capital-risqueurs et aux banques. Pourtant c’est un énorme marché avec des milliards en jeu et je suis persuadée qu’on peut changer le monde avec le sexe.

La chaîne de Make Love Not Porn est accessible publiquement depuis cinq mois après avoir été en Beta privé. Quel est votre modèle et économique et quelle est votre ambition sociale ?

Cindy Gallop : Notre modèle est simple, c’est du partage de revenus avec une prime de 50% pour les protagonistes. Nous avons pour l’instant un peu moins de 100 000 membres et plusieurs d’entre eux touchent des sommes à quatre chiffres tous les 90 jours. Ce choix est la manifestation de mes croyances : on partage des valeurs, de l’action et des profits. Le futur de notre monde et de nos économies réside dans le collaboratif et je veux que sur Make Love Not Porn, les gens normaux agissent et se libèrent de préjugés et de complexes. Le sexe du vrai monde est marrant car on peut rigoler en faisant l’amour.

Dans le porno professionnel, et même amateur quand il devient du contenu payant, les acteurs sont trop sérieux. Le sexe du vrai monde est bordélique, parfois dégueulasse et chaotique. Celui du porno est trop lisse, trop propre, sans lubrifiant et sans poil. J’ai été prise dans cette aventure par inadvertance, après une expérience personnelle et je n’ai aucune idée d’où et comment se terminera cette expérience.

Benjamin Adler / @BenjaminAdlerLA

La rédaction

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