15 janvier 2014

Temps de lecture : 4 min

Sawart : l’avant-garde révolutionnaire égyptienne

Crise sociale et politique, révolution, renouveau…Surgissant sur les murs du Caire, les graffitis, peintures, installations de jeunes artistes égyptiens symbolisent un jaillissement créatif sans précédent dans le pays. L’art sort dans la rue, défie les autorités et devient incontournable depuis 2010.

Sawart soutient et promeut cette avant-garde révolutionnaire. Ses fondateurs, Alaban de Menonville et Salem Massalha présentent cette structure originale qui croit dans un avenir meilleur par le biais de l’innovation et la création au sein d’un pays en mutation et au-delà de ses frontières.

Qu’est-ce que Sawart ?

Sawart vise à initier une discussion Nord/Sud autour de l’art contemporain, de la notion de création, d’innovation artistique et sociale et à promouvoir l’entente culturelle. L’association Sawart a été créée au lendemain de la révolution du 25 janvier 2011, à la suite de l’explosion fantastique de l’art engagé en Egypte, particulièrement chez les jeunes artistes. Notre projet vise à consolider ce mouvement en faisant voyager une exposition sur l’art révolutionnaire égyptien. Les revenus générer par cette initiative seront réutilisés dans un programme d’incubation de jeunes artistes. Nos objectifs sont complémentaires : faire comprendre les enjeux d’aujourd’hui en Egypte à travers l’art et promouvoir des artistes qui tentent, par divers moyens, de sortir du petit cercle des galeries cairotes. Le principe fondamental sur lequel s’est créé Sawart est simple : en période de troubles politiques seul l’art est capable de transmettre la complexité des craintes et des espoirs qui agitent la société.

En quoi les missions de Sawart diffèrent-elles de celles d’une galerie ou d’un collectif d’artistes ?

Lorsque nous promouvons un jeune artiste nous nous apparentons à une galerie classique. C’est l’autre volet de notre travail qui nous confère notre spécificité. Lorsque l’on vit une révolution on se rappelle de ses rêves d’enfant, du monde que l’on voulait changer. On revient à des idées sur lesquelles le contexte nous avait fait tirer un trait : oui, il est possible d’agir et un changement, même modeste, peut en initier d’autres. Rien n’est impossible, le 25 janvier nous l’a prouvé. Même si aujourd’hui les revers sont importants, nous continuons à croire que l’Egypte, unie, peut créer un avenir meilleur. Mais nous ne sommes pas des écrivains et pour transmettre ces rêves nous avons choisi de passer par l’art en regroupant les meilleurs artistes actuels.

Comment décririez-vous l’avant-garde révolutionnaire égyptienne ?

Comme l’avenir.

Un artiste emblématique de Sawart ?

Marwa Adel fait partie des artistes en qui nous croyons depuis ses débuts au Caire il y a quelques années. Marwa a toujours un regard doux et sensuel sur les choses. Ses œuvres sont fortes et percutantes mais toujours sereines. Elles résument la violence de la rue, souvent à l’égard de la femme qui est un de ses thèmes récurrents. Malgré son sourire, Marwa est une révoltée. Ses photographies sont pour elle une libération, elles lui permettent de sortir des restrictions que la société impose aux femmes, de briser un tabou, d’inverser le rapport entre les corps et la mémoire. Evidemment, ici, ses photos dérangent. Mais cela prouve surtout qu’elle voit juste. Sa série sur la révolution de 2011 a su saisir l’instant et ce qu’il renfermait de colère et d’espoir. C’est aujourd’hui un des travaux les plus aboutis sur ces trois semaines de révoltes.

Dans quelle mesure ces artistes ont-ils un impact direct sur la société ?

A Sawart nous ne sommes pas intéressés à promouvoir un art de salon. Mais en Egypte, depuis les premiers grands maitres (Mahmoud Saïd, Hamed Nada…) l’art est réservé à une minuscule élite. La révolution a changé les choses. L’art est sorti dans la rue et s’est adressé directement au plus grand nombre. Il s’est intéressé aux problèmes quotidiens comme aux grandes causes nationales que partage l’ensemble de la population. Certains critiques égyptiens avaient écrit qu’en se démocratisant l’art avait perdu en qualité. C’est exactement l’inverse qui s’est produit. L’art a gagné en intensité et surtout il s’est intéressé à la vie, au futur. L’impact sur la société est encore limité : on ne passe pas d’une poignée d’amateurs à 80 millions en deux ans ! Mais pendant longtemps l’art égyptien a délaissé la base (il y a entre 25 et 35 % d’analphabètes en Egypte) et aujourd’hui c’est à celle-ci qu’il s’adresse.

Par exemple, ces dernières semaines, on a assisté à une véritable chasse aux sorcières contre les frères musulmans. La propagande n’a jamais été aussi forte, les médias sont muselés. L’art est un des seuls domaines qui possèdent encore une liberté d’expression. Mais le danger est là : plus l’art se démocratisera et plus le régime prendra conscience de sa capacité à « nuire ». Il pourrait dès lors chercher à le contrôler. N’oublions pas que le système des galeries étatiques, c’est-à-dire dépendant du ministère de la culture, est toujours très puissant aujourd’hui. Et en Egypte, la roue tourne très vite.

Peut-on parler d’une avant-garde révolutionnaire arabe ?

Oui, mais pas dans le sens d’un quelconque mouvement organisé ou interdépendant. Chaque pays a son histoire et chaque pays qui a vécu un « printemps » a un avenir à écrire. Les artistes Sawart ont des rêves qui sont les mêmes que ceux de beaucoup de jeunes français. L’Egypte a cependant l’avantage d’avoir été bousculée, mise face à ses problèmes, ses paradoxes. Les jeunes artistes imaginent un monde nouveau, parfois utopique, mais en tous cas un monde qui n’emprunterait ses principes ni aux démocraties européennes, ni à l’islam politique. Cette aspiration au changement se fait sentir chaque jour davantage à travers le monde.

Quelles sont les prochaines initiatives de Sawart ?

Sawart établit actuellement un itinéraire de voyage pour son exposition sur l’avant-garde révolutionnaire égyptienne qui devrait la mener en Europe, en Amérique du Nord puis en Afrique. Une première mondiale. Parallèlement à cela Sawart organise un salon mensuel au Caire, sous forme de cénacle, visant à partager des idées autour de la création, de l’innovation et du développement durable. Enfin, dans le cadre de sa mission d’entreprenariat social et artistique, Sawart conceptualise un site internet de vidéos qui soutient des micro-projets à travers la publicité participative. D’une manière générale c’est l’art qui guide nos actions.

Les créateurs de Sawart :

Alban de Ménonville est spécialiste de l’art contemporain égyptien. Journaliste, il vit au Caire depuis 2007. Il est membre du comité de rédaction d’Al-Ahram Hebdo, un journal gouvernemental égyptien.

Salem Massalha a longtemps travaillé sur le développement durable de l’Oasis de Siwa, située en Egypte à la frontière avec la Libye. Il est aujourd’hui consultant en marketing et en communication et collabore avec TEDxCairo.

Propos recueillis par Clara Darrason
La Société Anonyme

Pour découvrir le livre digital de Sawart, cliquez sur l’image

La rédaction

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