30 octobre 2012

Temps de lecture : 3 min

Sandy : la gamification de la fin du monde

L’apocalypse et l’improbable se sont bel et bien installés dans notre paysage. Nous mettons en avant cette esthétique de la peur avec beaucoup de créativité comme si nous ressentions le besoin de nous représenter le danger de manière parodique pour en prendre conscience et l’éviter.

Catastrophes, apocalypses, tremblements de terre… Vivre avec le danger, c’est avant tout y faire face et le transformer en esthétique. Rappelons-nous les évènements de Tchernobyl, de Fukushima ou encore le 11 septembre qui ont fait l’objet de multiples détournements et parodies.

Le dernier épisode en date est l’ouragan Sandy, qui a menacé et touché la côté Est des Etats-Unis. En plus d’avoir coûté des milliards de dollars à l’économie américaine et d’être un casse-tête pour les candidats Obama et Romney, ces évènements ont démontré en quoi un phénomène naturel peut perturber le bon déroulement d’une civilisation occidentale lourdement équipée et technologiquement avancée. Mais Sandy a surtout montré le caractère hautement fictionnel de ce type d’évènements. Touchant New-York, ville de fiction par excellence, Sandy a déroulé un incroyable caractère scénaristique, notamment via les chaînes d’information en continu du monde entier présentant en direct l’avancée de l‘ouragan et du danger à grand renfort d’envoyés spéciaux.

Mais là où la portée d’événements extraordinaires de cette nature était limitée auparavant par la technique et les médias, le digital les accélère et les rend plus palpables, créant un certain sentiment relayé en « live » avec une intensité inédite dans l’Histoire. Ces moments, dans leur nouvelle acuité, semblent faire tomber la frontière ténue entre fiction et réalité par le biais d’une médiatisation mondiale instantanée.

Le storytelling de ce type d’événements, en favorisant leur diffusion, leur reprise, leur viralisation induit aussi leur parodie, comme s’il fallait dédramatiser, désamorcer un sentiment d’étrangeté et d’impuissance, créant une caisse de résonnance dont le thème est la fin du monde.

Sandy a révélé notre vulnérabilité, notre condition d’êtres fragiles, perdus au milieu de l’Univers. Elle nous a rappelé la « triple humiliation » formulée par Freud. Le psychanalyste a fait comprendre à l’homme qu’il n’était pas le centre du monde (depuis Copernic), lui a fait saisir qu’il n’était qu’un fruit de l’évolution parmi d’autres (depuis Darwin) et enfin qu’il ne pouvait pas se maîtriser par lui-même en raison de l’importance de l’inconscient (depuis ses propres travaux). Ne contrôlant plus rien, nous lâchons prise. Et c’est à ce moment que nous choisissons de nous raconter des histoires et ainsi de rire de notre propre vulnérabilité.

Ce besoin de se figurer notre propre mortalité pour mieux l’affronter se retrouve aujourd’hui dans la production culturelle de mèmes comme ceux qui sont nés au moment de Sandy. Les mèmes sont des unités culturelles volatiles s’échangeant à volonté et de manière infinie. La plupart du temps futiles, ils reprennent des codes populaires sur les réseaux sociaux et s’auto-diffusent une fois avoir franchi un cap, un certain nombre de diffusions. Sandy a donné lieu à un incroyable échange de mèmes ces derniers jours, comme la photo de la Statue de la Liberté menacée par un nuage (qui était en fait un vieux montage de deux photos) et tous les visuels fantaisistes qui s’en sont suivis incarnent la dimension de fin du monde joyeuse, d’Apocalypse gaie, mais aussi une certaine interactivité, une invitation à participer. Un côté jeu. Une fin du monde « gamifiée ».

En remythifiant par le décalage et la parodie les grands phénomènes climatiques, nous réinventons leur caractère divin et sacré. Devant l’inexplicable et notre situation de nains impuissants perdus au milieu de l’immensité, on s’invente un Grand Récit. Tour à tour chat géant aux yeux rayons lasers, bibendum chamallow issu de Ghostbusters, dragon/Godzilla ou alien, Sandy se transforme en moment frôlant avec le sacré et fait appel à un imaginaire immémorial que n’auraient pas renié les hommes archaïques qui s’imaginaient des formes et des entités vivant dans les nuages et pouvant à tout moment décider de notre perte.

Le thème de la catastrophe a de beaux jours devant lui

L’imaginaire redevient réel, concret. Une réflexion qui rappelle la théorie de Gilbert Durand selon laquelle le passage à l’ère post-moderne opère un transfert du régime diurne au régime nocturne, le régime nocturne induisant une exhibition, une exposition des sentiments, des angoisses comme des émotions et non plus leur négation. Les mèmes et le thème de la catastrophe ont de beaux jours devant eux. Car cette utilisation archaïque (dont l’étymologie signifie « du début ») des peurs immémoriales de manière ludique et « gamifiées » nous permettent à nouveau de nous reconnecter avec nos peurs, substances primitives de notre corps, et nous aide à extérioriser nos pulsions.

Thomas Jamet – Moxie – Président (Groupe ZenithOptimedia – Publicis Groupe)
www.twitter.com/tomnever

Thomas Jamet est l’auteur de « Ren@issance Mythologique, l’imaginaire et les mythes à l’ère digitale » (François Bourin Editeur). Préface de Michel Maffesoli.

La rédaction

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