18 octobre 2023

Temps de lecture : 4 min

France 3 et France Bleu c’est désormais Ici !

Lors d’une audition à l’Assemblée nationale qui s’est tenue la semaine dernière, Sibyle Veil et Delphine Ernotte, les patronnes respectives de Radio France et de France Télévisions, ont confirmé la construction d'un projet éditorial commun entre France 3 et France Bleu autour d'une nouvelle marque média appelée Ici. Un grand chamboule-tout médiatique qui incarne les nombreux appels du gouvernement ces derniers mois à davantage de « synergies » dans le secteur de l’audiovisuel public.

L’info circulait dans toutes les rédactions depuis le début de l’année suite à une fuite de documents internes, elle est désormais officielle : les rédactions de France 3 et de France Bleu vont bel et bien se rapprocher et créer « une marque unique » de l’audiovisuel public local baptisé Ici. Auditionnée mercredi dernier devant la Commission des Affaires culturelles de l’Assemblée nationale, Sibyle Veil, la présidente de Radio France, a précisé que le projet s’appuyait sur une « feuille de route ramassée dans le temps pour aboutir à des changements visibles dès la rentrée prochaine 2024 ». Ici est d’ores et déjà le nouveau nom utilisé depuis septembre dernier par les 24 éditions régionales, diffusées de 12h à 13h et de 19h à 20h, de France 3. L’aboutissement logique d’une synergie entamée depuis quelques années avec la mise en place de « matinales filmées communes » entre les deux chaines.

« On veut aller plus loin dans les prochaines années, en poussant cette alliance éditoriale sur le modèle de ce que nous avons fait avec France Info, à savoir une marque unique et moderne sur trois vecteurs, télé, radio et numérique ». Pas sûr que le Syndicat national des journalistes partage son enthousiasme. Le 10 février dernier, avant même que le projet ne soit entériné, les SNJ de France Télévisions et de Radio France le qualifiaient à l’unisson d’« inacceptable, car il n’offre que de sombres perspectives aux équipes. Les synergies de l’audiovisuel public seraient donc accélérées, au rythme des injonctions politiques », avait martelé le syndicat. Serge Cimino, délégué syndical SNJ à France Télévisions, ne s’est donc pas montré surpris en apprenant la nouvelle : « Ce n’est pas nouveau. Cela confirme juste que nous n’avons pas fini de subir les obsessions des deux présidentes encouragées par la tutelle ». Autant de mises en garde qui font écho aux nombreux appels de la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, à renforcer les « synergies » entre les groupes publics. Les décisions de son gouvernement semblent pour l’instant à la mesure de son ambition.

 

Bien choisir ses moyens

Un an après la suppression de la redevance, et en attendant de ressentir les effets concrets de ce rapprochement, les rédactions et les syndicats peuvent – quelque peu – se rassurer. Le projet de budget 2024 présenté fin septembre leur a promis une « enveloppe complémentaire » de 200 millions d’euros sur trois ans « destinée à financer ces grands projets de transformation ». Leurs contenus seront précisés dans les COMContrats d’Objectifs et de Moyens – concernant la période 2024-2028, que les acteurs du secteur et l’État négocient actuellement, mais Sibyle Veil a déjà confirmé qu’ils concerneront « les rapprochements qui sont à penser pour avoir une véritable alliance éditoriale entre nos deux entreprises ». Elle s’annonce même « confiante » dans le fait d’y parvenir.

« Ce budget témoigne de l’ambition que nous avons pour l’audiovisuel public. Je rappelle que depuis six ans, il a engagé plusieurs transformations profondes, a réalisé 190 millions d’euros d’économies, tout en affirmant ses missions de service public et en développant les audiences », rassure Rima Abdul Malak. Pour 2024, le projet de loi de finances veut allouer 4,025 milliards d’euros à l’audiovisuel public – prélevés dorénavant des recettes de la TVA, rappelons-le –, soit 228 millions d’euros de plus que l’année 2023. France Télévisions voit ainsi son budget être augmenté de 137 millions d’euros – pour atteindre 2,57 milliards au total, Radio France de 93 millions – 668 millions –, France Médias Monde de 19 millions – 304 millions –, Arte France de 9 millions – 294 millions –, l’INA de 14 millions – 108 millions – et TV5 Monde de 3 millions – 83 millions –. Une mesure qui tend également à soulager les groupes de l’inflation.

Dans le sens du courant

Un chantier colossal qui s’inscrit parfaitement dans la logique de concentration actuelle du secteur de l’audiovisuel public. Pour rappel, dans un rapport  présenté au Sénat en juin 2022, Roger Karoutchi et Jean-Raymond Hugonet des Républicains proposaient carrément de regrouper TOUS les acteurs du secteur au sein d’une seule et même holding à l’horizon 2025. Seules Arte et TV5 Monde resteraient hors de cette fusion. Une sorte de BBC made in France, donc. Les deux sénateurs proposaient « une structure commune réunissant l’ensemble des journalistes de France Télévisions, Radio France et France Médias Monde », dans ce qu’ils appellent une « newsroom ». Elle serait ensuite divisée en trois pôles distincts qui couvriraient respectivement l’international, le national et le local. Roger Karoutchi et Jean-Raymond Hugonet chiffrent à 10 % le montant des économies qui pourraient être réalisées, en se basant sur des estimations données par les dirigeants des différents médias.

Selon les rapports annuels des entreprises concernées, cette mesure concernerait près de 16 000 salariés répartis entre France Télévisions, Radio France, l’INA et France Médias Monde. Pour eux, leur plan est le plus à même de consolider ces groupes suite à la suppression de la redevance télé. Sans elle, l’audiovisuel dépend uniquement des financements publics… qui peuvent varier en fonction du gouvernement en place. Alexandre Joux, maître de conférences à l’Institut méditerranéen des sciences de l’information et de la communication et directeur de l’école de journalisme et de communication d’Aix-Marseille ne semble pas du même avis. Interrogé par Challenges, il précisait qu’une fusion de ce type pourrait encourager à moyen terme la destruction d’emplois : « Il est possible de réduire la taille des rédactions en mutualisant les équipes, par exemple à la radio et à la télévision, ce qui est déjà partiellement le cas entre les antennes France Bleu et France 3 régionales », justement.

 

 

Un secteur à sauvegarder

« Une synergie entre deux rédactions signifie-t-elle forcément casse sociale et réduction des moyens alloués à l’audiovisuel public ? », pose son interlocuteur. Pas forcément lui répond le chercheur, en concédant qu’elle encouragerait à « plus de diversité » dans la production de l’information. Une richesse dont profiterait alors tout un pan essentiel de l’industrie médiatique française. Selon un sondage publié à l’occasion des Assises de l’audiovisuel local, les médias locaux sont même ceux auxquels les Français accordent la plus grande confiance. Parmi les personnes interrogées, 80% s’en réfèrent volontiers, contre 73% pour les médias traditionnels. De la bouche d’un élu local avec lequel nous avons pu échanger : « les médias locaux jouent un rôle déterminant dans la démocratie. C’est un outil primordial qui permet de présenter les faits. C’est ce qui nous permet de réfléchir sur l’actualité. Les journaux locaux sont le ciment d’une société de cohésion ». On vous le concède monsieur le maire… on vous le concède.

 

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