16 janvier 2013

Temps de lecture : 2 min

Ce que Basquiat nous dirait à propos de « transparence »…

Dans la pénombre des ruelles du Lower East Side alors jonchées de détritus en tout genre, se faufilant parmi les crack heads et les alcooliques à plein temps, deux hommes s'activent pour noircir les murs d'une ville qui n'est plus que l'ombre d'elle-même. Entre 1977 et le début des années 1980, "Samo©" envahit New York et ses auteurs ne tardent pas à se faire connaître et reconnaître. L'histoire ne retiendra principalement que l'un des deux badigeonneurs noctambules : Jean-Michel Basquiat.

Débordant de sarcasme et de poésie, l’artiste tout juste âgé de 20 ans troque les murs de briques pour des toiles et ses bombes de peinture contre des pinceaux à brosses rondes. Samo était « dead ». Mais alors que la scène graffiti new-yorkaise regrettait déjà l’un de ses étendards, le monde de l’Art s’apprêtait à baptiser son nouvel enfant prodigue. Jean-Michel Basquiat attire l’attention, il suscite l’intérêt et pas seulement pour ses soirées bouillonnantes où les filles s’allongent aisément et le champagne coule à flots. Ce qui attire c’est évidement sa façon de transmettre une émotion, de donner vie à ses peintures. Chaque toile est un message à qui le peintre fait voir le jour.

Là où Basquiat se distingue c’est qu’il n’hésite pas à railler, barrer, masquer, gribouiller et recouvrir de peinture les mots préalablement couchés sur le tissu. Cette superposition de matière ayant invariablement pour effet de limiter la lisibilité du contenu. A l’heure où l’on ne jure que par la transparence et la clarté, comment expliquer un tel choix de la part de l’artiste ? Après tout, une toile de maître se destine à la même finalité qu’un tube de dentifrice : être vendu. Pourquoi gagnerait-elle à ne pas être limpide et aisément compréhensible ? C’est pourtant le choix fait par Basquiat qui, en créant cette superposition d’enduit, vient détruire l’intégrité des mots.

L’artiste remarqua que cette ablation volontaire a pour effet de rapprocher les voyeurs, que l’incapacité de décrypter instantanément le contenu joue un rôle déterminant permettant d’augmenter la curiosité des visiteurs. Les gens passent en effet plus de temps qu’à l’accoutumé à tenter de démêler les toiles. Cette technique étant sans nul doute une critique adressée à ces peintres monochromatiques et minimalistes qui surgirent dans la deuxième partie du XXe siècle, n’hésitant pas à revêtir leurs toiles de simples blocs de couleurs – le Twin de Robert Ryman (1965 – aujourd’hui exposé au MoMa) étant sans doute l’exemple le plus retentissant.

A force de vouloir tout simplifier et en célébrant la diaphanéité du message, l’on finit par venir supprimer tout sens et surtout toute capacité à générer de l’intérêt, de la préférence. Certes, un message n’est jamais trop clair mais n’y a-t-il pas une juste balance à trouver pour éviter une profonde lassitude. La beauté d’un Basquiat réside dans sa capacité à vous impliquer, il ne vous place pas en position de spectateur mais bien en tant que protagoniste. Il y a voir et regarder. Un message est inutile s’il n’implique pas, s’il ne vous pousse pas à rentrer dans le tableau. La campagne « My Time is Now » de Nike grouillant de « tunnels » – sorte de passages dissimulés et dissimulant du contenu caché – symbolise parfaitement cette volonté de faire plonger le consommateur au coeur du contenu. A l’instar d’un Basquiat, elle permet non seulement de récompenser les plus curieux mais aussi de créer une plus forte connexion émotionnelle en augmentant le temps passé avec la marque.

Finalement ce que Jean-Michel Basquiat nous apprend ici c’est qu’il ne faut pas avoir peur de la complexité et que ce n’est pas parce que nos supports médiatiques sont plats que l’on ne peut pas créer du relief dans l’expérience. Ne pas se réveler complètement serait ainsi un formidable atout de séduction, une invitation à l’immersion.

Alors en 2013, plutôt Basquiat ou Ryman ?

Alexandre Ribichesu
Junior Strategist – Droga5

La rédaction

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