14 mai 2014

Temps de lecture : 3 min

Quand le street art empiète sur le territoire de l’affichage publicitaire

Contestataire urbain, le collectif Vermibus extrait des affiches de leurs panneaux pour les détourner et dénoncer les valeurs esthétiques du consumérisme. Une fois replacées, ses affiches aux créatures à la beauté cauchemardesque donnent à la ville un air d’espace culturel.

En kidnappant les affiches publicitaires de leur support dans les rues ou dans le métro puis en les réinterprétant dans son atelier, à jets d’acide et touches de pinceaux avant de les réinstaller exactement là où il les a trouvées, Vermibus n’a pas pour seul but la libre expression de son art. Il veut avant tout provoquer une confrontation directe dans la ville et si possible enrôler les citadins dans son combat contre la banalité et la perte d’identité engendrés par la cruelle deshumanisation ou le matérialisme exacerbé de la société de consommation.

Car l’ambition de cet artiste berlinois engagé est bel et bien de dénoncer la perversité de cette dernière, ses travers en communication si trompeurs et ses prises de parole bas de gamme. Comme ces visages ou silhouettes d’hommes et de femmes vus et revus dans les annonces et qui à force d’être retouchés par les Photoshop et autres artifices technologiques finissent par être désincarnés et par donner une représentation esthétique tronquée de la réalité. Alors il les prend, lui aussi, pour les réinterpréter.

Des créatures fantasques pour rappeler le B.A. BA de la relation client dès le visuel

Tout en conservant les contours fondateurs du visuel, il façonne les images et les logos originaux à coups de solvant et de brosse pour créer de nouveaux personnages privés de leur chair publicitaire. Le résultat, comme dans ses projets « Dissolving Europe » (voir en bas de l’article) est saisissant. Le papier glacé devient glaçant et les mannequins si lisses ont muté : certains émaciés, tordus ou déformés à l’extrême ressemblent à des zombies, à des momies ou à des victimes de catastrophes nucléaires, tandis que d’autres paraissant faits de cheveux, de dents ou de peintures de guerre renvoient à l’art Vaudou, aux sculptures anthropomorphes ou à des masques tribaux. C’est rugueux, trivial, dérangeant presque violent au point que certains -choqués par trop de réalisme- rejettent l’œuvre. Et pourtant ces portraits grotesques et acides ne sont pas si horribles que ça, en tout cas pas plus monstrueux que les parodies de corps parfaits aseptisés et impersonnels des publicités.

Une contestation qui sort de l’anti pub primaire

Avec ses créatures fantasques si singulières et si présentes, Vermibus veut redonner une aura à l’individu. En effet, dans ses affiches revisitées, la personne revient sur le devant de la scène, et n’est plus un prétexte de second ordre à la marque à laquelle il rappelle simplement que derrière le glamour, elle ne peut pas substituer arbitrairement son image à l’identité de ses consommateurs. Cet appel à la considération se démarque ainsi habilement d’un combat anti pub plus primaire dont il est capable comme avec « No-AD Project ». Car si en remettant la marque à sa place et en stimulant l’esprit critique du grand public, il repose les principes élémentaires de la relation client, il rappelle également que les campagnes publicitaires peuvent être un creuset de créativité et un vecteur de lien social. Et que leurs auteurs ne doivent pas tomber dans la facilité!

Un espace privé consumériste transformé en espace public culturel

Cependant l’effet contestataire de ces visuels brocardés ne s’arrête pas qu’au fond sociologique. Car bien qu’enlaidissant les modèles, ils permettent aussi à leurs sujets de réintégrer leur place dans l’espace public. D’autant mieux que Vermibus ajoute une touche de transgression et de provocation encore une fois, en se servant du mobilier urbain -espace privé du consumérisme par excellence- comme d’une galerie -espace public culturel. Et ça marche car, les passants face à ce miroir peu flatteur sont intrigués, s’arrêtent et regardent. Néanmoins, c’est le pot de fer contre le pot de terre, et très vite les créations à la beauté cauchemardesque de Vermibus sont remplacées par des campagnes standard.

Dans cette guérilla satirique, il rejoint des artistes de rue comme les photographes Richard Sargent avec « Decaying urban billboards » ou Etienne Lavie avec « OMG who stole my ads ? » qui jouent aussi via leurs clichés avec le mobilier urbain. Révoltés, poètes ou iconoclastes, tous démontrent que la ville n’est pas qu’une entité administrative mais un théâtre bien vivant qui suscite la création et ne craint pas les détournements ni les revendications en tous genres. D’ailleurs, la ville est le thème de la prochaine revue INfluencia, qui sort mi-juin…

Florence Berthier

Dissolving Europe

Beauty Lies

Unmasking Kate

Vita Propria

La rédaction

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