7 juillet 2022

Temps de lecture : 7 min

Pierre-Édouard Batard (Crédit Mutuel) : « Nous nous inscrivons dans un mutualisme de la preuve »

Le Crédit Mutuel remporte la deuxième édition du Grand Prix de la Good Économie. Le jury a souhaité distinguer son initiative à impact social fort : la fin du questionnaire santé pour ses clients emprunteurs, un enjeu important dans sa lutte contre les discriminations et pour plus d’inclusion. L’occasion pour The Good de donner la parole au Directeur Général de la Confédération Nationale du Crédit Mutuel, Pierre-Édouard Batard et de revenir sur les opportunités du modèle mutualiste dans la transformation écologique et sociale des acteurs économiques.
The Good : Pourquoi avoir soutenu et candidaté au Grand Prix de la Good Économie ? En quoi était-ce important pour vous ?

Pierre-Édouard Batard : J’ai retenu du Grand Prix de l’an dernier (ndlr : dont Crédit Mutuel était partenaire) une diversité d’initiatives extrêmement stimulantes, d’acteurs installés qui se transforment et de jeunes acteurs innovants. Le Grand Prix, et à travers lui le concept de Good Économie, élargit le spectre du non-profit, de l’ESS, pour embarquer les entreprises du champ marchand qui ont envie d’ajouter à leur logique d’entreprise et de profitabilité, du sens à ce qu’elles font. C’est crucial aujourd’hui, ce le sera de plus en plus, et le valoriser cela a beaucoup de sens pour nous. En tant que banque coopérative mutualiste, nous sommes dans une interrogation permanente pour construire un équilibre entre notre vocation, nos envies d’action, et une logique de rentabilité, dans un secteur concurrentiel.

Notre enjeu est d’être à la fois une banque de référence et d’être un aiguillon sur un certain nombre d’actions sociales.

The Good : Comment créez-vous cet équilibre ? En quoi la transition écologique et sociale impacte-elles vos métiers ?

PE.B : Notre job c’est de prendre des risques. Une analyse d’un dossier de financement, c’est d’abord une analyse de risque pour évaluer la capacité d’un client à rembourser. Fait nouveau, dans cette analyse de risque, nous intégrons désormais d’autres dimensions qui touchent aux sujets ESG. Le risque, comme la performance se définissent donc de façon plus globale, avec des indicateurs en matière d’empreinte environnementale et sociale. C’est un engagement pour la Good Économie, mais c’est aussi une question de résilience, puisqu’au-delà du risque de faillite, c’est aussi les risques écologiques et énergétiques que l’on évalue. Si l’on finance un client sur une activité qui, dans 5 ans, sera interdite ou mise en difficulté par de nouvelles réglementations, cela nous met en risque.

En tant que banquier, nous avons une responsabilité : dire ce qui ne nous paraît plus acceptable et accompagner nos clients dans la transformation. Par exemple, dans le secteur agricole, nous subventionnons le diagnostic environnemental pour comprendre l’impact de l’activité agricole sur l’écosystème ou finançons l’obtention de labels. Nous avons mis en place des prêts bonifiés pour ceux qui se transforment. Il est impératif de soutenir les professionnels du secteur dans la voie de la décarbonation et d’agir en ce sens pour le secteur des énergies comme le charbon et le gaz.

Nous avons récemment eu le cas avec Total, de qui nous sommes actionnaires très minoritaires. Si un certain nombre d’engagements ont été pris, nous avons refusé de voter leur résolution climatique en 2022 car le compte n’y était pas ; le développement de nouveaux projets n’étant pas compatible avec le respect de la trajectoire de Paris. C’est une logique de cohérence et d’éthique, tant avec les engagements que nous prenons, que vis-à-vis de nos clients.

The Good : Est-ce que l’intégration de critères environnementaux et sociaux dans vos investissements signifie une rentabilité moindre ?

PE.B : Cette transition climatique et énergétique qui est nécessaire, évidente, urgente, va se traduire par une destruction massive de capital et de valeurs. Il faut le dire et l’assumer : nous allons devoir renoncer à un certain nombre d’actifs financés dans le passé et qui ne sont plus compatibles avec les accords de Paris, et donc renoncer à leur rentabilité.

Par ailleurs, nous devons désormais nous projeter beaucoup plus loin, à 2050 et même au-delà. Les accords de Paris nous obligent à nous positionner sur un certain nombre de secteurs et évaluer comment accompagner leur transition d’ici là. Ce que l’on perçoit, à travers notamment les stress tests climatiques, c’est qu’il y a deux scénarios. Le scénario vert, c’est celui où il y a une transition ordonnée, pour laquelle nous sommes capables de faire évoluer les financements, l’accompagnement des secteurs progressivement. Le scénario noir, c’est celui de l’attentisme où rien n’est fait jusqu’à 2030-2040, qui impliquera que les pouvoirs publics prennent des mesures extrêmement dures pour être au rendez-vous des accords de Paris.

Là-encore il y a un fort risque de destruction de la valeur : si vous continuez à financer des passoires énergétiques, et que les pouvoirs publics interdisent de louer ou vendre ce type de bien, le bien n’a plus de valeur, et le client à qui la banque a prêté peut faire défaut.

The Good : Est-ce que le fait d’être une organisation mutualiste vous permet de mieux appréhender cela (le long terme, la moindre rentabilité) ?

PE.B : Dans le mutualisme et le mouvement coopératif, les sociétaires sont nos actionnaires à 100%. Ils nous accompagnent dans la durée et nous permettent de nous extraire de cette pression liée à la valorisation de marché, à la recherche d’une rentabilité plus immédiate. Ils nous permettent d’inscrire notre stratégie dans le temps long.

The Good : De nombreuses composantes de votre Groupe sont devenues sociétés à mission. Quels changements sont à attendre ?

PE.B : Nous sommes une entreprise à mission depuis toujours, puisque notre vocation depuis plusieurs décennies, est à la fois sociale, territoriale et de service. Notre devise historique c’était « aider et servir ». C’était déjà une forme de raison d’être à l’époque. La loi Pacte a été l’occasion de se ressaisir de cette question pour la reformaliser, remettre des mots et des engagements sur ce que nous faisions déjà depuis longtemps.

L’ensemble de nos fédérations et groupes régionaux se sont dotés d’une raison d’être inscrite dans leur statut. Des raisons d’être parfois différentes, mais qui se résument assez simplement : le Crédit Mutuel est une banque qui agit dans l’intérêt de ses clients-sociétaires, au plus près des territoires, au plus près de la société, pour faciliter un développement solidaire, durable et harmonieux de l’économie. 90% de ces fédérations sont devenues entreprises à mission, pour incarner ce qu’est « être plus qu’une banque » et de faire des choix sociétaux forts. Cela participe à leur dynamique.

Notre devise historique c’était « aider et servir ». C’était déjà une forme de raison d’être à l’époque.
The Good : Que signifie pour une banque de faire « des choix sociétaux forts » ?

PE.B : Le 3è étage de la fusée après la raison d’être et le changement de statut, c’est la traduction de ces ambitions dans des preuves concrètes, notamment par des innovations sociales importantes. En 2020, nous avions par exemple mis en place une prime mutualiste pour nos clients professionnels qui faisaient face à des pertes d’activité liées au Covid. Cette innovation a entraîné dans son sillage d’autres acteurs du secteur. En 2021, les assurances du Crédit Mutuel (ACM) ont annoncé la fin du questionnaire de santé pour nos clients emprunteurs. Être la banque de tous implique un principe de non-discrimination et d’inclusion.

Nous agissons concrètement pour les territoires. 90% des décisions sont prises en local dans l’agence, au plus près du client. Nous voulons préserver l’intimité numérique en garantissant à nos clients la sécurité de leurs données, leur non-commercialisation et l’hébergement sur des serveurs du Crédit Mutuel en France. Cela implique des investissements informatiques importants mais nécessaires.

Grâce à une Data Factory experte dans l’exploitation des données, nous appréhendons mieux la situation de nos clients dans le contexte de l’inflation. Pour certains, l’augmentation des prix, et notamment de l’énergie, fragilise des fins de mois déjà compliquées. Pour les aider, nos conseillers leur proposent des rendez-vous pour chercher des solutions (rééchelonnement, contrat alternatif d’assurance ou de téléphonie, …) et éviter des difficultés supplémentaires.

The Good : Pouvez-vous nous détailler votre initiative sur la fin du questionnaire emprunteur, qui remporte le Grand Prix de la Good Économie 2022 ?

PE.B : Le questionnaire de santé emprunteur est une forte source d’iniquité. Certains clients, parce qu’ils ont eu un accident de santé, se retrouvent avec des taux d’intérêt plus élevés, des primes d’assurance emprunteurs plus importantes, et restent ainsi marqués au fer rouge d’une maladie ou un accident dont ils se sont souvent remis.

Les ACM ont décidé, pour ses clients fidèles, et jusqu’à 500 000€ de prêt, de supprimer le questionnaire de santé. Nous sommes extrêmement fiers d’avoir été pionniers car cela a inspiré les parlementaires, qui ont depuis généralisé en partie ce dispositif par la loi (dans la limite de 200 000€ de prêt).

The Good : Vous qui êtes aux avant-postes de l’économie, pensez-vous que les tensions économiques actuelles vont freiner ou au contraire accélérer les transformations des business models ?

PE.B : Tout ce que l’on vit depuis 3 ans légitime une accélération extrêmement forte des transitions, notamment climatique et numérique. La transition climatique est devenue plus qu’une évidence avec le COVID tout comme le contexte ukrainien qui ont remis en lumière les limites d’une mondialisation débridée et de la déconstruction des chaînes de valeurs, en re-matérialisant notre dépendance extrêmement forte aux sources d’approvisionnement à l’étranger, sur les produits sanitaires, alimentaires, l’énergie, etc..

La transition numérique questionne quant-à-elle le vivre-ensemble et la dépendance à un certain nombre d’acteurs étrangers. Dans nos métiers, être dépendant de Visa et Mastercard pour nos paiements pose des questions de souveraineté. On l’a vu avec la crise ukrainienne, quand les Américains leur ont demandé de débrancher leur système en Russie. Il faut que l’on renforce notre capacité collective à être indépendant en matière de solutions technologiques.

Tout cela nécessite d’accélérer très fort. Et quand on est un acteur doté d’une éthique de responsabilité de son métier, il convient d’accompagner tous ceux qui sont mis en difficulté, voire fracturés par cette bascule. Un certain nombre de nos concitoyens ne pourront pas aussi facilement que d’autres changer leurs fenêtres, acheter un véhicule électrique, consommer bio, local, etc…parce que l’endroit où ils vivent, leur niveau de pouvoir d’achat, ne leur permettra pas. Nous avons donc la responsabilité d’essayer de leur offrir des solutions, y mettre de l’énergie et du partage de la valeur. Par exemple sur le sujet de la transition énergétique, nous avons un dispositif de Prêt Avance Rénovation pour nos clients propriétaires de « passoires énergétiques ». Ce dispositif permet de repousser le remboursement des travaux de rénovation jusqu’à la vente du logement ou sa transmission successorale.

The Good : Beaucoup d’acteurs du secteur financier disent souffrir d’un manque de diversité dans les équipes, et notamment de parité hommes/ femmes. Comment avez-vous fait évoluer vos pratiques managériales et RH ?

PE.B : Être une banque pour tous, cela vaut aussi pour nos collaborateurs. Nous avons pris des engagements forts, avec une volonté de tendre vers une parité beaucoup plus grande, y compris dans les fonctions de décision et les fonctions exécutives. Cela démarre dès les agences, où la parité a été décidée dans les promotions de notre école des directeurs et directrices d’agence. Nous avons également développé une démarche plus proactive des dirigeants pour qu’il y ait plus de femmes promues dans les fonctions clés de l’exécutif. Cette année, parmi nos 19 fédérations, il y a eu 4 renouvellements de DG ; 3 femmes et un homme ont été promus, en replacement de 3 hommes et une femme.

Nous avons également signé cette année un accord handicap et développons fortement l’apprentissage, avec 1300 apprentis, dont environ 50% viennent des quartiers prioritaires de la ville et des zones rurales.

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