21 janvier 2018

Temps de lecture : 4 min

Peut-on vivre sans concept ? 2/2

Dans la mouvance sémantique de la dichotomie théorie/pratique, le terme « concept » valorise socialement ce qu’il nomme, par différenciation avec ce qui lui est opposé ou ce qu’il ignore. 2ème et dernière partie.

Dans la mouvance sémantique de la dichotomie théorie/pratique, le terme « concept » valorise socialement ce qu’il nomme, par différenciation avec ce qui lui est opposé ou ce qu’il ignore. 2ème et dernière partie.

Concepts mobilisateurs et concepts de compréhension

Les représentations sont donc des phénomènes propres à la vie mentale des sujets, alors que les concepts opèrent une jonction entre vie mentale et communications entre sujets. De la même façon que nous avons distingué représentations finalisantes et représentations finalisées, il est possible de distinguer concepts mobilisateurs et concepts de compréhension. Les uns et les autres sont repérables dans les discours d’expérience et ils sont de plus en constante itération, comme les représentations finalisantes et les représentations finalisées.

– Les concepts mobilisateurs sont des énoncés ou des ensembles de signes associés de façon provisoirement stable à des représentations finalisantes, attributives de valeur. Ils sont liés à des affects susceptibles de contribuer à l’engagement des sujets dans l’action. Les discours politiques, de management, d’éducation, et plus généralement les discours d’influence sur l’activité d’autrui sont saturés de concepts mobilisateurs, par exemple aujourd’hui la référence à l’« autonomie » ou au « pouvoir d’agir ».

– Les concepts de compréhension sont, eux, des énoncés ou des ensembles de signes susceptibles de provoquer chez des sujets des constructions mentales liant plusieurs objets de pensée relative à des existants. Ils sont relatifs à toutes les entités du monde physique, social ou mental. Ils établissent des rapports entre les existants. Étymologiquement compréhension signifie prendre ensemble (cum-prehendere).

De quelques conceptualisations mobilisatrices

On peut les repérer bien sûr tout particulièrement dans les discours d’influence et dans les discours prescriptifs, mais de telles conceptualisations relatives à des souhaitables ou à des souhaités sont présentes dans tous les échanges entre acteurs communiquant entre eux dans la conduite et la performation des actions :

– Les conceptualisations utilisées dans la conduite opérationnelle des actions, désignant la spécificité de leurs objectifs, de leurs projets et de leurs évaluations, et apparaissant par exemple particulièrement dans l’énoncé de référentiels d’activité. Nous pourrons parler de conceptualisations des actes, notamment des actes professionnels.

– Les conceptualisations utilisées dans l’inscription des actions dans leurs contextes, et qui sont relatives, cette fois, moins à la détermination de leurs objectifs spécifiques qu’à l’évocation des objectifs poursuivis au-delà de l’opération, aux effets attendus, au transfert de leurs résultats, à leur fonction praxéologique. On est alors dans le vocabulaire des enjeux et des cultures d’action, comme modes d’organisation des constructions de sens que les sujets opèrent à partir, autour et pour leurs actions. Toutes les professions ont ainsi construit des sémantiques de leurs actions : par exemple, cure ou care dans le cas de la santé, enseignement, formation ou accompagnement dans le cas de l’éducation, etc.

– Les conceptualisations liant explicitement les constructions mentales/discursives que les sujets opèrent autour de leurs actions et les constructions mentales/discursives qu’ils effectuent autour d’eux-mêmes en tant que sujets en activité. On pourra parler alors de conceptualisations relatives aux valeurs déclarées des sujets, dont il faut bien comprendre qu’elles sont autant d’images de soi et de leur action que les sujets individuels ou collectifs s’efforcent de proposer à eux-mêmes et à autrui.

De quelques conceptualisations pour la compréhension

Elles sont particulièrement faciles à repérer dans les discours de recherche qui ont comme spécificité d’avoir l’intention de les produire et de les transformer, mais on les trouve aussi dans tous les échanges et communications entre acteurs sociaux relatifs à leurs activités/interactivités, à leurs interventions pour la transformation du monde.

– Les conceptualisations d’identification : elles soulignent les rapports de co-présence de caractères susceptibles d’être assignés en même temps aux objets du monde : les concepts de maison, de table ou de chaise ne peuvent être décrits qu’à partir de la réunion dans une même unité de quelques caractéristiques communes. On les trouve bien évidemment précisés dans les discours de définition d’objets. Les conceptualisations d’identification permettent de communiquer entre sujets, y compris avec soi-même, à propos du monde physique, social, mental. Dans le film  » Marie Heurtin « , mis en illustration ci-dessous, le couteau apparaît comme un concept d’identification : ce concept dote de qualités une entité du monde. Sa découverte provoque une grande joie à la mesure des perspectives d’usage qu’il permet de représenter…

– Les conceptualisations d’analyse : ils soulignent les rapports de co-détermination ou de déterminations réciproques entre entités identifiées. L’analyse établit des corrélations de transformation entre des entités existantes. Les interventions par lesquelles les acteurs sociaux s’efforcent d’agir sur le monde s’appuient sur de telles corrélations, énoncées ou mobilisées en acte.

– Les conceptualisations d’interprétation : elles ont pour caractéristique de mettre en lien, d’établir des rapports entre des existants qui ont été identifiés et des entités dont la présence est supposée mais qui n’ont pas pu être identifiées comme telles. La vie courante est faite de constantes conceptualisations interprétatives. Dans les actions de recherche, les hypothèses sont des conceptualisations interprétatives à éprouver par le recueil de données.

Les échanges à partir, sur ou pour les actions : des conceptualisations ordinaires

Ainsi le langage pour l’action, le langage de la vie sociale, mais aussi le langage de la vie professionnelle, apparaissent saturés de concepts. Loin d’être réservées aux seuls chercheurs, les activités de conceptualisation sont des activités quotidiennes relatives à nos activités quotidiennes. S’en rendre compte peut conduire d’une part à respecter ces conceptualisations ordinaires, parce qu’elles sont des voies d’accès à la fois aux efforts de subjectivation et d’objectivation qu’opèrent les sujets sociaux, d’autre part à les relativiser comme des constructions sociales et personnelles.

Cet article a d’abord été publié sur le site The Conversation

La rédaction

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