18 mars 2021

Temps de lecture : 3 min

Des paysans dépaysants

Cette année, faute de Salon de l’Agriculture, c’est le monde agricole qui s’invite chez nous. 5 millions de téléspectateurs réunis le mois dernier autour du documentaire Nous paysans diffusé par France 2 lors d’une soirée « spéciale service public » et prolongé par moult témoignages, tout aussi touchants, débats et autres forums invitant à taper la discute.

Il y avait du monde ce soir du 23 février autour de la cheminée cathodique et à l’écoute de la voix (off) de Guillaume Canet, un acteur paysan devenu, le temps d’un film (Au nom de la terre), un paysan acteur défenseur et porteur de la parole d’un monde en voie de disparition qui n’a pourtant jamais été aussi présent dans nos préoccupations. Le signe d’une curiosité certaine pour la manière dont ce monde, ultime témoignage de notre passé collectif, s’organise et tente de survivre. Mais aussi d’une grande inquiétude et d’une grande impuissance face à un avenir marqué par la domination de la technologie, le rouleau compresseur de la mondialisation et, désormais, l’incertitude comme un voile posé sur nos yeux.

La cheminée cathodique

La vie à la campagne fascine et les voies pour mieux se la figurer abondent. Parmi elles, mentionnons la chaîne de télévision en ligne dédiée à l’environnement et à la ruralité, « cultivonsnous.tv ». Ou encore Regain, un magazine à la mise en page ultra soignée, consacré au progrès agricole, aux nouvelles générations paysannes, aux métiers de la ferme et à la bonne chère. Rien d’étonnant à ce que sa rédactrice en chef soit passée par Monocle. La célébration du sens et du beau. La rive gauche à la campagne. Sans oublier nos incontournables petits producteurs, durablement installés sur nos trottoirs et dans les rayons de nos supermarchés, sans lesquels nos villes seraient encore des villes du monde d’avant. Car, oui, de façon assez inattendue, les petits paysans sont devenus des symboles de la modernité urbaine.

L’air de la campagne

Depuis un an, l’air de la campagne souffle un peu plus fort et ceux dont il fait palpiter les narines ne peuvent s’empêcher de lui trouver un parfum de liberté et de solution à tous les maux de la modernité industrielle et sanitaire. Presque un parfum d’éden. Désirs, fantasmes et questionnements sur la possibilité d’un changement de vie titillent les esprits et activent les imaginaires. La perspective d’une vie « à la campagne », comprenez dans une ville de taille moyenne, dotée de tous les services nécessaires à la vie quotidienne et, bien sûr, reliée à une métropole, arrive largement en tête.

Soudain, les petites annonces des dernières pages de L’Obs (qui pourrait redevenir Le Nouvel Obs au nom de l’arrivée imminente d’un nouveau monde) délaissent les appartements de caractère au profit de fermettes restaurées, de longères et de demeures de maîtres. Des annonces de maisons de campagne à moins de 300 000 euros (avec terrain) font leur apparition dans les couloirs du métro et, gare de l’Est, on rappelle à tous ceux qui courent après leur train de banlieue qu’à une centaine de kilomètres de chez eux seulement, le département de la Marne est équipé de wi-fi et que le prix du mètre carré y est aussi bas que le fleuve éponyme en période de sécheresse.

Rester soi

Finalement, ce n’est peut-être pas tant la réalité du monde agricole qui explique l’attention que nous lui portons que la question de savoir de quoi est fait ce quotidien, aussi mystérieux que désirable, d’une vie à la campagne. Ce n’est plus le fantasme de la campagne à la ville qui nous agite, mais l’idée de voir si l’on peut vivre à la campagne comme à la ville ou, mieux, si la vie à la campagne ne pourrait pas incarner un idéal de vie que la ville ne peut plus nous offrir.

Un entre-soi rassurant pour nous permettre de tenir à distance les méfaits de la modernité. La possibilité de maîtriser notre rythme de vie tout en gardant la possibilité de nous reconnecter au flux grâce aux nouvelles technologies. Nous retrouver face à l’immensité revivifiante de la nature, galvanisés par la mise en œuvre d’un projet dont la simple évocation vient remplir nos vies de sens. Partir à la campagne, non pour se réinventer et devenir un autre, mais pour se donner la possibilité de rester soi. La vie à la campagne, non comme un idéal de vie mais comme un idéal de soi.

Duchemin Patrice

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