6 juin 2021

Temps de lecture : 5 min

Les médias, la rue et l’art : Investir Paris, le nouveau soft power

La présence dans l’espace public parisien marque la portée d’entrée symbolique vers l’autel de la postérité. Plusieurs événements récents nous le rappellent. Les enjeux ont largement dépassé les frontières. L’historienne Catherine Malaval mène l’enquête pour INfluencia. Une pépite, que cette tribune brillante.

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10 mars 2021 : le groupe «Portraits de France» dont la création avait été annoncée par Emmanuel Macron lors d’une interview au magazine Brut, rend sa copie. Pour renouveler les noms de rues ou de bâtiments publics, il propose les noms de 318 personnes remarquables. Charge aux élus de s’en inspirer. Des artistes, des écrivains, des scientifiques, etc. mais peu d’entrepreneurs.

Valéry Giscard d’Estaing à côté de la plaque !

29 mars 2021 : le nom de l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing sera désormais associé au Musée d’Orsay et du Musée de l’Orangerie. En fait, il faut lire les petites lignes. Il sera simplement présent sur les documents administratifs, le papier à lettres et les cartes de visite. Rien ailleurs. Ainsi en a décidé le Ministère de la Culture. L’ancien président aura pourtant joué un rôle majeur dans l’histoire urbaine contemporaine (loi de 1977 affirmant que l’architecture est une expression de la culture) et le rayonnement de l’architecture française à l’étranger, notamment avec le Programme Architecture nouvelle qui a vu émerger de grands noms. A titre posthume, le voilà désormais à côté de la plaque! Selon le Canard Enchainé, les influents donateurs des Amis américains du musée d’Orsay (AFMO) auraient eu le dernier mot.

Plus loin ici la suite de l’histoire…

5 Mai 2021 : Le bicentenaire de la naissance de Napoléon est l’occasion de rappeler qu’il n’existe pas de boulevard Napoléon, mais une simple rue Bonaparte. A Paris, les batailles de l’empereur, ses maréchaux et sa grande armée sont partout mais en 1877, le conseil municipal de Paris a supprimé quelques noms, estimant que leur maintien blessait «le sentiment public». Le Prince-Jérôme (actuelle avenue Mac-Mahon) et l’Impératrice (actuelle avenue Foch) ont alors été privés d’avenues. L’empereur? Rayé de la carte. Au coin de la rue, l’influence Depuis la Révolution française, la dénomination des lieux et des bâtiments de la Capitale façonne le grand Récit national. Quand bien même de grands contributeurs du versant économique de ce Récit le mériteraient, il reste toujours plus facile de créer un empire du luxe mondialement réputé que de figurer sur une plaque de rue de la Capitale. Alors, comment gagner cette reconnaissance et passer de la notoriété à la postérité? En y inscrivant soi-même son nom !

François Pinault au rang de celui des présidents, en investissant la Bourse du Commerce

François Pinault, le fondateur du groupe Kering, vient d’en faire la remarquable démonstration en installant la Pinault Collection dans la Bourse du Commerce. Son nom se hisse désormais au rang de celui des présidents : Beaubourg – le Centre Pompidou, le Musée du Quai Branly – Jacques Chirac, le site François-Mitterrand pour la Bibliothèque nationale de France. Il s’inscrit dans les pas des Jacquemart-André ou de Nissim de Camando. Avoir un lieu marqué de son nom, qui plus est de son vivant, c’est un coup de maître absolu tant l’affaire est complexe à Paris. On l’a encore vu en 2020 lorsque le groupe Pernod-Ricard a fièrement annoncé que l’adresse de son nouveau siège social près de Saint-Lazare, serait désormais le «5 cours Paul Ricard», en hommage à son fondateur. Que n’avait-il pas osé écrire là? Le Conseil de Paris avait-il vraiment donné son accord? Sentant venir l’amorce d’une polémique, la Ville se défendit rapidement.

En Europe, aux Etats-Unis et en Asie, de grands collectionneurs jouent désormais un rôle primordial

En fait, il ne s’agissait point d’une décision officielle ou d’un «hommage», mais d’une simple «formalité foncière». Subtile. Bref, le sujet est sensible. Les médias, la rue et l’art : être là où tout se créé. Aux siècle précédents, la présence dans l’agora passait par la création ou le soutien financier d’un groupe de presse : Jean Prouvost (Marie-Claire), Eugène Schueller (La Coiffure de Paris, Votre Beauté), Gilberte Beaux et Jimmy Goldsmith (L’express et les Presses de la cité). Plus loin encore, on se souvient des liens entre le quotidien Le Temps et le Comité des forges. C’est toujours le cas aujourd’hui : Dassault (Le Figaro), Rotschild (Libération), Bernard Arnault (Les Echos), Pierre Bergé, Xavier Niel (groupe Le Monde), Vincent Bolloré (Canal +), Martin Bouygues (TF1), François Pinault (Le Point). Aux médias s’est ajouté ce deuxième pilier, l’art contemporain, devenu un investissement et un actif financier comme un autre. D’ailleurs, on ne dit plus comme naguère «industriels et hommes de presse» mais «hommes d’affaires et collectionneurs». Ce glissement sémantique illustre la place prise par l’art contemporain dans la compétition économique internationale. En Europe, aux Etats-Unis et en Asie, de grands collectionneurs jouent désormais un rôle essentiel dans l’attractivité des métropoles qu’ils investissent tout en y développant la notoriété des artistes qu’ils défendent activement. L’explosion des artistes britanniques du mouvement YBA au début des années 90 est ainsi due à la volonté et au soutien d’un seul homme, Charles Saatchi.

Fondation LVMH, Pinault Collection, fondation Pernod Ricard, Fondation Agnès B, etc.

L’essor des artistes chinois est largement lié à la capacité de milliardaires chinois de les porter au plus haut niveau à l’international (foires, expositions, etc.).Un «soft power» à grande échelle En fait, ce qui advient à Paris avec l’émergence de nouveaux lieux (Fondation LVMH, Pinault Collection, fondation Pernod Ricard, Fondation Agnès B, etc.), est courant ailleurs, où le bénéfice est compris par les villes comme une contribution à un «soft power» international qui ne dit pas son nom. Pour se réinventer dans leur continuité patrimoniale, historique et culturelle, les métropoles et les musées ont de plus en plus besoin de leurs acteurs privés nationaux. Le promoteur immobilier Eli Broad a largement contribué au renouveau de Los Angeles. Une aile du musée de la ville porte son nom. Il y a ouvert son propre musée, le Broad, en 2015. On pourrait citer encore la fondation Prada à Milan, le Guggenheim à Venise, la Pinacothèque Giovanni et MarellaAgnelli à Turin, The Leeum Samsung Museum of Art à Séoul. En France, les relations entre le privé et le public demeurent complexes.

Une portée aussi économique que symbolique et nationale, pour La Fondation Pinault

L’installation à la Bourse du Commerce d’un grand collectionneur français, reconnu internationalement, a donc une portée aussi économique que symbolique et nationale. Le français François Pinault aura attendu quinze ans avant de s’installer à Paris… Pendant ce temps-là, le soft power international a pris des formes moins connues. La sociologue Anne Monier a récemment montré la façon dont la «philanthropie transnationale», américaine notamment, s’est rendu indispensable au fonctionnement de grandes institutions culturelles françaises, le Louvre et d’autres. Dans Nos chers amis américains (2019), qui fut l’objet de sa thèse, elle explique ainsi comment les musées, et la ville de Paris elle-même, monétisent leur capital symbolique auprès de mécènes étrangers, en contrepartie notamment de décorations ou de passe-droits étonnants (avoir le droit de se garer devant un beau bâtiment par exemple) et d’invitations d’artistes américains. Ces mécènes sont choyés. Au-delà de toute considération esthétique, c’est ce «soft power» économique et patriotique qu’il faut aussi observer. En la matière, la discrétion est de mise mais va largement plus loin que le bout de la rue.

Malaval Catherine

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