19 juillet 2022

Temps de lecture : 5 min

« Le digital ouvre une nouvelle page de l’histoire de l’art » : Julien Pradel ( Christie’s France )

Julien Pradel est un homme heureux. Directeur général de Christie’s France, il est le témoin d’une progression fulgurante du marché de l’art depuis deux ans. Acheteurs plus jeunes et plus nombreux, des liquidités en veux-tu en voilà, des œuvres numériques très recherchées (NFT obligent), de nouveaux moyens de financement virtuels mais ô combien réels… L’avenir semble radieux pour ce secteur, si la guerre n’étend pas sa toile noire dans les mois à venir.
INfluencia : comment se porte le marché de l’art aujourd’hui ?

Julien Pradel : il se porte on ne peut mieux depuis deux ans, tout particulièrement en Europe, aux États-Unis et en Asie. Nous avons commencé 2022 en fanfare avec des chiffres record sur le premier semestre. Nous avions un peu d’appréhension après l’année 2021 exceptionnelle que nous avions connue, où le total de nos ventes avait atteint 7,1 milliards de dollars, soit le montant le plus élevé en cinq ans. Mais nous devrions réaliser un résultat au moins équivalent lors de cet exercice. Nos performances sont comparables à celles des autres maisons de ventes et des galeristes, ce qui confirme le remarquable développement du marché de l’art dans le monde.

IN : à quoi sont dues ces performances selon vous ?

JP : cet engouement s’explique, tout d’abord, en raison des très fortes liquidités qui circulent dans le monde. Ceux qui ont de l’argent n’en ont jamais eu autant qu’aujourd’hui. Beaucoup de nouvelles personnes commencent, par ailleurs, à s’intéresser à l’art. Dans le passé, les collectionneurs avaient souvent plus de 45 ans. Ce n’est plus le cas de nos jours. Les jeunes générations aiguisent leurs goûts et achètent des œuvres de plus en plus tôt. Certaines prestigieuses ventes récemment les encourageaient à créer une collection qui portera leur nom. Cette tendance se retrouve dans nos statistiques. En 2021, 39% des nouveaux inscrits à nos ventes étaient des millennials nés entre 1981 et 1996, et 4% étaient des GenZ ; 43% de ces enchérisseurs ont donc moins de 40 ans. Une frange qui ne dépassait pas les 20% en 2015.

En 2021, 39% des nouveaux inscrits à nos ventes étaient des millennials nés entre 1981 et 1996, et 4% étaient des GenZ ; 43% de ces enchérisseurs ont donc moins de 40 ans. Une frange qui ne dépassait pas les 20% en 2015.

IN : la digitalisation du marché de l’art y serait pour quelque chose ?

JP : sans aucun doute. La digitalisation de notre secteur explique pour beaucoup l’engouement des jeunes pour l’art, car ils peuvent aujourd’hui découvrir des œuvres et des artistes sans quitter leur domicile. Ils réalisent aussi qu’investir sur ce marché est plus intéressant que de passer ses journées devant des courbes de stock-options…

IN : que pensez-vous de l’essor des NFT ? Vous en avez vendu 75 en 2021 pour un montant total de 140 millions de dollars, dont 69 millions pour l’œuvre Everydays: the First 5000 Days de Beeple…

JP : les NFT jouent un rôle important pour faire entrer sur le marché de l’art une clientèle totalement différente de celle avec laquelle nous avions l’habitude de travailler. Aujourd’hui, il est hors de question de mettre sur le métavers des œuvres réelles. Cela n’a pas vraiment d’intérêt. Ce monde virtuel est plus adapté aux artistes numériques qui composent directement sur ce médium. Il est toutefois possible de former des mariages intéressants entre des artistes physiques et des créateurs digitaux. Le monde du luxe s’intéresse aussi de plus en plus au métavers. Certaines marques commencent à vendre en complément de leurs créations physiques des NFT. Pour quelques centaines d’euros supplémentaires, vous pouvez ainsi acheter une version digitale et unique de la paire de baskets que vous portez aux pieds. En France, les ventes de NFT n’étaient pas autorisées si ces œuvres n’étaient pas liées à un objet tangible, mais cette restriction a disparu au mois de mars.

Aujourd’hui, il est hors de question de mettre sur le métavers des œuvres réelles. Cela n’a pas vraiment d’intérêt. Ce monde virtuel est plus adapté aux artistes numériques

IN : comment voyez-vous la situation évoluer ?

JP : il est très difficile de prédire, car nous avons encore très peu de recul sur ce marché extrêmement spéculatif et volatile. Les collectionneurs de NFT, qui sont jeunes puisque 51% des enchérisseurs ont moins de 40 ans, sont très actifs sur les réseaux sociaux et ils passent leurs journées à acheter et à vendre des œuvres. Mais si on entend surtout parler des succès et des ventes record, ce marché comprend aussi beaucoup d’échecs. Les galeristes ne font pas le travail de premier marché comme dans l’art traditionnel. Les NFT se vendent directement de gré à gré ou lors d’enchères. Notre équipe d’experts en art digital basée à New York prend donc un soin tout particulier à bien sélectionner les pièces que nous mettons en vente.

IN : quel est le rôle des cryptomonnaies aujourd’hui sur le marché de l’art ?

JP : il est majeur parce que ces monnaies représentent un nouveau mode de financement sur le marché de l’art. Christie’s a déjà organisé à Londres et à New York des ventes en cryptomonnaies. Nous pourrions, certes, le faire également à Paris et à Hong Kong. Nous n’acceptons les paiements en devises numériques que si le vendeur accepte de les encaisser. Nous n’avons pas pour vocation d’être un bureau de change ! Il y a énormément de volatilité sur ce marché et les transactions en crytomonnaies sont souvent élevées. Bien que nous nous soyons posé la question durant la crise sanitaire, nous avons décidé de ne pas prendre le risque de changer de cryptomonnaies en dollars ou en euros. Nous employons 1500 personnes dans le monde ; nous devons faire attention.

Les NFT se vendent directement de gré à gré ou lors d’enchères. Notre équipe d’experts en art digital basée à New York prend donc un soin tout particulier à bien sélectionner les pièces que nous mettons en vente.

IN : comment se portent vos activités en France ?

JP : le marché français se développe rapidement, particulièrement depuis 2021. Pour preuve, nous organisions par le passé une trentaine de ventes par an, en France, et réalisions un chiffre d’affaires autour des 225 millions de dollars, mais l’an dernier, les 54 ventes que nous avons tenues ont enregistré un CA total de 425 millions de dollars… Cette progression est remarquable, car nos effectifs et nos espaces sont restés les mêmes.

IN : comment expliquez-vous cette croissance ?

JP : nous avons tout d’abord développé notre visibilité en multipliant les posts et vidéos sur les réseaux sociaux. Nous avons aussi souhaité nous affranchir de notre nom et de notre façade, qui peut sembler imposante et intimider ceux qui voudraient entrer dans nos locaux, qui sont ouverts à tous. Le Brexit nous a également un peu aidés… Beaucoup d’œuvres venant de France étaient par habitude mises en vente à Londres, or les acheteurs ainsi que les vendeurs ont aujourd’hui davantage intérêt fiscalement à proposer leurs pièces à Paris. Notre objectif est donc de transformer en 2022 l’essai marqué l’an dernier. Nous sommes confiants et pensons que notre CA sera au moins équivalent au précédent, avec un nombre moins élevé de ventes qui ne devrait pas dépasser 45.

IN : quelles sont vos prévisions concernant l’avenir du marché de l’art dans le monde ?

JP : elles sont radieuses. Même si nous regardons de près le contexte international qui est particulièrement chargé. Le marché de l’art se développe. Les tranches d’âge des collectionneurs s’élargissent et de nouveaux outils d’investissement apparaissent. Le digital ouvre une nouvelle page de l’histoire de l’art. Nous ne savons pas encore jusqu’où nous pourrons aller, mais nous entrons dans une période de transition qui est pour le moins intéressante.

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