25 juin 2023

Temps de lecture : 6 min

Michel Maffesoli « La fin d’un monde n’est pas la fin du monde  »

Dans son dernier ouvrage, « Le Temps des peurs »1, Michel Maffesoli décrypte dans la revue 43 d'INfluencia, comment ce qu’il appelle la « caste dominante » s’arc-boute sur ses anciennes valeurs à l’aide de stratégies de contrôle et d’asservissement de la pensée. Le sociologue analyse notre époque sans œillères : montée de l’autoritarisme auquel répond un grouillement social diffus et organisé qui traduisent un travail de fond et de sape de la démocratie, de quoi gangréner sérieusement le pays. Mais un peuple est en train de renaître. Une nouvelle culture est en gestation, la génération actuelle bricolant souterrainement une manière d’être ensemble qui lui correspond…
Michel Maffesoli
INfluencia  – « Celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leur âme. » C’est par cette phrase de Machiavel que vous débutez votre dernier livre intitulé Le Temps des peurs1. C’est-à-dire  ?

Michel Maffesoli : Cela me paraît significatif de ce qui se passe aujourd’hui. Machiavel, dans Le Prince, montre qu’à un certain moment, il y a un déphasage entre ce qu’il appelle le « palais » et la « place publique ». Et c’est à partir de là qu’il prononce cette phrase. Mon hypothèse est qu’une époque est en train de se fermer. Epoche en grec ancien (ἐποχή) veut dire « parenthèse ». La modernité qui commence avec le XVIIe siècle, se conforte avec le XVIIIe siècle, se systématise avec le XIXe et triomphe avec le XXe. Une autre époque est aujourd’hui en gestation que – faute de mieux avec des amis comme Baudrillard – j’ai appelée la postmodernité. Entre des époques, il y a des périodes qui durent quelques décennies – c’est ce que nous vivons actuellement – périodes quelque peu crépusculaires où l’on pressent les valeurs qui sont en train de disparaître et où l’on se contente de balbutier sur ce qui est en train de naître. Et dans ces périodes intermédiaires, il y a un décalage entre la société officieuse – le peuple – et la société officielle – l’élite ; ceux qui ont le pouvoir de dire et de faire, politiques, médias, experts de tous ordres, qui restent sur un trépied de schéma moderne : l’individualisme, le rationalisme et le progressisme.

L’un de mes maîtres Julien Freund – qui avait créé l’Institut de Polémologie, c’est-à-dire du combat – rappelait que quand une armée pressent qu’elle a perdu, elle agit de façon encore plus sanglante. C’est ce qu’on appelle les combats d’arrière-garde, et ils sont les plus spectaculaires.

Pour moi, c’est un peu cela la stratégie de la peur. Les élites, arc-boutées sur les anciennes valeurs productivistes et individualistes, et sur une modernité en fin de course, pressentent que leur rôle est fini, elles réagissent donc très fortement – de façon plus ou moins consciente d’ailleurs – par une stratégie de la peur. Elles ne cessent d’instrumentaliser les dangers et les menaces afin de contraindre les comportements individuels et restreindre les relations sociales en utilisant des injonctions autoritaristes : les surveillances croissantes et les théâtralisations caricaturales. On l’a bien vu ces dernières années et ces derniers mois : peur du Covid, guerre en Ukraine, manifestations contre la réforme des retraites… Tout ceci était bien réel, mais le pouvoir s’en sert pour dominer les esprits. Le peuple refuse cette idéologie mortifère, et se révolte.

IN  -  Comment se traduit cette révolte  ?

MM : Si on regarde l’histoire, quand le peuple de Rome ne se reconnaît plus dans le Sénat, il se retire sur l’Aventin, il fait sécession (secessio plebis 2). Et il faut du temps pour le faire revenir dans la cité. Quelques siècles plus tard, Machiavel fait la distinction entre la « pensée du palais » et la « pensée de la place publique ». Je pense que c’est ce qui se passe actuellement. La sécession contemporaine, c’est l’abstentionnisme galopant : on oublie de rappeler qu’en plus des 53 % d’abstention, il y a 3 à 4 millions de non-inscrits sur les listes électorales. Ce qui fait que quand on additionne aux abstentions les votes blancs et les votes nuls, un élu quelconque représente seulement 10 % à 11 % de la population  !

Et cela traduit la fin de l’idéal démocratique qui fut le fondement même de la vie sociale des pays européens. C’est aussi le décrochage scolaire (plus de 10 % des jeunes quittent l’école sans diplôme ni formation), l’instabilité des jeunes dans le monde de l’emploi, leur refus d’accepter la contrainte, l’autorité, les tâches répétitives…

Je décèle aussi ce que j’appelle un « grouillement social », qui s’exprime notamment autour des réseaux sociaux – pour le meilleur et pour le pire – et au travers des soulèvements multiples qui caractérisent la période actuelle et surtout celle qui va advenir. Des Gilets jaunes en France, et plus récemment des manifestations contre la réforme des retraites, aux Convois de la liberté au Canada, sans oublier les mouvements de contestation plus ou moins violents en Belgique, aux Pays-Bas, en Pologne, en Colombie et d’autres encore, la liste est longue des expressions de « prétextes » pour se révolter, de ce vent de fronde et de cette méfiance structurelle profonde du peuple caractérisant la société postmoderne en gestation.

 

IN - Que peut-il se passer  ?

MM : Il est toujours difficile de jouer au prophète… Je dirais que c’est l’oubli de la souveraineté du peuple qui engendre, à plus ou moins long terme, la révolution, celle-ci étant préparée par une série de révoltes d’importances diverses mais qui, par une lente sédimentation, aboutissent à la mise en cause fondamentale d’une élite plus ou moins en déshérence. C’est chose connue : la « circulation des élites » selon l’économiste Vilfredo Pareto est inéluctable, que Chateaubriand avait avec justesse décrite : « L’aristocratie connaît trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités. Sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier. »3

La colère du peuple n’est pour l’instant qu’un fourmillement intérieur. Mais les réseaux sociaux en témoignent, celui-ci est loin d’être négligeable. On peut même penser que le sang va couler. Saint Thomas d’Aquin disait que « toute l’autorité vient du peuple » et que si on ne reconnaît pas l’autorité du peuple, il y a des insurrections possibles.

 

 IN - Qui sauvera le monde  ? La jeune génération  ?

MM : L’élite au pouvoir, les boomers et leurs descendants directs, a désenchanté le monde. Ou plutôt : ne leur attribuons pas trop de pouvoir, ils ont participé largement à cette logique progressiste et rationaliste propre au désenchantement du monde.

Mais, pour moi, la fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Historiquement, on voit que, toujours, chaque décadence a donné lieu à une renaissance. Le mot très simple que j’ai emprunté au sociologue américain Pitirim Sorokin pour désigner ce phénomène est celui de « saturation », pour décrire comment à partir d’une décadence il y a une renaissance. Le mécanisme de saturation est facile à comprendre. En chimie, il y a saturation quand les diverses molécules qui composent un corps donné ne peuvent plus rester ensemble. Il y a donc déstructuration de ce corps, mais dans le même temps, ces mêmes molécules vont rentrer dans une autre composition pour constituer un autre corps.

À travers les réseaux sociaux, les blogs, les forums de discussion, une nouvelle culture se met en place. Or, Internet aidant, on ne peut plus fonctionner sur la simple verticalité du sachant, il y a en gestation une sorte d’horizontalisation de la connaissance. Pour le meilleur et pour le pire. Et donc on assiste à ce désaccord entre la verticalité du pouvoir que j’appelle à la manière lacanienne « la loi du père » – venue du politique, du professeur, du sachant – et ce que j’ai proposé de nommer « la loi des frères », c’est-à-dire quelque chose qui va se diffracter, se diffuser, se partager sur les réseaux sociaux, les forums de discussion, les blogs, etc. Des petits regroupements sur le plan musical, sportif, religieux, sexuel, etc. ont lieu autour de ce que j’appelle des « tribus », qui créent une société officieuse mais où s’élabore une manière d’être ensemble qui va devenir très rapidement une alternative à la société officielle. La cyberculture est en effet la forme achevée du « temps des tribus ». Nous ne savons pas en France, contrairement par exemple au Brésil, apprécier l’importance de ce « net-activisme » propre à la cyberculture en cours, tout simplement parce que celle-ci échappe à la verticalité propre au pouvoir et au savoir établi. Pourtant, c’est par et dans le « net-activisme » postmoderne que s’exprime le grouillement actuel d’une nouvelle culture en gestation, et qu’est en train de renaître le peuple.

C’est la logique même du processus de saturation : ce qui a été élaboré dans le secret de la société officieuse éclate au grand jour. La dernière goutte fait déborder le vase et un autre état des choses voit le jour ensuite. Les révoltes souterraines contre les impositions abstraites du pouvoir vertical se dissimulent dans l’horizontalité créée par ces réseaux. « L’homme caché » contemporain est là  ! Et les diverses tribus auxquelles il participe bricolent les nouvelles valeurs qui vont structurer la société de demain.

 

IN  –  Vous croyez aussi au retour de la spiritualité ou du spiritualisme.

MM : Pour moi, c’est un élément important que j’évoque dans deux livres précédents, Logique de l’assentiment et La Nostalgie du sacré 4. Il est instructif d’observer que la génération actuelle contribue à un réel ré-enchantement du monde – j’ai nommé cela la « nostalgie du sacré » – et qu’elle fait preuve de vitalisme. L’intelligentsia reste sur les conceptions purement économicistes du fameux matérialisme historique marxiste, alors qu’à bien des égards le peuple, et en particulier les jeunes générations, veut mettre l’accent sur des dimensions beaucoup plus spirituelles, l’appétence pour le sacré : ne plus perdre sa vie à la gagner, faire de sa vie une œuvre d’art, comprendre le visible à partir de l’invisible…

 

1. Le Temps des peurs, éd. du Cerf, 2023.
2. Les sécessions de la plèbe (secessio plebis en latin) sont l’exercice informel du pouvoir par les citoyens plébéiens romains, comparable à une grève. Durant une sécession, de nombreux citoyens abandonnent simplement la ville en signe d’opposition à l’ordre des patriciens.
3. F.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, t. I, ch. I, Gallimard.
4. Michel Maffesoli, respectivement en 2023 et 2021 aux éd. du Cerf.

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