18 octobre 2016

Temps de lecture : 4 min

Krokodil Requiem : une œuvre créative non identifiée

Comment réagiriez-vous si pendant presque six minutes de plan séquence vous étiez plongé dans la tête d'un drogué de Sibérie, immergé par des images de synthèse, un son binaural et un slam poétique envoûtant ? Regardez le court-métrage de prévention du pubard français, Romain Demongeot, et vous aurez la réponse.

Comment réagiriez-vous si pendant presque six minutes de plan séquence vous étiez plongé dans la tête d’un drogué de Sibérie, immergé par des images de synthèse, un son binaural et un slam poétique envoûtant ? Regardez le court-métrage de prévention du pubard français, Romain Demongeot, et vous aurez la réponse.

Les succès critiques et commerciaux des films sur les affres de l’addiction aux drogues, comme par exemple « Trainspotting », »Requiem for a Dream » et « Basketball Diaries », prouvent que le septième art sait prévenir quand les gouvernements ne guérissent pas. Pour conscientiser, éveiller et alerter la pub reste le cul créatif entre deux chaises, sans doute la faute à ses codes. C’est justement parce que « Krokodil Requiem » n’est pas un produit fini publicitaire classique que le court-métrage sorti en ligne, ce mercredi, constitue un objet préventif non identifié. Une claque esthétique et littéraire dont la longueur de la puissance visuelle et sonore n’a qu’un seul défaut : il n’est pas accessible à madame-et-monsieur-tout-le-monde.

Si vous n’aviez jamais entendu parler du Krokodil, une saloperie mortifère très bon marché qui depuis 2010 fait des ravages en Russie et surtout en Sibérie -où elle est née en 2002- le court-métrage du co-réalisateur français, Romain Demongeot risque de ne pas vous informer énormément sur ses effets physiques et psychiques dévastateurs. Il va, par contre, vous immerger dans le cerveau d’un jeune homme rasé et tatoué qui, dans un décor tolstoïen, vous emporte dans la souffrance de son désespoir de drogué condamné à la mort.

Foutu comme un clip d’animation ultra léché illustrant un texte de slam poétique dont raffoleront les fans de Gérard de Nerval, Krokodil Requiem subjugue par sa réussite artistique autant qu’il laisse perplexe par son ésotérisme. Il exclurait presque celui qui comme Romain Demongeot n’a pas flirté avec la mort en copinant avec les drogues. Pour un film de presque 6 minutes présenté comme un outil de prévention promouvant une association de sensibilisation, le défaut de sa qualité est un peu gênant, non ? Oui, si on le juge par le prisme publicitaire. Non, si on se plonge dans l’intimité de la genèse de ce travail de trois ans et demi, auto-financé.

Une démarche auto-thérapeutique avant tout

« Notre parti pris créatif a été de parler de la drogue de l’intérieur. Les films de prévention n’expliquent pas ce que peut ressentir le consommateur de drogue. On ne parle pas des pensées morbides, du désespoir, des envies suicidaires. Quand vous tapez Krokodil sur Google, vous ne voyez que des photos qui font franchement peur. Nous sommes donc partis sur une approche esthétique qui en prend le contre-pied », explique ce créatif de 32 ans, acteur, réalisateur,  ancien DA de DDB Paris et rédacteur de Publicis.

Lesté d’une histoire personnelle complexe qui résonne avec celles de ses ancêtres issus d’une branche des Romanov, qui a fuit la révolution Russe au début du XXème siècle, le Français, aujourd’hui chez Unit9 à Londres avoue que son film n’a pas été réfléchi comme un produit publicitaire fini. Il n’y a pas de client ni de brief. Juste la liberté artistique pure d’un ancien drogué, qui après dix ans de thérapie a voulu avec ce film qu’il espère quand même utile, évacuer définitivement une partie de sa vie. « Je n’aurais pas été capable de le faire en 30 secondes comme un spot lambda de prévention conçu par une agence de pub. Au départ c’est une démarche auto-thérapeutique née de la volonté de mettre en image un titre d’un album de slam assez violent écrit après une thérapie », confie ce diplômé de l’école ESAG Penninghen. C’est en travaillant sur l’histoire de sa famille et de la Russie qu’il découvre l’extrême violence sociale qui traverse la population. Un documentaire de Vice sur le Krokodil, le bouleverse : ce fléau recherché par une jeunesse désespérée fait écho en lui à sa propre histoire. Logiquement, Krokodil Requiem veut que le spectateur ressente ce que le drogué ressent.

Marquer les esprits de façon différente

« C’est pour être dans sa tête et qu’on ne lâche pas le héros que le film est un plan séquence de plus de cinq minutes. Il fallait raconter de l’intérieur en mettant un message d’entrée et de sortie », décrit Romain Demongeot. « Toute prise de drogue est le résultat d’une recherche dont le chemin se termine en spirale de tourmente Dantesque avant l’abîme mortel », assure de son côté, Balthazar Benadon, musicien et compositeur de la bande-son. La réalisation en images de synthèse et motion-capture, soutenue par une bande son binaurale très intéressante accouche d’un court-métrage unique qui ne laissera pas indifférent. « Nous avons voulu créer une œuvre originale et inattendue pour marquer les esprits de façon différente », insiste Sonia Presne, co réalisatrice, qui avait déjà bossé avec Romain Demongeot sur son court-métrage précédent « Love2062 ». Si telle était l’ambition, alors c’est réussi.

Que doit retenir le landernau de la création publicitaire de Krokodil Requiem, sorti du cerveau de l’un de siens ? Deux choses. Primo, si chaque « créa » était libéré des contraintes de son processus normal en agence, il pondrait sûrement un Ovni similaire et le présenterait également comme un film de prévention. Secundo, trop casser les codes est audacieux et fait parler mais prive le message d’un accès élargi qui, in fine, reste quand même le but d’un film qui, par sa viralité espérée, doit impacter. Le court-métrage sort donc ce mercredi en trois langues (russe, anglais, français) et en anglais sous-titré en suédois et polonais. A voir.

Adler Benjamin

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