10 avril 2023

Temps de lecture : 5 min

Jean-Daniel Levy (Harris Interactive) : « Nous ne sommes pas encore dans une crise absolue »

La France est-elle vraiment au bord de la crise de nerfs ? Quelle est l’ampleur des fractures ? Quels sont les grands sujets d’inquiétude ? La crise actuelle va-t-elle laisser des traces ? Quelles conséquences pour la société ? A partir de cette semaine, nous donnons la parole aux dirigeants des instituts de sondage, des sociétés d’étude et des think tank, pour avoir leur avis. Réponse aujourd’hui de Jean-Daniel Levy. Pour   le directeur délégué d’Harris Interactive, la crise actuelle laissera des traces indélébiles. Raison toutefois, il faut garder…

INfluencia : Notre pays est-il vraiment au bord de la crise de nerfs?

Jean-Daniel Levy : Les gens ont l’habitude de répéter que nous sommes dans une crise de laquelle nous n’arriverons jamais à sortir. Beaucoup l’ont dit après les Gilets Jaunes en prédisant que Macron ne s’en sortirait pas. Et il a été réélu. Chaque année, on dit que la rentrée sera compliquée. Bien malin aujourd’hui est celui qui peut prédire ce qui va se passer dans le pays. Plusieurs aspects marquants caractérisent toutefois la situation actuelle.

IN : Quels sont-ils ?

J.-D. L. : Il faut remonter à l’élection présidentielle de 2017 pour bien comprendre la situation actuelle. L’an dernier comme en 2017, l’abstention a progressé entre les deux tours. Au second tour, le nombre de bulletins blancs et nuls a atteint 4 millions en 2017 et 3 millions en 2022 alors que Marine Le Pen était en lice. Les deux dernières élections législatives n’ont également pas été conquérantes pour le président qui n’a pas remporté la majorité absolue l’année dernière. Même auprès du cœur de l’électorat d’Emmanuel Macron, son programme n’a pas été la première motivation de vote de ses électeurs. Ils ont voté en faveur du responsable politique et de sa capacité à gérer des crises et afin d’éviter un score trop élevé du Rassemblement National. Le troisième aspect intéressant à relever est que la tension sur la question des retraites était déjà le 3ème plus important critère de vote des électeurs lors de la dernière présidentielle alors qu’Emmanuel Macron était le seul candidat à en faire un enjeu dans le débat public. Les germes de la crise actuelle étaient donc déjà là bien avant les premières manifestations.

IN : Quelle est l’image d’Emmanuel Macron aujourd’hui ?

J.-D. L. : Les traits d’image sont assez critiques concernant notamment sa capacité à bien comprendre les préoccupations des Français et à être leur écoute. A peine entre un tiers et un quart de nos compatriotes jugent qu’il a ses capacités. En votant pour Emmanuel Macron, les Français ne lui ont pas donné leur blanc-seing notamment sur la question des retraites. Son image est aujourd’hui celle d’un homme qui a tendance à décider seul. Le cœur de la crise actuelle ne s’inscrit donc pas uniquement autour de la question des retraites mais aussi sur la question de la gouvernance. Le fait qu’on est basculé du nombre 64 à celui du 49.3 est, à mon avis, symbolique. Il y a, à l’heure actuelle, presque plus de débats sur la forme que sur le fond. Le mouvement social qui continue n’est pas uniquement lié à la question limitée du passage de l’âge légal de la retraite à 64 ans mais aux modalités de prise en compte de l’opinion.

IN : Comment peut-on sortir de la crise actuelle ?

J.-D. L. : Si j’avais la réponse, je pense que je la vendrai très chère. Le ressort principal serait de redonner confiance aux Français, si ce n’est dans leurs institutions, mais au moins dans leur personnel politique. Il faut qu’ils aient le sentiment que les politiciens ne s’exonèrent pas d’un processus de compréhension à l’égard de la population française. Le 49.3 et les 64 ans sont illustratifs, aux yeux de nos compatriotes, d’une forme de distance du pouvoir politique qui apparaît comme déconnecté ou, du moins, éloigné des préoccupations de la population. On peut toutefois considérer que nous ne sommes pas encore dans une crise absolue car le cœur de l’électorat d’Emmanuel Macron et de Renaissance continue à soutenir le président de la république et son parti. Cela n’a pas toujours été le cas. Lors de la présentation de la loi El Khomri sur le travail, on a assisté à une fronde de la gauche et des électeurs qui avait voté pour le président socialiste. Ils considéraient que François Hollande avait trahi ses engagements de campagne.

IN : Que peut faire Emmanuel Macron pour mettre fin à cette crise ?

J.-D. L. : Je n’en sais rien car cela dépend de lui et de son attitude mais ses récentes interventions ne plaident pas forcément en sa faveur. Sa tactique actuelle vise à exprimer deux choses : « Je sais que je suis impopulaire mais je le fais car je pense que c’est bon pour la nation ». Il cherche également à ne pas se mettre en porte-à-faux si jamais il devait à nouveau réaliser d’autres réformes par la suite. Il doit penser que de l’eau va encore couler sous les ponts lors des quatre prochaines années et que la tension sociale peut être amenée à diminuer.

IN : Joue-t-il le pourrissement ?

J.-D. L. : Il joue plutôt la fermeté en se disant que d’une manière ou d’une autre, les Français ont aussi un côté bonapartiste et apprécient le fait d’avoir un homme fort à la tête de l’Etat. Une autre sortie de crise, et Emmanuel Macron l’a très bien identifié même s’il n’est pas certain qu’il en est les moyens, est d’arriver à élargir sa base de soutien à l’Assemblée nationale et de voir dans quelle mesure des députés LR seraient susceptibles de s’inscrire soit dans un contrat de gouvernement, soit dans un soutien à son égard autour d’orientations fortes et claires.

IN : Les sondages que vous menez laissent-ils à penser que la crise actuelle va laisser des traces ?

J.-D. L. : 4 ans c’est encore très long. Est-ce que la crise actuelle va laisser des traces indélébiles ? La réponse est oui. Est-ce qu’en 2027, la question des retraites va-t-elle devenir un enjeu de la présidentielle ? La réponse est oui. Est-ce qu’il va y avoir une coupure définitive de toute une partie de l’électorat notamment le plus à gauche et le plus à droite de l’échiquier politique à l’égard d’Emmanuel Macron ? La réponse est oui car ils ont le sentiment d’avoir été humiliés.

IN : La radicalisation contestée lors des récentes manifestations va-t-elle devenir un phénomène récurrent ?

J.-D. L. : Nous sommes aujourd’hui encore au pic de la pression mais il serait étonnant que le phénomène de mobilisation sporadique dure encore de nombreux mois. Le moment à surveiller est celui qui coïncidera avec la décision des organisations syndicales de ne plus appeler à des mobilisations. Sainte-Soline mis part, les mouvements de mobilisation spontanée ont eu tendance à s’étioler depuis l’adoption de la loi grâce au 49.3. On peut penser que ces manifestations vont encore se réduire mais cela ne veut pas dire que la colère sociale et que l’acrimonie à l’égard du président seront moindres. Il faut aussi noter qu’on ne parle pas de réforme Borneou de réforme Dussopt mais de réforme Macron car il s’agit d’un engagement présidentiel annoncé durant la campagne. La loi sur le travail était davantage une loi El Khomri ou Valls qu’une loi Hollande. Les réformes Woerth et Fillon n’étaient pas les réformes Sarkozy. Aujourd’hui, nous sommes dans un registre différent. Aucun exemple nous permet de jauger quelles seront les conséquences politiques de la situation actuelle. Mais cette réforme laissera des traces comme le mariage pour tous en à laisser pour la droite.

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