1 février 2015

Temps de lecture : 6 min

« L’innovation comme guide cela peut être très mauvais »

Avec son sixième long-métrage « Réalité », Quentin Dupieux alias Mr Oizo continue de ne pas se prendre au sérieux. Le rejet du professionnalisme reste sa ligne directrice, l’envie primaire et enfantine de créer sa seule ambition. Ce frisson que finalement les marques devraient aussi conserver, peut-il motiver l’innovation et la créativité ?

Avec son sixième long-métrage « Réalité », Quentin Dupieux alias Mr Oizo continue de ne pas se prendre au sérieux. Le rejet du professionnalisme reste sa ligne directrice, l’envie primaire et enfantine de créer sa seule ambition. Ce frisson que finalement les marques devraient aussi conserver, peut-il motiver l’innovation et la créativité ?

L’innovation dans l’art est-elle un moteur sain et émulateur ? Ne serait-elle pas finalement pernicieuse voire antonymique de la créativité ? Ces interrogations légitimes sur le rôle et la place de l’innovant dans la musique et le cinéma, INfluencia a voulu en débattre avec le DJ, compositeur, scénariste et réalisateur Quentin Dupieux alias Mr Oizo. Non seulement, ce grand gamin quadra et barbu élevé à l’école Gondry sort son sixième film « Réalité » en France, le 18 février. Mais surtout sa philosophie et son authenticité iconoclastes, marginales et atypiques instiguent une fraîcheur presque salvatrice dans deux industries de plus en plus réticentes à l’innovation déjantée.

Si Quentin Dupieux, innovateur malgré lui et chantre du « grand n’importe quoi » était une marque, sa tagline serait limpide : « Ne rien faire de sérieux en le faisant sérieusement ». Depuis le succès de Flat Beat en 1999, le réalisateur de « Rubber » et de « Wrong Cops » a appris à connaître ses ambitions. Elles sont uniquement créatives et c’est bien pour cela que nous avons voulu avoir une conversation avec lui. Elle a eu lieu pendant le festival du film de l’AFI à Los Angeles, où il s’est installé depuis quelques années.

INfluencia : tous les arts ne sont pas égaux, donc est-il possible d’innover de la même façon dans le cinéma que dans la musique ?

Quentin Dupieux : la vraie question c’est: est-il encore possible d’innover vu la saturation des informations aussi bien dans la musique que dans le cinéma? J’ai souvent eu l’envie d’innover mais ce n’est jamais un bon point de départ. Sans vouloir généraliser je pense que les gens qui innovent ne s’en rendent pas compte. Steve Jobs savait qu’il était dans l’innovation permanente, c’était un choix mais là on parle plus de marketing que de créativité. Dans mon domaine, la musique et le cinéma, il est difficile d’avoir cette information en tête, « je suis en train d’innover ». Il y a une pulsion et une envie mais c’est un très mauvais moteur pour la créativité.

INfluencia : parce que cela la biaise ?

Quentin Dupieux : Non, parce qu’au bout du compte comme ils disent ici, au final tu as fait un film ou un morceau de musique et il faut que cela parle aux gens avant que ce soit innovant. L’innovation comme guide cela peut être très mauvais. Tu peux te retrouver à faire un truc tout seul qui n’intéresse personne sous prétexte d’innover. Moi je parlerais plus de fraîcheur. Plus que l’innovation mon guide personnel c’est de rester amateur. Je refuse complètement de me professionnaliser. Sur un plateau de cinéma ou quand j’écris un script, dès que j’ai les tics d’un professionnel je déteste cela et je me corrige. Je veux garder la magie de l’amateur intacte, j’ai envie de conserver ce petit frisson que j’avais quand je sortais ma caméra vidéo à 15 ans.

INfluencia : ce frisson, c’est votre première source de motivation ?

Quentin Dupieux : complètement, c’est la seule chose qui m’intéresse. J’essaye de retrouver le bac à sable. Quand j’essayais de faire des films avec la caméra vidéo de mon père à 15 ans et que je n’avais aucune idée de ce que j’étais en train de faire, je rentrais dans une zone magique qui n’avait rien à voir avec l’école, avec les copains ou avec mes parents. C’était une zone dans laquelle je pouvais fabriquer des choses, dans laquelle une magie opérait. Ou alors j’essayais de reproduire des scènes de films que j’adorais. Ce feeling quand tu deviens professionnel, ça n’existe plus car c’est déraisonné de vouloir satisfaire l’enfant qui est en toi. Si tu en parles en rendez-vous, les mecs te prennent pour un taré. Si tu fais un film avec cinq millions tu dois être droit dans tes bottes et savoir où tu vas. Quand je fais un film je sais où je vais, je ne fais rien au hasard mais ce qui m’intéresse c’est cette émotion d’être en train de créer un truc comme un enfant. Pour le moment je l’ai systématiquement sur mes tournages et « Rubber » est le parfait exemple. Je me suis fabriqué un petit bac à sable avec des petits moyens, en imaginant comme un gamin un pneu vivant. Ce qui se passait en moi ce n’était absolument pas une quête d’innovation, j’étais dans une envie primaire et enfantine de créativité.

INfluencia :cette envie vous permet-elle de maintenir une authenticité ?

Quentin Dupieux : cela maintient mon plaisir. Quand tu deviens professionnel il y a tout un tas de paramètres qui viennent perturber ce plaisir mais il y a des types beaucoup plus ambitieux que moi qui ont compris les mécanismes du métier et qui s’en servent à merveille et gagnent plein d’argent en étant des patrons sur un gros plateau. Je respecte beaucoup ces professionnels là et il y a des films qui j’adore qui sont fabriqués comme cela. Je ne suis pas en train de cracher dans la soupe, je dis juste que ma zone de plaisir est plus importante que tout le reste.

Je suis toujours surpris quand des gens adorent mon travail et s’y intéressent en profondeur. Pour moi ma musique est répétitive, ennuyeuse, bête et sans mélodie. La norme à mes yeux devrait être le rejet de mon travail, donc quand je rencontre un fan de ma musique j’ai envie de lui dire en rigolant « mais qu’est-ce que tu as dans le crâne, qu’est-ce que tu aimes dans ce truc là ? ». C’est pareil avec mes films. Je suis super heureux, sans frustration. J’ai combattu celles que j’ai eues avant et qui étaient liées au succès trop jeune. Je m’éclate et je suis à ma place. J’ai quand même fait quatre films en quatre ans, c’est très rare.

INfluencia : cette zone là limite automatiquement en amont un champ commercial que vous n’atteindrez peut-être jamais, vous le savez ?

Quentin Dupieux : je pense oui. Je suis la preuve vivante que tout est possible : ce morceau que j’ai réalisé en deux heures et qui a illustré les pubs Levi’s que j’avais réalisées à l’époque, qui s’est vendu à trois millions d’exemplaires, cela n’a aucun sens ! Quand tu le réécoutes aujourd’hui tu te rends compte que c’est une petite boucle rigolote mais c’est inouï que ce truc ait autant cartonné. « Rubber » n’est absolument pas conçu pour tout le monde, il n’est pas spécialement calibré, ses plans très longs et étirés, il n’y a pas vraiment de scénario, ça part dans tous les sens. Et pourtant un paquet de gens ont adoré ce film et l’ont compris pour ce qu’il est.

Pour la taille du film, à son échelle c’est un vrai succès. Normalement les tout petits films comme « Rubber » sont consommés en dix minutes et ils meurent. Ils disparaissent dans les abysses digitaux. C’est encore la preuve que ce bac à sable que je me suis créer et qui grandit de jour en jour n’est pas incompatible avec le succès. Après chacun a sa propre notion du succès. Moi je me considère comme étant bien à ma place, sans la moindre envie d’inonder le marché avec mes produits. Je considère déjà que j’ai un succès immense avec ce que je fabrique, c’est-à-dire des petits trucs rigolos faits avec mon esprit et le meilleur de moi-même. Je suis heureux de ce succès et ce petit succès me convient très bien. Le petit succès que j’ai aussi avec mes disques, avec ce public qui me suit partout quand je suis en tournée, c’est formidable. Je signe tout de suite pour garde cela toute ma vie car j’accepte la nature complètement hermétique et bizarroïde de mon boulot.

INfluencia : est-ce que finalement vous ne demandez pas sans le vouloir aux gens qui regardent vos films ou qui écoutent votre musique de se munir du label « ne pas prendre au sérieux et ne pas se prendre au sérieux » ?

Quentin Dupieux : il y a plein de gens qui pensent que je me fous de leur gueule parce que ma musique, elle est un peu crado, on sent que je n’ai pas passé trois semaines dessus. Pareil pour les films. Mais c’est ce que j’explique toujours, je fais des trucs pas sérieux mais je les fais très sérieusement. Je suis très impliqué, ça me prend beaucoup de temps. Je n’essaye pas de cacher mes défauts et mes faiblesses, j’ai une démarche super honnête sans jamais me moquer de qui que ce soit.

En musique j’avais les moyens d’aller chercher tout un tas de mecs, de faire comme tout le monde et de m’entourer des meilleurs pour faire grossir ma musique. Mais je n’ai pas cette ambition, c’est mon honnêteté. Tout ce que je fabrique en fait est à la hauteur de mes ambitions. Après, chacun y verra ce qu’il veut. Le film « Réalité », certains vont le vivre de manière très sérieuse parce qu’il y a quand même un propos et quelques mystères de construction qui sont intéressants à résoudre. Et puis d’autres le prendront complètement comme une comédie.

Réalité, le trailer

 

Adler Benjamin

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