4 novembre 2009

Temps de lecture : 4 min

Gérard Mermet, Francoscopie: « On est dans une situation de rupture »

Que retenir des évolutions récentes de la société française? Quel est l'impact des chocs qui se sont produits depuis 2007? Quel scénario est le plus probable dans les prochaines années? Réponses de Gérard Mermet, directeur de Francoscopie*.

INfluencia : Quel est l’impact de la crise sur le moral des Français?

Gérard Mermet : Les Français n’ont pas découvert la «crise» depuis un an.  De nombreux signes montrent qu’elle était déjà présente dans leur esprit depuis une quinzaine d’années. Cela fait longtemps qu’ils ont le sentiment que leur pouvoir d’achat baisse, et que leur pays décline. Nos compatriotes détiennent depuis des années le record peu enviable du pessimisme. L’annonce «officielle» de la crise puis celle de la récession économique ont amplifié ce ressenti jusqu’au traumatisme, même s’il s’agit de sentiments qui ne sont pas toujours vérifiés objectivement. Les Français sont préoccupés, à juste titre, de leur quotidien mais les questions qui leur sont posées les incitent à s’inquiéter et les media amplifient ce sentiment. Mais il faut relativiser. Je crois, comme Sénèque qu’ «il y a plus de choses qui font peur qu’il n’y en a qui font mal». Pour moi, si l’on veut résumer d’un mot la situation, c’est surtout celui de rupture qui vient à l’esprit.

INfluencia : Quelles ruptures sont les plus marquées selon vous?

GM : La rupture environnementale. Même si elle n’apparaît pas au premier plan des préoccupations, c’est là qu’est l’urgence.  Il y a une prise de conscience qu’on vit dans un monde très différent du précédent, moins prévisible et plus dangereux et qu’il va falloir changer le modèle de société. L’autre rupture est la relation entre les vrais gens et les institutions au sens le plus large, c’est à dire pas seulement les administrations ou les partis politiques mais aussi l’église, les grandes entreprises, et les media qui sont de moins en moins médiateurs et de plus en plus acteurs. Cette cassure a également commencé bien avant 2007 mais le fonds de suspicion a trouvé de nouvelles façons de s’alimenter. Les Français avaient déjà pris leurs distances avec le système économique et politique  libéral‐mondialiste qu’ils jugent responsable des dérives économiques, sociales, environnementales… Le divorce est désormais consommé..
La vie en société s’est également globalement désagrégée, au profit des appartenances familiales, mais aussi de plus en plus tribales, communautaires, souvent virtuelles et éphémères. Pour beaucoup de Français, la collectivité nationale a perdu du sens et le mot citoyen du contenu. Le «modèle républicain» apparaît obsolète à une époque où chacun veut être reconnu pour lui‐même et vivre avec ceux qui lui ressemblent. La France vit ainsi de plus en plus en anomie. À défaut d’un système de valeurs commun au plus grand nombre, d’autres systèmes apparaissent et se diversifient. La relation aux autres a été bouleversée par l’usage croissant des outils de communication, qui permettent à la fois de parler à tous et de sélectionner les interlocuteurs. Les fractures sociales se sont diversifiées.

INfluencia : Cette suspicion touche-t-elle aussi les entreprises et les marques?

GM : Cette prise de distance est l’une des multiples traductions du refus plus général de l’autorité que j’évoquais  précédemment.  Les Français refusent aux entreprises et à leurs marques l’autorité  économique qu’elles continuent de revendiquer. Ils sont de moins en moins prêts à payer le prix de la marque s’il n’est pas justifié par de vrais avantages. Dans un contexte de méfiance généralisée la marque joue à la fois un rôle de réassurance et de repoussoir.

INfluencia : Quid du travail?

GM : Dans une société où il est redevenu incertain et précaire, le travail est de plus en plus mal vécu. Il est générateur d’un stress qui atteint désormais la plupart des actifs. La vie professionnelle est moins considérée comme un moyen de s’épanouir ou de s’accomplir. 61 % des Français estiment en revanche que «la famille est le seul endroit où l’on se sent bien et détendu» **. Une nouvelle lutte des classes se développe ainsi. Elle n’est plus alimentée par la frustration des ouvriers et des sans‐grade, mais par celle des «classes moyennes», qui se sentent oubliées de la croissance. Ce malaise met en cause le modèle de développement sur lequel était fondée notre société: la promesse faite à chacun qu’il peut, en montant dans l’ascenseur social, accéder aux étages supérieurs.

INfluencia : Et  la consommation?

GM : C’est le meilleur miroir de l’état de la société. Les Français s’interrogent sur l’importance qu’il faut donner à la consommation, qui leur est de plus en plus présentée comme une arme de destruction massive. Ils savent cependant qu’elle leur apporte des satisfactions au quotidien et qu’elle est essentielle au maintien de l’activité, donc de l’emploi et des revenus. Mais ils cherchent aujourd’hui un modèle qui pourrait la remplacer. Ils sont en train d’en essayer plusieurs, concurrents et complémentaires : frugalité, prime au qualitatif, achats responsables, recherche du moins cher, «dé-consommation»…
Pourtant, pendant la crise, la consommation continue, même si elle est plus hésitante. Contrairement au sentiment général, le pouvoir d’achat de la grande majorité des Français n’a pas diminué, mais il est fragilisé par la montée du chômage et les difficultés de nombreuses entreprises. Le vouloir d’achat demeure, mais il prend d’autres formes, plus responsables : la consommation est une forme de consolation. Le savoir d’achat s’est en tout cas considérablement accru. La course à la «bonne affaire» est un sport national, facilité par les conseils des media et, surtout, les échanges entre «pairs», grâce aux forums, blogs et autres outils de buzz. En attendant, peut‐être, l’apparition d’un «devoir d’achat», contribution volontaire ou subie de chacun à la poursuite de l’activité économique.

Quelles ruptures constatez vous dans la vie quotidienne de Monsieur Tout le monde ?

GM: La relation des Français au temps a été transformée. Le rapport à l’espace a connu la même évolution, avec le « don d’ubiquité » conféré par les outils technologiques (Internet, téléphone portable, GPS…), la multiplication des lieux de vie ou le nomadisme. Un nouvel espace‐temps s’est ainsi construit, bousculant les habitudes, la culture, peut‐être la nature humaine. Les media sont ainsi de plus en plus consommés « à la demande ». Il en est de même de la musique, des activités sportives ou artistiques. La plupart sont pratiquées en amateur, sans esprit de compétition. C’est plus en tant que spectateurs que les Français s’intéressent à la compétition, qu’elle se déroule dans un stade, une émission de téléréalité ou l’arène politique. Elle est pour eux un moyen de défoulement, un outil de rêve, une façon de vivre « par procuration ».

INfluencia : êtes vous optimiste ou pessimiste sur l’avenir ?

GM: Optimiste.  L’enjeu aujourd’hui est de concilier les nécessités de développement économique et les contraintes écologiques. Le danger serait de « faire le gros dos » en attendant de revenir « au bon vieux temps ».  Il va falloir être créatif, inventer d’autres voies. La croissance doit être vertueuse, c’est un défi  lancé à tout le monde.

Propos recueillis par Isabelle Musnik

Rubrique réalisée en partenariat avec l’agence Meura

* Francoscopie 2010. 13è édition. Larousse, Essais et documents. Octobre 2009

**Credoc, janvier 2009.

 

La rédaction

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