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Philippe Danino, philosophe « Le désir est l’essence même de l’homme comme aussi de toute chose vivante »


Publié le 12/07/2021

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« Si vous désirez l’absolu, osez courir le risque de rompre […] Si vous ne ressentez pas le désir de séparation radicale, qui vous insufflera la mélancolie des instants de solitude sans laquelle la porte des révélations ultimes reste close ? » Il y a dans ces formules de Cioran une puissance suprême prêtée au désir pour vous faire agir. Mais qu’est-ce qui détermine le désirable, qui « mérite » d’être porté par une telle force ? Philippe Danino, agrégé et docteur en philosophie, participait en janvier 2020 à une conférence intitulée « La mécanique du désir »*. Une coïncidence alors que nous serions le mois suivant limités dans nos libertés pour des raisons de santé publique, coupés de nos projections, frustrés dans nos volontés. Alors que nous sortons peu à peu de cette expérience, individuelle et collective, nous l’avons interrogé sur la notion de désir, comme objet et comme acte.

 

 

 

INfluencia: quelle définition donneriez-vous du désir ?

 

Philippe Danino : avant de livrer une définition générale, il faut savoir que nous nous heurtons à une multiplicité d’espèces et d’objets du désir, entre le désir de Dieu et celui de consommer, le désir de paix dans le monde et les désirs d’avoir, d’être ou encore de faire. Or, à partir de cette multiplicité, nous pouvons dégager comme un noyau dur, à savoir : le désir est une tendance spontanée et consciente, dans la mesure où nous savons ce que nous désirons. Cette tendance a une fin – un objet, une activité ou une valeur – connue ou imaginée comme étant une source de satisfaction. Désirer, c’est imaginer, savoir et valoriser son objet comme satisfaisant au sens large : c’est utile, plaisant, cela va m’apporter le bonheur… L’objet du désir est toujours investi d’une valeur positive. Il est nécessairement représenté comme un certain bien.

 

 

IN : comment les philosophes en parlent-ils au fil des siècles ?

 

Ph.D. :  une définition philosophique plus poussée demanderait de distinguer le désir du besoin et de la volonté. Chez Épicure, on a déjà une différenciation des désirs et des besoins, même s’il distingue des désirs qui sont naturels et nécessaires, qui s’identifieraient pour nous à des besoins, et des désirs qui ne sont ni naturels ni nécessaires. Les philosophes ont toujours considéré, jusqu’au XXe siècle, avec Georges Bataille ou Éric Weil, que l’homme n’est pas simplement un être de besoins, mais qu’il est aussi un être de désirs, c’est-à-dire avec des besoins qu’il se crée lui-même. À la différence des animaux, nous sommes capables d’aller au-delà du besoin, vers de l’imaginaire, de l’inventivité, du possible et du symbolique. Pour illustration, dans Le Banquet de Platon, qui est un dialogue sur l’amour et le désir amoureux, on va vers la contemplation de la beauté et le sentiment amoureux.

 

 

IN : Que dit l’étymologie ?

 

Ph.D : l’étymologie est porteuse des éléments essentiels du désir. Le mot vient du latin desiderare, construit sur sidus, terme signifiant « constellation », et sur le préfixe de, désignant l’éloignement. Desiderare traduit donc le regret d’une constellation (ou d’une étoile) disparue. Il y a également, puisqu’il y a regret, l’idée d’absence, de séparation et de manque. Et là nous sommes dans une dimension fondamentale du désir selon laquelle, depuis Platon, le désir se définit par le manque. Ce que vous désirez, vous ne l’avez pas, vous ne le possédez pas. C’est le chômeur qui désire du travail, et le malade qui désire la santé… On ne désire que ce dont on manque (ou dont on estime manquer). Cette idée a eu de grands retentissements, jusqu’à Sartre. Le manque est notre être fini, un creux en nous, comme une béance ontologique. Du coup, il pourrait bien faire aussi notre misère, notre souffrance, notre malheur, car nous allons sans cesse convoiter quelque chose, et une fois que nous obtenons satisfaction, de nouveaux désirs surgissent. Cela s’appelle l’illimitation des désirs, qui pourrait être le signe de notre insatisfaction perpétuelle et nous faire manquer le bonheur. Or, Spinoza remet en question cette idée de manque. Il en donne une définition dans l’Éthique : le désir est un appétit conscient de lui-même. Autrement dit, c’est notre tendance à persévérer dans notre être, une puissance que nous avons en nous qui tend à nous faire prendre soin de nous et à favoriser tout ce qui peut nous être utile. De la même façon, un arbre qui pousse, qui va produire ses fruits et chercher la lumière, fait ce qu’il a à faire, exerçant sa propre puissance. Eh bien il en est de même pour nous. C’est ce que Spinoza appelle le conatus, l’effort pour persévérer dans son être, pour se maintenir, pour écarter les obstacles, et qui par conséquent nous rend productifs et nous fait rechercher la joie. Le désir est donc l’essence même de l’homme comme aussi de toute chose vivante. C’est une tendance qui relève de ce que Spinoza appelle la nature. Parce que nous sommes une partie de la nature, nous avons cette part de puissance. Il y a donc une double dimension. Le désir qui est puissance, productif, désir de découvertes ou de vérité, et celui qui peut faire notre malheur, qui est illimité, qui se renouvelle de manière incessante et qui est marqué par le manque. Mais sachant que le manque de quelque chose, à tort ou à raison, peut être un aiguillon et vous mettre en mouvement, les deux dimensions peuvent être articulées entre elles.

 

IN: alors comment vivre le désir dans une société où on le suscite en permanence ?

 

Ph.D. : on ne peut que le constater : dans notre société actuelle, la sollicitation est permanente, tout à la fois spectaculaire et insidieuse. Elle s’appuie sur un principe : créer le manque, donc le désir, et faire passer le désir pour du besoin et ainsi faire consommer, toujours plus. Cette façon de solliciter se réinvente sans cesse à travers ses supports, ses images en lien avec l’évolution des produits et des offres. Prenons la publicité. Elle élabore des images, des symboles, des signes comme dirait Jean Baudrillard, qui suscitent l’imagination et de là la représentation. L’enjeu est certes de donner des promesses de jouissance, mais aussi de faire passer le désir pour du besoin, comme celui de manger ou de respirer. Les publicités pour des ordinateurs ou des téléphones portables, par exemple, mettent en avant des fonctions de l’appareil qui vont évidemment répondre à vos besoins… que vous n’imaginiez peut-être même pas. Combien de fois entend-on ce message ! La publicité invente donc une image du besoin pour provoquer le manque et donc le désir. Cela rejoint la définition de la tendance spontanée vers une fin que je connais (ou me représente) comme source de satisfaction. Il y a un autre aspect développé par Spinoza et René Girard : la dimension, que renforce la publicité, du désir mimétique. Il s’agit de désirer ce que les autres désirent, ce que les autres ont ou peuvent avoir. Là, nous sommes sur un désir de société et de consommation. « Tant de gens l’ont acheté », l’ont « vu à la télé », donc faites comme eux : désirez ce qu’ils désirent.

 

 

IN : comment appréhender le désir de consommer ? Ne sommes-nous pas libres de consommer, ou pas ?

 

Ph.D. : il y a bien sûr la question de la liberté. Spinoza dirait que vous vous croyez libre de consommer, on vous le fait croire, alors qu’en réalité vous êtes complètement déterminé, conduit par les images, par le désir de posséder… De là, nous sommes confrontés à plusieurs problèmes. Le premier : le désir de consommer relève-t-il d’un choix ou est-il produit, déterminé, fabriqué ? Or, le consommateur peut bien acquérir une sorte de liberté. En effet, il y a aujourd’hui cette possibilité de s’éclairer et de mesurer, malgré le poids de la publicité et de ses armées de spécialistes. J’ose espérer que notre consommation peut davantage venir et donc dépendre de nous ! Nous pouvons exercer nous-mêmes notre propre raisonnement à l’égard de ce que l’on nous présente. De plus, nous pouvons agir, c’est-à-dire ré-exercer ce qui vient de nous, procéder de sa propre puissance au sens où l’entend Spinoza. Le deuxième problème : consommer quoi ? De la matière, du durable, du divertissement, de la relation, du temps ? Il y a, à proprement parler, de quoi s’y perdre ! Troisième problème : consommer comment ? Aux deux extrémités. D’un côté vous avez la folie et le surendettement, de l’autre la sobriété heureuse de Pierre Rabhi : je vais produire ce dont j’ai besoin. Enfin viennent les enjeux mêmes de la consommation : participe-t-on à la prospérité de la nation, aux profits des entreprises ? Ne satisfait-on que ses propres désirs ?…

 

 

IN. : le désir est-il accessible à tous ?

 

Ph.D. :  nous désirons tous. Nous sommes tous, en tant qu’hommes, des êtres de désirs, nous éprouvons tous des désirs. Mais il y a, dans le désir, une structure négative essentielle, à savoir que, poursuivant sa propre satisfaction, il poursuit sa propre suppression, sa propre mort. Dans la mesure où il tend à être satisfait, il tend à sa disparition avant de se renouveler, voire pour se renouveler. Si le désir est accessible à tous, c’est sa satisfaction qui ne l’est pas. Descartes vous dirait : « Si vous ne pouvez pas avoir ce que vous désirez, alors apprenez plutôt à désirer ce qui est dans vos cordes. » Cela en appelle à une discipline, à une réglementation du désir. De fait, si j’apprends à désirer ce qu’il me faut et que je sais pouvoir acquérir, je risque d’être plus heureux et moins frustré. Certes, la satisfaction des désirs n’est pas accessible à tous, mais est-ce que c’est un problème ? Une autorégulation ne s’opère-t-elle pas ? Des gens savent se contenter de peu sans être nécessairement dans la frustration. De plus, aujourd’hui s’observent des mouvements, des prises de conscience, des mises en question. Nous ne sommes pas sans pouvoir réagir, plus ou moins, ni sans capacité d’orienter pour soi ou pour les entreprises la façon de consommer.

 

 

IN Qui dit désir, dit danger(s) ?

 

Ph.D. : le plus grand danger est le désir qui vire en addiction. Or, dans l’addiction, nous quittons le désir pour être dans le besoin, comme pour une drogue. Et là on a évidemment moins de liberté. J’ai participé à des réunions à propos d’élèves qui souffraient d’addictions aux jeux vidéo ; cela prenait une tournure pathologique. Il y a certainement d’autres facteurs que les simples images que la publicité envoie, mais cette sollicitation permanente et renouvelée est une cause extérieure d’une addiction possible. Le problème qui se pose réellement est ce qui détermine le désirable. Selon Platon, nous croyons spontanément que nous désirons une chose car nous sommes convaincus qu’elle est objectivement bonne, en elle-même. C’est bien ce dont la publicité cherche à nous persuader. Nous réglons ainsi le désir sur les valeurs de l’objet, créées de toutes pièces. Or, dans l’Éthique, Spinoza dit que nous ne désirons pas une chose parce qu’elle est bonne, mais qu’une chose est bonne parce que nous la désirons. En effet, il n’y a pas de valeur intrinsèque de l’objet préalablement au désir. Cela signifie que le désir, qui est premier, va déterminer le bien de la chose, comme la valeur de l’argent par l’avare. Le premier danger est donc cette valeur de l’objet. Nous est-elle imposée ? Est-ce nous qui la déterminons, comme Spinoza nous invite à le penser ? Le second danger est celui de la maîtrise du désir, de la capacité à le mesurer. Pouvons-nous cesser d’accumuler ? Allons-nous accepter d’être réduit à ce que nous avons, et non à ce que nous sommes ?

 

IN. :  quels pouvoirs avons-nous sur nos désirs ?

 

Ph.D. :  peut-on ou doit-on les réprimer, les supprimer, les gouverner ? La morale édicte des règles d’actions qui peuvent viser le bonheur, mais en tout cas elles entendent réglementer les désirs. Pourquoi ? Parce que le désir a toujours été considéré comme une menace de déséquilibre et d’incertitude, dès Platon et les stoïciens. On a toujours fait valoir la raison face au désir, car la raison c’est la faculté de la mesure, de la réflexion et de la reconnaissance de principes. À la différence, le désir a toujours été considéré comme une menace d’aveuglement et de démesure. Les morales classiques ont ainsi toujours voulu promulguer des réglementations du désir. La question est fondamentalement celle de notre pouvoir à l’égard de nos désirs, entre le fait de moins désirer, de mieux désirer. Mais peut-être que nous désirons trop ou mal. Il est possible, en matière de consommation, de moins désirer ou de consommer de manière plus réfléchie. Cela doit venir de soi, de cette puissance que nous avons de raisonner à l’aide de l’information, de l’éducation et de reconnaître alors, souvent, nos désirs vains. Aujourd’hui, des sites, des associations, des spécialistes nous apportent ces moyens de recul et de réflexion, et heureusement que nous en avons.

 

 

IN : pouvons-nous raison garder de notre désir ?

 

PhD : on est plus libre quand on fait davantage dépendre le désir de soi-même, de sa propre réflexion de telle sorte que ce soit le désir qui donne sens, plutôt que d’être soumis à des causes extérieures. Il est bon en soi, c’est un mouvement naturel. C’est la raison pour laquelle Spinoza écrit une éthique et non une morale, pour dire comment il faut désirer. Nous sommes désir. Ce dernier n’est pas en notre pouvoir, il est notre pouvoir.

 

 

*Le meilleur ou le vrai. Spinoza et l’idée de philosophie (Publications de la Sorbonne, 2014), Philosophie du problème (CNRS Éditions, 2021).

**Cette conférence qui se tenait au Palais de la Découverte et Cité des Sciences et de l’Industrie à Paris est à revoir sur le site de France Culture.

 

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