AccueilTENDANCESDANIELLE RAPOPORT : « LES SENIORS EXISTENT D’AUTANT PLUS QU’ILS ONT LES MOYENS »

Danielle Rapoport : « Les seniors existent d’autant plus qu’ils ont les moyens »


Publié le 30/06/2020

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Les plus de 60 ans représentent 26,6 % de la population*. Et pourtant il faut casser les tabous et le cercle vicieux de la dépréciation de soi et du regard des autres sur le vieillissement et ses changements : tel est le but de « L’aventure au coin de la ride »,** le livre écrit par la psychosociologue, fondatrice de institut d’études et de recherche DRC, Danielle Rapoport. Entretien.

 

INfluencia : c'est quoi vieillir aujourd'hui?

 

Danielle Rapoport : c’est à la fois l’inscription naturelle dans l’ordre biologique des êtres vivants, avec pour les humains l’ajout d’un contexte socio-culturel et d’une attitude psychologique face à son propre vieillissement et au regard social, bien ou mal-traitant. Vieillir est consciemment ou pas associé aux souffrances, maladies, à la dépendance et à la mort. Comme une scorie dans le fantasme de maîtrise du temps véhiculée par les tribulations démiurgiques du transhumanisme.

Mon livre en prend le contre-pied, et différencie « vieillir » de l’être « vieux ». Vieillir « en aventure » rend possible un chemin de vie qui conte le temps plus qu’il ne le compte, qui évoque l’intensification d’une « seconde » vie par la maturité de ses justes choix. Nous sommes autant responsables de notre vieillissement, que dépendants des différences socio-économico-culturelles qui marquent les inégalités, bien vieillir n’est pas le lot de tous !.

 

IN : est-ce encore vraiment un tabou dans la société?

 

D.R : dans une société de performance et de jeunisme au temps accéléré et technicisé, les fragilités et les lenteurs ne sont pas souvent bienvenues. La ride fait encore peur car elle marque l’irréversibilité du temps. Le tabou d’être vieux, ou pire vieille, est celui d’un raté, de la stérilité de ces corps défaits de leur performance musculaire et agile qui agite les plus jeunes. Même si au global 50% des plus de 65 ans ont une activité sexuelle qui s’accordent aux transformations de leur chair et conjuguent des joyeusetés qui rompent avec les stéréotypes d’une vieillesse de dépendance médicalisée. Casser ces tabous est une des causes défendues dans mon livre !

 

IN : vieillir est -il une malédiction ou une aventure?

 

D.R : une malédiction signifierait dépendance et porosité à l’image délétère de son vieillissement, enfourchant stéréotypes et discriminations en vigueur. L’âge en est un signe, mais cette donnée légale est loin de refléter l’âge subjectif, de dix ou quinze ans de moins. Une aventure si l’on affirme sa place en s’accordant des chemins de traverse, clins d’œil à un temps  choisi et semé de surprises, de cette pâte humaine faite de souffrance et de joie. Sous condition de changer ces règles qui régissent la vie professionnelle et familiale, comme une retraite non désirée, une vie de couple contrainte, une grand-parentalité qui en vêt les rôle sans s’accorder les petites folies adorées des enfants !

 

IN : le mot vieux fait peur, on lui préfère celui de seniors. Est-ce mieux?

 

D.R : l’image du « vieux » renvoie à la dégradation, la perte de puissance, de séduction et autres « passions tristes ». Un exorcisme social sur une population stigmatisée par son âge et sa seule apparence physique. Le terme de « senior » reflète la jouissance possible des années qui restent dans la splendeur de leur accomplissement consommatoire, utilisé par un marketing qui a capté le désir de mieux ou moins vieillir par des offres appropriées. Aux « vieux » les couches protectrices, monte-escaliers et assurance décès. Aux « seniors » la fringance des rêves de jeunesse au-delà des âges. Un mot de la novlangue parfois péjoratif !

 

IN : le marketing a découvert la silver economy. A qui "profitent" les vieux?

 

D.R. : la technologie même du mot senior montre bien qu’il ne faut pas traiter les vieux par-dessus la jambe du rejet ou de l’indifférence. Ils existent d’autant plus qu’ils ont les moyens. Le niveau économique et culturel des seniors  suscite l’intérêt des marchés pour ces « sexygénaires » vaillants et avides de le rester par le sport, la culture, les voyages, les rencontres, une alimentation et une cosmétique aux promesses de temps réversibles. Un marketing inscrit aussi dans celui des valeurs. La silver economy surfe sur des bénéfices par milliards et se développe à l’aune de l’allongement de la durée de la vie et des avancées scientifico-médicales. Elle marque encore les inégalités : tous n’ont pas accès à une qualité qui influe sur l’espérance de vie.

 

IN : vous parlez dans votre livre d'un "marketing de la peur"?

 

D.R. : aux peurs de vieillir se sont associées leurs antidotes - produits/services - qui promettent de réparer l’entropie programmée du vieillissement. Je prône au contraire, au-delà de cataplasmes souvent factices, l’aventure du changement, le risque de la peur et ses résiliences qui s’inscrivent les corps et les esprits dans la richesse de leur différence. Sous condition de renverser positivement la synergie entre regard social et estime de soi.

 

IN : le Covid 19 va-t-il changer notre rapport au vieillissement ?  

 

D.R. : la fragilité des vieux a fait l’objet de compassion, a soulevé des peurs pour soi, révélé ses propres fragilités et aussi suscité le ras le bol de jeunes confinés pour les vieux. La stigmatisation n’est pas loin. Les messages de prévention sont basés aujourd’hui sur la responsabilité des aînés de se protéger pour les autres, réciprocité oblige. La peur de vieillir sera-t-elle exacerbée ? Tout dépend de la suite thérapeutique de la pandémie, de celles à venir, et d’attitudes psychologiques pour vivre avec le risque.

 

 

* source Statista au 1er janvier 2020. Et les 75 ans et plus 9,5%

**« L’aventure au coin de la ride », juin 2020, éditions Érès

 

 


 

 


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