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Brooklyn Shelter, suite et en musique !


Publié le 22/04/2020

Image actu

Michaël Boumendil fondateur de Sixième Son poursuit son journal de bord. Et c'est toujours aussi passionnant. Cette fois il nous offre une musique qu'il a composé le 15 avril sous les yeux de son fils Théo.


 

Journal du 9 avril 2020

28ème jour de confinement

 

Deux titres. Le même journal. Le New York Times est contraint à un grand écart terrible. « Nouveau record de morts à New York ». Plus bas : « Une lueur d’espoir ». Chacun verra ce qu’il veut. Je pense juste à toutes ces familles endeuillées, à celles qui savent qu’elles le seront dans les jours ou les heures qui viennent. La lueur d’espoir n’est pas pour elles. Pour elles, c’est trop tard. L’espoir est pour les autres et pour eux il est encore lointain.

Le dîner familial a fini bien tard hier. Pâques oblige, on discute et on mange. On mange et on raconte. Nous avons pris l’apéritif en famille, avec les parents d’Isa, mais le dîner avec des amis. C’est peut-être le premier dîner entre amis où chacun peut boire autant qu’il veut sans se soucier de la route du retour. « Chacun chez soi et Dieu pour tous ». Une expression qui prend un sens nouveau. Et si on célèbre ce soir la sortie d’Egypte, la fin de l’esclavage, c’est un sens inédit que prend le couplet traditionnel : « L’an prochain, nous serons libres ».

Ce matin, Daina, qui dirige le bureau de New York à mes côtés, m’explique qu’elle n’en peut plus. Les dispositifs d’aide américains restent bien flous. Elle avait téléchargé mardi le questionnaire nécessaire pour obtenir le bénéfice du plan PPP. Elle avait bien avancé. Entre-temps, le questionnaire a changé. Et puis, pour la faire courte, si on postule au plan A, on comprend désormais qu’on ne peut plus postuler au plan B, mais sur le plan C, il y a un report d’aide possible, sauf pour les salaires qui doivent être exclusifs au plan A. De quoi décourager certains. Peut-être pas un hasard. En attendant, en trois semaines, il y a 13 millions de chômeurs supplémentaires ici. Combien seront-ils dans 15 jours ?

On reçoit l’appel d’une agence. Ils veulent que l’on travaille pour l’un de leurs clients. Je retiens une phrase. « Le client a la trouille ». Pas de ce à quoi je pense. Voici ce que je comprends. C’est une grande marque bancaire. Le client pense qu’il a trop tardé à mener une vraie réflexion sur sa marque, sur son rôle, sur le sens de son travail et sur son identité. La marque pense que « ça va secouer à la sortie de la crise, notamment en part de marché. » J’ai entendu à peu près la même chose la semaine passée, ici, à New York. Une grande marque BtoB qui nous a demandé si nous étions en mesure de travailler et combien de temps il nous faudrait pour mettre en œuvre leur identité sonore. « On a tardé parce qu’il y a toujours d’autres priorité. Maintenant, il faut aller vite ». Vieux motard que jamais !

Un journaliste américain m’appelle et me demande si je veux prendre part à son article sur les opportunités ouvertes par la crise. Il dit même « Quel(s) bénéfice(s) y a-t-il à en tirer côté business ? ». Je réagis comme le Français que je suis. Cette question est pour moi indécente aujourd’hui. Pas pour lui. Et je le comprends. Business first. C’est aussi une traduction du légendaire optimisme américain. Il insiste. Je lui promets une interview dans 15 jours. Je lui explique que rien n’est certain aujourd’hui, qu’il faut rester prudent. « Dis-moi juste une chose qui va changer côté musique ». La seule certitude que j’ai, c’est que l’utilisation des grands tubes musicaux dans la pub, c’est terminé. Le mensonge émotionnel a trop duré. La récup’ émotionnelle sera lourdement sanctionnée désormais. « Je prends », me dit-il.

Théo vient me voir avec une question importante mais qui tombe comme un cheveu sur la soupe de ma To Do List. « Papa, est-ce qu’il faut être le meilleur pour être le chef ? » Pourquoi me demande-t-i cela ? Je pourrais réclamer un congé paternité pour répondre à sa question. Dans la grande tradition de Rabbi de Funès Jacob, et parce qu’il faut vraiment que je termine une belle petite série de mails, je réponds à sa question par une question : « Est-ce que Moïse était le meilleur ? Tu reviens me voir dans 15 minutes ». Ma question ne l’étonne même pas. Sortie d’Egypte oblige. Moïse était colérique, il était parfois violent et arrogant. On l’oublie souvent aussi mais Moïse était bègue. Pas un cadeau, d’être chef et bègue. Théo revient. Bethsabée avec lui. Ils me disent : « On a besoin de plus de temps ». Ça tombe bien. Mes mails aussi. Jamais à court d’idées, Théo se retourne : « Et si je réponds bien, je peux avoir Fortnite sur la Xbox ». Il ne lâche rien.

Je n’ai pas appelé ma sœur aujourd’hui. L’avoir vu si amaigrie sur Zoom il y a quelques jours m’a en réalité choqué. Je n’ai pas envie de demander de ses nouvelles. J’ai envie d’en recevoir des bonnes. Ce n’est pas pour aujourd’hui.

 

 

Journal du 10 avril 2020

29ème jour de confinement

J’allume mon téléphone le cœur plus léger qu’hier. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que les derniers appels professionnels reçus étaient encourageants. J’ai tort. Evidemment, une tonne de messages et de notifications. Je n’ai pas mis mes lunettes mais quelque chose attire mon regard. L’un des messages provient d’un ami, Jacob. Un truc m’intrigue. Je n’ai pas encore lu mais remarque que la photo de profil a changé. Je me redresse. Je prends mes lunettes. « J’ai perdu ma maman le 29 mars, à cause de ce putain de virus. Personne à l’enterrement ». Qu’est-ce qu’on peut bien répondre à ça. Je clique sur sa photo de profil. Lui et sa maman, tout sourire, au mariage du fils de Jacob, il y a quelques semaines. Une autre époque. Si proche. Si éloignée.

Aux États-Unis, il y a désormais 16 millions de chômeurs en plus. Et dans l’État de New-York, on franchit la barre des 7 000 morts. Des chiffres, encore des chiffres. Est-ce que je commence à m’habituer ? Est-ce simplement ma carapace qui s’épaissit encore ? Ce ne sont pas ces chiffres qui me font réfléchir ce matin. C’est la déclaration du Maire de New York. Si j’ai bien tout compris, l’année scolaire est terminée. Les écoles publiques n’ouvriront plus avant la fin de l’été. Ici, le principe de précaution en matière d’éducation est tel qu’il est certain que les écoles privées comme les universités ne rouvriront pas non plus. Et ça recommence. Dans la foulée, le gouverneur de l’État dit qu’aucune décision n’est prise. Si ces deux-là se remettent à se contredire, rien de bon ne se passera. Dans tous les cas, si les écoles publiques ne rouvrent pas, l’économie ne bougera pas. Personne ne va laisser ses enfants seuls à la maison. Les faire garder coûte bien trop cher à New York. On est partis pour une sacrée crise économique et sociale. Que feront les Français ? Rouvriront-ils les écoles ? Et quand ? Quelle que soit la réponse, personne ne sera content.

Call avec un client canadien. Nous avons créé l’identité sonore de cette marque il y a un an. Les résultats sont très bons et le client a suivi notre recommandation de travailler son identité vocale. Il a validé la stratégie qui est un pur contre-pied de ce qu’il faisait jusqu’à présent. Est-ce que la crise rend plus courageux ? Nous avons proposé que leur agence de branding et leur agence de pub prennent part au call. Dès le début, l’ambiance est à la fois très studieuse et très chaleureuse. Pourvu que ça dure. En attendant que tout le monde rejoigne le call, petit tour de table sur la santé des uns et des autres. Le patron de l’agence de branding raconte que ceux de sa famille qui appartiennent au monde médical, forment désormais une famille à l’intérieur de la famille. « Personne ne comprend vraiment ce qu’ils vivent. On est à la fois fiers et morts de trouille ». Le patron de l’agence de pub raconte que son aîné prépare son doctorat, que ce n’est pas facile dans les conditions actuelles mais qu’il est confiant. On passe aux choses sérieuses. Là encore, aucune trace d’égo mal placé. Les contributions sont directes, sincères, constructives. Personne ne tire la couverture. Ce virus change donc vraiment les gens. Au bout de 35 minutes, tout est dit. Pas la peine de faire plus long. On se sépare avec les vœux de bonne santé que chacun adresse. La cliente en formule de plus spécifiques pour ce fils qui prépare son doctorat. « Doctorat de quoi, au fait ? », demande-t-elle. « Zombie Army. C’est un jeu video », dit-il. « À raison de 10 heures par jour, ne viser que la Maîtrise serait un manque cruel d’ambition ». Vivement mon prochain call avec ce gars.

Donc j’y ai échappé de peu. La dernière réunion que j’ai faite avant le confinement familial était à Manhattan, le 12 mars. Je reçois un mail de R., lui aussi testé positif. À ce jour, je suis donc le dernier de cette réunion à ne pas l’avoir attrapé. Ou alors. Est-il possible que moi aussi je l’ai eu sans m’en rendre compte ? Ceux qui l’ont eu seront déconfinés. Sûrement. On ne va quand même pas souhaiter l’attraper au simple prétexte de pouvoir sortir. Je sens qu’on va encore marcher sur la tête.

Isa a besoin d’air et de parler de l’avenir. Nous ne nous projetons pas de la même façon dans l’après crise. Et nous en discutons. Qu’est-ce qui va changer ? Bien sûr, chacun peut nourrir des espoirs et vouloir que le monde ressorte meilleur de cet incroyable épisode. Tout est en crise ou presque. Et peut-être est-on aussi face à une crise morale. J’avoue. Je suis un peu las de lire de gros papiers sur le monde d’après où règnerait l’empathie. Je ne crois pas que les mauvaises habitudes disparaîtront d’un coup de baguette virale. Ça ne suffira pas de dire que ça suffit.

La semaine prochaine, Laurent [Cochini, Directeur Général de Sixième Son] et sa femme doivent accueillir un nouveau bébé. Le doute plane encore. Pourra-t-il assister à cet accouchement ? Et qui pourra garder sa petite de 2 ans s’il doit partir à la clinique ? J’imagine l’inquiétude qui doit les étreindre à chaque contraction. J’imagine aussi le petit bonhomme qui va naître, plus tard, quand il sera grand : « Je suis né en avril 2020. Quand le monde s’est arrêté, moi je suis arrivé ». Et quand il dira cela dans 90 ans, à ses petits-enfants, j’imagine leurs yeux grands ouverts, fascinés. Que dira-t-on de cette période dans 90 ans ? « Papi, tu as connu la crise des années 20, le Grand Confinement ? » Qui peut bien imaginer la place qu’aura ce moment de notre vie dans les livres d’Histoire…

Il faut que je me dépêche. La déconnexion digitale shabbatique débute dans 15mn. Tous les enfants me donnent leurs écrans. J’éteins tout. Quel soulagement ! 24 heures loin du monde et de ses malheurs. Juste Isa et moi, avec les 5 petits. Et si on faisait 48h cette fois-ci ? « N’y pense même pas », me dit Théo. « J’ai ma reprise sur Fortnite demain soir. Et je suis prêt à renier toute ma famille si quelqu’un m’empêche de jouer. » Il ne lâche rien.

 

 

Journal du 11 avril 2020

30ème jour de confinement

30 jours de confinement. Depuis le message de Jacob et le décès de sa maman, j’ai plus de mal à être léger. Depuis, je visualise cet enterrement, sans personne. Un cercueil et une âme sans vie livrés à eux-mêmes. À quoi tient la vie. Combien seront-ils de mes amis ou de mes proches à m’envoyer ce genre de messages ? Content que tous les écrans soient éteints aujourd’hui.

Ce matin, tout est calme dans la maison. Je suis le seul debout. Tout le monde dort. J’ai toujours aimé les samedis matin pour ça. Ils me permettent chaque semaine de mesurer ma chance. Dans une heure ou deux, ou peut-être dans quelques minutes, la maison va s’agiter. Isa va venir prendre son café et se lover contre moi. Gabrielle va crier « Biberon ! ». Elia va venir essuyer ses yeux plein de sommeil sur mon tee-shirt. Elle susurrera « J’ai faim, Papa » à mon oreille. Eva-Luna va venir poser un baiser sur mon front puis me tendra un grand sourire version dents-de-lapin. Bethsabée prendra la pose contre l’embrasure de la porte, les mains sur les hanches, déjà en mode TikTok. Portant le même tee-shirt qu’hier, avant-hier et avant avant-hier, Théo descendra avec sa tignasse désormais digne des Jackson 5, à la blondeur près. Il posera sa tête contre ma poitrine et dira « Yo ». Mais pour l’instant, je suis tout seul. J’aime ce calme rare du samedi matin. Le calme et la solitude auxquels ma vie a échappé jusqu’à présent. Pour rien au monde je n’en voudrai davantage. Dans quelques minutes, la maison sera livrée au 5 petits monstres. Ils la retourneront en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Cette maison calme et rangée ressemblera alors enfin à la maison foutraque et pleine d’amour dont j’ai toujours rêvé. Merci Isa.

C’est Elia qui sort en premier de son hibernation. Elle se frotte les yeux et se gratte la tête quand elle vient se lover contre moi. Ah, voilà une autre leçon du confinement. On a trop dit, « Le problème, c’est les autres ». On l’a trop entendu aussi. Désormais, en ce samedi plutôt nuageux, je comprends vraiment que c’est faux sur un point structurant de notre vie familial : les poux. Depuis qu’on a des enfants, et qu’ils vont à la crèche, nos enfants ont des poux. Et d’aussi loin que je m’en souvienne, on a toujours dit, « les poux, c’est la faute des autres ». Or, le gap culturel entre la France et les États-Unis n’est pas du tout soluble dans le pou. Ici, aux USA, le traitement des poux est terrible, alors qu’en France, le pou, c’était juste une affiche. Le deuxième jour après la rentrée à Paris, en septembre, la maîtresse de l’école placardait généralement un joli dessin coloré qui disait « Les poux sont de retour ». Une affiche qui n’allait pas quitter la porte de la classe jusqu’à la fin de l’année scolaire. Ici, rien à voir. Ici, il y a des séances programmées de « Lice Check » pour toute l’école. Les enfants sont mis en rang dans le préau et une dame, dont c’est le métier – oui ça existe – vérifie avec peigne et loupe. Elle note. Si votre enfant a un pou – ou plus si affinités – il sort du rang sous les yeux de ses camarades. L’école vous appelle et vous devez venir le chercher. Si votre enfant a des lentes, il reste en classe mais vous êtes averti par écrit. Dans l’ensemble, c’est assez humiliant et donc dissuasif. Le pire n’est pas là. Si votre enfant a donc des poux, il ne peut pas retourner en classe sans un certificat de traitement que seules certaines sociétés sont habilitées à délivrer. L’école, magnanime, vous fournit une liste de prestataires habilités. En septembre 2016, quand nous sommes arrivés ici, Théo et EvaLuna ont connu cette humiliation et nous la ruine. Sur la liste fournie par l’école – publique je précise –, la prestation la moins chère était 100 $ le check, 200 $ le traitement avec certificat. Or, pas de certificat pour une famille si tout le monde ne se soumet pas au check. Et bien sûr, si un autre membre de la tribu a des poux, pas de certificat s’il n’a pas le traitement complet. Welcome to New York. À peine étions nous arrivés que nous claquions, grands eigneurs, 1100 $ pour des poux. Et Isa de dire : « Bon, on arrête de se frotter aux petits camarades les enfants. On porte les cheveux courts, sinon ce sera pâte, matin, midi et soir ». Aujourd’hui, après un mois de confinement, le pou se joue de la distanciation sociale et de l’absence des petits camarades. Merci Elia pour cette belle leçon. Demain, je prends le chalumeau.

Ce virus. Ce monde. Ce confinement global. Le temps de la sidération n’est pas encore passé. Le temps de l’action n’est pas encore venu. Celui de la réflexion est encore trop pollué par des signes contradictoires. En ce samedi, où tous les écrans sont éteints, je me promets d’ouvrir une nouvelle phase de cet enfermement forcé. Je voudrais tenter de le faire : éteindre chaque jour mes écrans une heure, une heure seulement, pour réfléchir et écrire sur ce monde d’après qui ne sera pas meilleur si nous ne passons pas à l’action. Avec prudence, avec humilité, mais avec détermination. Une fois encore, je sais qu’il ne suffira pas de dire que ça suffit pour avancer.

Monopoly, Backgammon, Trivial Pursuit, Cluedo. L’après-midi transforme la maison en tripot. Le temps file quand on joue. Et l’heure est vite venue de ranimer les écrans. J’attends des nouvelles. WhatsApp est bien long à se lancer. Aucune notification en provenance de ma sœur. Danièle ne m’a pas laissé de message. Ce n’est pas une bonne nouvelle.

 

 

Journal du 12 avril 2020

31ème jour de confinement

L’école publique des enfants lance un appel aux dons. À New York, les écoles publiques ont en permanence des levées de fonds. C’est souvent drôle et imaginatif. Vente de pizza pour une sortie à l’Opéra. Concours de déguisements pour une sortie champêtre dans les forêts du Nord. Vente de bracelets pour l’équipement de la salle de sport. Vente de crêpes pour un spectacle de magie dans le grand amphi. Ce travail de récolte, c’est le fonds de commerce qui permet d’animer la communauté du quartier. C’est ce qui permet de rassembler toutes ces familles qui vivent autour de l’école et qui unissent leur destin. L’école appartient moins à l’État, aux enfants, qu’à leur famille. Il y a toujours un projet en cours de financement. L’an dernier, l’école a levé plus de 300 000 $ pour enrichir la vie des écoliers. Et pourtant, il y a de tout dans cette école, des riches et des pas riches du tout. L’appel aux dons de ce matin nous glace le sang. L’une des familles du quartier demande une aide financière pour payer la crémation de trois de ses membres, emportés par le virus.

Théo n’a pas la réponse. « Je ne comprends toujours pas pourquoi Dieu a choisi Moïse et tous ses défauts ». Cette histoire de chef le tracasse. « Au moins, ça répond à ta question. Non, le chef, ce n’est pas forcément le meilleur », lui dis-je. « Pourtant, il a été un bon chef, il a presque réussi sa mission ». Je le taquine. La question est épineuse. Moïse, avec tous ses défauts, a montré qu’il avait une vraie capacité à se remettre en question et à s’améliorer. Il a prouvé qu’il s’intéressait au sort des autres plus qu’au sien, qu’il faisait corps avec eux. Il a su s’entourer. Et quand il a fait une erreur, c’est lui qui en a payé le prix, pas les autres. Eux accèdent à la Terre d’Israël grâce à lui. Pas lui. « Théo, s’il te plaît, explique-moi pourquoi tu te poses toutes ces questions sur le choix du chef ». Mon monde s’écroule quand il me répond : « J’ai une équipe de folie sur Fifa, mais je ne sais pas qui mettre en capitaine ».

Isa a pris son ordinateur et vient s’asseoir à côté de moi. Elle pose son portefeuille sur la table. Connexion au site de l’école. La cagnotte est fermée. Déjà. L’objectif de dons pour la famille endeuillée a été atteint en moins d’une heure. Isa est désolée. Elle a les larmes aux yeux. « On n’a pas été au rendez-vous », dit-elle. On ne dit rien. On pense la même chose. On espère qu’on n’aura pas une autre occasion comme celle-là de venir en aide à une famille du quartier. Rien n’est moins sûr.

Enfin des nouvelles de ma sœur Danièle. Et les nouvelles sont bonnes. « J’ai bien dormi et je remange ». Cela faisait bien une semaine que j’attendais un message comme celui-là. « Je suis encore fatiguée, mais rien à voir avec ces derniers jours ». J’ai presque envie de crier « Champagne ! ». Elle rajoute : « Tu es au courant pour Maman, tu as des nouvelles ? ». Est-ce qu’il serait possible d’avoir une bonne nouvelle, de pouvoir en profiter quelque temps sans qu’on vous assène un petit coup derrière la tête ? Je crois que tout le monde a bien compris que toute bonne nouvelle est par essence éphémère et perdue dans un océan de malheur. N’empêche. J’appelle ma mère. Elle ne répond pas. J’appelle Karen, ma sœur cadette. Personne ne répond. Je retenterai plus tard.

Je m’autorise un moment de musique. L’un des thèmes sur lesquels nous travaillons pour un client de l’agence me reste en tête. Il fait son œuvre. Je m’installe au piano et improvise dessus. Gabrielle débarque. Elle a mis un déguisement de princesse et prend la pose. Je me retourne et l’applaudis. « Non, non, Papa, arrête pas la musique, je vais te faire un pestacle de danse ». Il faudra se souvenir que, tempête ou pas, certaines choses dans le monde continuent de tourner. Des choses belles et innocentes. Avant de reposer mes doigts sur le clavier, je pose un baiser sur les cheveux de Gabrielle. Pestacle !

Karen a vu que j’avais cherché à la joindre. Pendant que je récurais la salle de bain avec Bethsabée, elle m’a laissé un message. Je ne le vois qu’à l’instant. « On a dû appeler un médecin pour Maman, mais pour le moment ça va. Il voulait l’hospitaliser, mais elle a dit non. Elle lui a expliqué les vases communicants. Désolée de ne pas t’avoir tenu au courant. Je t’appelle demain ».

 

 

Journal du 13 avril 2020

32ème jour de confinement

Les nouvelles du jour n’en sont pas, à en croire le New York Times. Il n’y a strictement rien de nouveau dans le résumé d’information que je reçois ce matin. Seuls les chiffres changent. C’est de France que viendront des nouvelles. Emmanuel Macron doit s’adresser aux Français ce soir. Un exercice impossible d’équilibriste. Il faut tenir les bêtes en cage mais leur dire que la cage va s’ouvrir. On verra bien. Les nouvelles dont j’ai besoin ce matin, ce sont celles de ma mère. Et elle ne répond pas. J’essaye de joindre Karen, ma sœur cadette. Elle a vu mon message sur WhatsApp. Pour le moment, pas de réponse.

Nous sommes à la veille de signer un nouveau contrat chez Sixième Son, et un gros. Écrire cette phrase me semble assez irréel. J’espère aussi que je ne me fais pas de fausse joie. Après un premier échange de mails, le Directeur de la Communication propose une vidéo conférence. Il veut voir « si ça matche entre les équipes ». Il commence par dire que le calendrier de cette mission n’est en rien lié à la situation sanitaire. Il a un grand lancement de marque en septembre. L’identité sonore est la dernière touche de son dispositif. Nous sommes 15 en ligne. Et tout se passe pour le mieux. Quand se conclue le call, le Directeur de la Marque ajoute : « C’est sympa de se voir comme ça et de voir que ça fonctionne. On peut continuer comme ça et avancer ». Bonne nouvelle, mais moi je dois être vieux jeu : j’aime encore mieux quand on se voit en vrai. Je me garde de le dire.

J’ai enfin des nouvelles de ma mère. Je comprends que mes nièces ont donc dû faire venir un médecin car elle se plaignait de maux de gorge et de difficultés à respirer. Les conclusions sont rassurantes, quoi que. Un peu de contexte. Mes parents, 96 et 88 ans, habitent depuis 4 ans maintenant avec trois de leurs petites-filles. Chacun y trouve son compte. Les filles, le gîte et le couvert pour faire leurs études dans de bonnes conditions. Mes parents, une compagnie bienveillante et attentive. Ma mère, comme mon père, n’ont jamais aimé les médecins. Pharmaciens tous les deux, ils ont pesté toute leur vie contre ces « toubibs qui n’ont rien compris » et qui leur envoyaient des patients hagards portant du bout des doigts des ordonnances mal ficelées. Combien de fois ai-je entendu des clients de la pharmacie familiale dire qu’ils n’avaient pas compris ce que le médecin leur avait dit. Mes parents avaient souvent le sentiment qu’on leur refilait la patate chaude et que c’était à eux de faire le service après-vente. À titre personnel, il m’en aurait fallu bien moins que ça pour haïr les toubibs. Si peu de gens les comprenaient à l’époque, quasiment personne n’arrivait à les lire. Personne n’a-t-il jamais imaginé inscrire au concours de première année de médecine un module « calligraphie » ? Ça en aurait écrémé du monde.

Alors qu’ils sont à la retraite depuis 30 ans, je sais que mes parents ont gardé un peu de cette méfiance vis-à-vis du corps médical. Mes nièces ont donc fait les choses en grand pour accueillir le médecin venu examiner Maman. D’abord, ma mère et l’une de mes nièces l’attendent assisses sur le pas de la porte. Pas question qu’il entre et que rentre avec lui le risque d’un virus. Ensuite, toutes les deux ont mis une charlotte de cuisine sur la tête, un masque et des gants. À se demander qui va ausculter qui. J’imagine la tête du toubib arrivant chez eux. Enfin, comme le médecin lui dit qu’il faut peut-être aller à l’hôpital pour faire des examens, ma mère lui explique qu’elle va finalement très bien. Elle lui explique surtout son concept à elle des vases communiquant. « Dans la petite pièce au fond à gauche, il y a mon mari qui se repose. Mon mari et moi, on est une seule vie, répartie en deux vases communicants : « Si vous me prenez moi à l’hôpital, vous allez l’inquiéter. Il va être malheureux, donc je vais être malheureuse. Je ne vais pas aller mieux si je suis malheureuse et lui non plus. Alors, je vais rester ici, et tout va s’arranger. Le jour où on devra partir, on partira ensemble, tous les deux, tranquillement». Le médecin n’insiste pas. Il pense à un début de laryngite. Gérable. L’hôpital, c’est par précaution. Il s’en va. « Attendez. Je voulais vous dire merci d’être venu. Vous avez tellement de choses à faire, et vous venez me voir moi, une vieille dame. Que Dieu vous bénisse. Et surtout ne vous inquiétez pas pour moi».

Emmanuel Macron a parlé. Sans surprise. J’avais misé sur le 18 mai. Ce sera le 11, mais ça ne veut rien dire. Chacun y trouvera ce qu’il veut. Et tout le monde y trouvera de quoi être insatisfait. Le déconfinement sera progressif. Cela laisse une quinzaine de jours au gouvernement et aux autorités sanitaires pour définir les règles et les étapes de cette libération. 15 jours, c’est un monde. Je note simplement que contrairement au maire de New York, Emmanuel Macron parle de la réouverture des écoles. Ça ne va pas être du gâteau, cette histoire. J’imagine un système proche de la circulation alternée en cas de pollution. « Lundi, pourront aller en classe les garçons bruns s’ils sont gauchers. Mardi, les filles blondes à taches de rousseur. Mercredi, les droitiers bruns portant des lunettes. Jeudi, ceux dont les parents travaillent dans la restauration et les salons de coiffure. Vendredi, tous les autres, sauf les Roux qui devront attendre ». Devant l’état de nervosité de certains parents, je suis sûr qu’un système comme celui-là relancerait la croissance économique. Ou du moins celle des ventes de produits de coloration capillaire, « À faire soi-même à la maison ».

 

 

Journal du 14 avril 2020

33ème jour de confinement

Cette fois-ci, ils sont deux. Au réveil, deux copains m’apprennent le décès de leur Maman. L’un des deux a réussi à être à ses côtés dans les derniers instants. L’autre, non. Les deux semblent très distants à l’heure de parler de ce qui leur arrive. Les deux réussissent à formuler des vœux pour les autres, à afficher une sorte de détachement. Comme une fatalité. Quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire. Les chiffres officiels de contamination ne sont quand même pas incroyablement élevés. Il y a officiellement 2,3 millions de cas d’infection au monde. Soit 0,03% de la population. Comment se fait-il que je connaisse autant de gens qui l’ont et de gens touchés par des décès dans leur premier cercle ?

Je réussis enfin à parler à ma mère. Elle ne se souvient même plus d’avoir vu un médecin. Ou plutôt si, mais comme si c’était une anecdote. Comme si le médecin allait réussir à la contredire, elle, et à l’amener à l’hôpital. Un détail, cette visite. « D’ailleurs, je n’ai plus mal nulle part ». Ma mère est une louve et c’est un mur. Le principe même d’un raisonnement ne l’intéresse pas. Ma mère raisonne avec son cœur. « La tête, je laisse ça à d‘autres ». Je peux définir ma mère par une phrase et une histoire. La phrase d’abord. Ma mère veut être gentille avec les autres mais d’abord avec les siens. Elle sait prendre ses distances avec la vérité, la réalité et la logique, à la condition que les siens y trouvent leur compte. Et quand on lui met sous le nez ses contradictions ou qu’on ressort des phrases absurdes qu’elle a pu prononcer, ma mère réplique « Celui qui a dit ça, il est parti ». Imparable. L’anecdote ensuite. Quand j’étais petit, j’accompagnais souvent ma mère faire le marché. Un jour, devant l’étalage de fruits et légumes, un monsieur devant moi dans la file prend un abricot et le mange. Le maraîcher le voit et ne dit rien. Je fais pareil – ce qui n’est pas bien, je l’admets. Je me prends dans la foulée un coup de cagette sur la tête. Pas violent mais pas gentil non plus. Ma mère demande au maraîcher ce qu’il fait. « Votre fils vient de voler un abricot, Madame. Il n’a que ce qu’il mérite ». « Monsieur, personne ne lève la main sur mon fils ». Avec un calme remarquable, ma mère saisit à deux mains l’étalage remplit de fruits et légumes et le retourne avec une force impressionnante et une sérénité souveraine. Ma mère.

Depuis 15 jours, j’ai reçu 15 propositions pour faire des conférences en ligne, principalement en Europe. Je les accepte à la condition que chacune donne lieu à un échange. Pas de monologue. La question du sens des marques, de la justesse de leur communication, de celle de leur identité est au centre du questionnement. Je pense à Michelin. Ce concept d’« Emotional Decency », c’est peut-être chez eux que j’ai commencé à le formuler. C’est peut-être eux les premiers à m’en avoir inspiré les prémices. Il y a quatre ans, au siège de Michelin à Clermont-Ferrand, les patrons de la marque m’avaient raconté comment la marque Michelin évoluait et ce qui leur semblait nécessaire pour la définir désormais. Bien sûr, ils parlaient de la vocation, de la personnalité et des valeurs de la marque. Des émotions aussi. « Il y a des émotions qui nous vont bien, qui sont vraiment liées à ce qu’on apporte ou bien ce à quoi l’on sert. Il y a aussi des moments qui sont à nous, où l’on a un vrai rôle à jouer. Et d’autres pas du tout. L’idée, c’est qu’il faut qu’on reste à notre place, tant en matière d’émotions que de moments. Sinon, on ne sera pas lisibles, pas justes et pas légitimes. Et ça, on n’en veut pas ». L’histoire de Michelin est faite de grands et de petits moments où la marque a eu une longueur d’avance. Avec l’invention de Bibendum ou du pneu radial, ils ont fait et compris des choses avant les autres. Ma prochaine conférence en ligne est à l’invitation de l’agence Epoka le 7 mai. J’écris à la marque pour l’inviter à y prendre la parole.

Je reçois souvent des messages d’anciens Edhec. J’en reçois plus en ce moment. Surtout depuis que Jean-Jacques Goldman a envoyé cette petite vidéo pour honorer le personnel soignant. Goldman, le plus célèbre des Edhec. La seule fois où j’ai discuté avec lui, il m’a époustouflé. On parle souvent de sa gentillesse, de son humilité. Moi, c’est son intelligence, son à-propos qui m’ont bluffé. La petite photo qui nous réunissait a beaucoup circulé à l’Edhec. Mais non, je ne ferai pas de petite vidéo en reprenant des chansons de JJG. L’Edhec, ce n’est pas vraiment une école de musique. C’est une grande école formidable qui m’a donné beaucoup plus que ce que j’imaginais. Je leur dois mieux qu’un énième massacre de « Quand la musique est bonne ». Sauf bien sûr, en mode karaoké à Lille, avec bière et flammekueche.

Des Français, à New York, il y en a beaucoup. Autour de 90 000. C’est ce que j’entendais l’an dernier au consulat de France à New York. Ce soir, j’ai le sentiment qu’un vent de panique s’empare de cette communauté. Pas mal de messages WhatsApp de copains français installées à Manhattan ou à Brooklyn. Certains prennent le pouls des uns et des autres. « Et vous, vous restez ? » Le chômage qui explose ici touche aussi les Français. Pour certains, plus de travail, ce n’est pas simplement plus de salaire, c’est surtout les valises. Départ obligatoire des États-Unis sous 48h. C’est la sanction immédiate qui attend les détenteurs de certains visas. C’est une double déchirure. Celle du départ et celle de l’échec. Là aussi, quand les portes s’ouvriront, qui sera là, qui aura survécu ?

 

Journal du 15 avril 2020

34ème jour de confinement

Ce matin, le New York Times a renoncé à publier son décompte journalier des cas et des morts. En échange, c’est du grand Trump à tous les étages. Le Président américain retire son financement à l’Organisation Mondiale de la Santé, émanation de l’ONU. Que le WHO soit devenu une officine de propagande au service du gouvernement chinois, ce n’est pas surprenant. Qu’il faille réformer, comme à peu près tout à l’ONU, ce n’est pas une surprise, mais est-ce vraiment le moment ? Allons bon. Le Président des États-Unis appelle également au soulèvement contre le confinement adopté par certains États et certains gouverneurs. Il prend un ton martial. C’est la guerre. Mais laquelle ? C’est peut-être l’inverse de la guerre à laquelle appelait Emmanuel Macron. Faire la guerre en restant chez soi, c’est mener la guerre sanitaire. Pas très guerrier comme posture mais c’est le choix de la France. Un choix logique et qui semble faire ses preuves. Refuser de rester chez soi et allez travailler, c’est mener la guerre économique, pour ne pas que tout s’effondre. J’imagine bien que ceux qui entendront le Président américain seront majoritairement ceux qui n’ont pas le choix. Pas de travail, pas de salaire. Pourtant, il y a bien deux guerres. Et il faudra gagner les deux, des deux côtés de l’Atlantique. Mon voisin italo-américain a eu la gentillesse de rentrer nos poubelles ce matin, je le remercie de loin. Il me dit « Alors en France, vous payez les gens à rester à la maison. Qui voudra encore aller au travail ? Il y aura toujours un risque de virus. Pourquoi le prendre si tu gagnes autant à la maison qu’à l’usine ? ». Ça le fait sourire. Lui aussi, Business First. Je n’ai pas le courage de lui dire que ce n’est pas si simple.

Je n’ai pas pleuré, mais c’était moins une. Ce matin, je fais des crêpes pour les enfants. Théo et Bethsabée sont dans la cuisine avec moi. Leur distant learning commence avant les autres. Nous sommes au calme. Mes nièces appellent en vidéo. Elles sont avec mon père. Je lui fais coucou de la main. Je prends de ses nouvelles. « Tout va bien ici. On ne bouge pas », me dit-il. Théo vient à côté de moi. Il envoie un baiser de la main à son grand-père. Je suis content de ce moment entre eux. Et mon père, d’un revers de la main qui dit à ma nièce : « Allez, arrête cette vidéo, ça me fait trop de peine de les voir, de les savoir enfermés comme nous, de savoir qu’on ne peut pas se voir. Ce n’est pas ça se voir ». Ses yeux sont embués. Il raccroche. À 96 ans, mon père a tous les droits. Il a le droit de ne pas faire semblant. Il a le droit de dire que se voir à travers les écrans, ça ne suffit pas, ce n’est pas ce qu’il veut. Ce n’est pas ça avoir des enfants et des petits-enfants. Je comprends sa peine. Elle me cueille. Je la fais mienne. Théo me regarde et attend des paroles qui ne viennent pas.

Barack Obama soutient donc la candidature de Joe Biden. Ce n’est pas une surprise. Il insiste : ce n’est pas le retour des années Obama. Son discours est prudent mais limpide. Je le trouve très réussi. Mais il est inaudible. Ici, la campagne présidentielle est reléguée loin, très loin, dans les manchettes. La campagne, Trump la fait tout seul. Sa campagne contre le virus et ses conséquences économiques, c’est ce qui lui tient lieu de campagne électorale. Novembre, c’est demain. Ce sera donc un plébiscite en forme de match : Trump contre Covid-19. Biden est inaudible. D’ailleurs, il ne dit rien. Ça ne servirait à rien. Et même les accusations de viol qui tombent sur lui sont inaudibles. Les États-Unis qui raffolent de ce genre d’histoires restent de marbre. Le virus, ce n’est pas bon pour la démocratie. On le savait déjà. Ce pourrait être pire encore.

Je lis un brief que j’ai reçu hier. J’en suis sûr, le monde de la marque a aujourd’hui une occasion historique de se racheter ou de sombrer. À l’heure où nous apparaît plus clairement que jamais ce qui est essentiel et ce qui est superflu, il est temps de refermer un chapitre ouvert depuis trop longtemps en communication. Le « Tout est bon pour vendre », c’est terminé. Le pathos à tout prix, c’est fini. C’est vrai, on le disait déjà avant, mais qui le faisait en vrai ? Bien sûr qu’il y aura des cyniques et des faux-semblants. On peut parler de transformation, de nécessaire transformation. Combien en parleront sans passer à l’acte ? Si on en parle, on donne les clés pour agir. En matière de marque, il y aura l’art et la manière de transformer. Tout est chahuté dans cette crise, mais on ne rebâtira pas sur des sables mouvants. Il faut des bases solides et une vision pour transformer. Au chaos et au doute, certains ajouterons une déstabilisation superflue, parce que leur transformation ne sera pas légitime ou s’appuiera sur des choses incompréhensibles. Je crois que l’identité est ce qui peut servir de socle. Qui je suis. À quoi je sers. Oui, il y aura des cyniques mais je crois que le monde les repérera mieux. Je peux me tromper. Je ne suis pas encore convaincu que le monde d’après sera mieux que le monde d’avant, mais je crois fermement qu’on entre dans une période de quitte ou double. Se racheter ou sombrer.

It’s time that we began to laugh and cry and cry and laugh about it all again. Leonard Cohen est dans ma tête depuis le début du confinement. Leonard Cohen a marqué notre arrivée au États-Unis. Il est mort quelques jours après que nous ayons posé nos valises, ici, à Brooklyn. Leonard Cohen m’a toujours impressionné, sa voix, sa musique simple et si sophistiquée mais aussi son parcours de vie, son parcours spirituel. Je reste à jamais marqué par l’image de ses mains, levées et tendues vers la foule lors de l’un de ses concerts. Des mains tendues pour jouir de son privilège de Cohen, descendant des grands prêtres. Des mains tendues pour bénir la foule, pour appeler sur elle une force millénaire, mystique et profondément ancrée en lui. Un geste d’amour, pour former le plus beau des vœux, celui qui convoque la lumière, la bienveillance et la paix sur les Hommes.

It’s time that we began to laugh and cry and cry and laugh about it all again. Oui, le moment viendra, nous rirons et pleurerons et rirons de tout à nouveau. Théo me regarde jouer ces accords assez simples. Il se met au piano. J’appuie sur REC. Je joue mais Théo ne joue pas, il me regarde. Il oublie de jouer, pas de me sourire. Enfin, il joue. J’appuie sur STOP. Je me lève. Je pose mes lèvres sur son front. Et je le « bénis ».

 

Michaël a accompagné la journée du 15 avril d'une illustration sonore disponible ici : https://soundcloud.com/user-925049975/so-long-avec-theo.

 


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