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Annabelle Gawer : « La régulation des plateformes digitales est une question géopolitique »


Publié le 29/03/2021

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Le Parlement européen organise aujourd’hui une conférence virtuelle centrée sur la gouvernance des plateformes en ligne . Pour la première fois, des membres de la Commission, des experts, un syndicaliste et un cadre de Google vont se réunir pour parler des options politiques qui permettraient de façonner un avenir numérique fondé sur des principes. Professeure d’économie digitale à Oxford et à l’Université du Surrey, Annabelle Gawer, qui va animer ces débats, a publié, à la demande du Parlement, un rapport sur l’impact économique et sociétal de ces plateformes digitales . Elle nous explique les enjeux énormes qui sont aujourd’hui sur la table…

 

 

INfluencia : pourquoi la conférence que vous allez animer aujourd’hui est-elle si importante ?

 

Annabelle Gawer : il s’agit de la première conférence que le Parlement européen organise autour des nouveaux projets de loi qui visent à mettre fin à l’irresponsabilité des grandes plateformes du numérique, le Digital Markets Act (DMA) et le Digital Services Act (DSA). Cette table ronde va réunir des gens qui n’ont pas l’habitude de parler ensemble, à savoir un syndicaliste, le directeur de la concurrence pour l’Europe de Google, l’économiste en chef de la direction générale de la concurrence de la Commission et plusieurs universitaires. Nicolas Schmit, le Commissaire pour l’Emploi et les Droits Sociaux, va également intervenir. Cette conférence intervient à un moment crucial car le Parlement s’apprête à analyser des projets de loi extrêmement importants qui visent à réguler les plateformes digitales. L’Europe est en première ligne dans cette bataille et nous nous trouvons aujourd’hui à un point d’inflexion important.

 

 

IN : pourquoi la période actuelle est si cruciale ?

 

A.G. : L’Union européenne tente depuis dix ans de contrecarrer la puissance des plateformes en utilisant les outils habituels des régulateurs. Mais après une décennie de procès et des amendes records imposées à Google, l’UE a réalisé qu’elle n’était pas parvenue à changer le dynamique du marché numérique et elle s’est sentie en position d’infériorité. Face à ce constat d’impuissance, elle a compris qu’il était nécessaire d’imposer de nouvelles lois. Depuis plusieurs années, elle a multiplié les rapports et conduit des consultations extensives pour savoir comment s’y prendre. Elle a commencé par faire des petits pas en condamnant la manière dont les plateformes malmenaient les PME. Elle s’est ensuite opposée aux réseaux sociaux et notamment à Facebook qu’elle accusait d’incitation à la violence. Beaucoup ne voyaient pas le rapport qui pouvait exister entre l’abus de position dominante de sites vendeurs et la mauvaise gestion éditoriale de contenus diffusés sur les réseaux mais tous ces problèmes ont pourtant la même racine.

 

 

IN : et quelle est-elle ?

 

A.G. : tous ces problèmes sont liés à la capture systématique des données personnelles et au non-respect de la vie privée des internautes. Il ne faut pas oublier la question du manque de protection sociale dont souffrent les salariés de ces plateformes tels les chauffeurs Uber par exemple. Au fil du temps, les élus ont réalisé que ces thèmes commençaient à préoccuper de plus en plus le grand public. Aux Etats-Unis, -un pays qui était jusqu’alors plutôt à la traîne concernant les questions liées à la régulation des plateformes numériques-, le Congrès a récemment publié un rapport critiquant l’abus de pouvoir des GAFA après avoir interrogé les patrons de Google, Amazon, Facebook et Apple.

 

 

 

IN : cette prise de conscience ne semble pourtant pas avoir enrayé le succès des géants du web…

 

A.G. : c’est même le contraire qui s’est produit. Les seules entreprises qui ont profité de la pandémie sont, une nouvelle fois, les plateformes numériques. Elles ont engrangé des bénéfices colossaux l’année dernière. Nous sommes de plus en plus dépendants d’elles et les gouvernants n’ont plus la main pour leur imposer quoi que ce soit. Les projets de lois européens visent à inverser cette tendance.

 

 

IN : n’est-il pas déjà trop tard ?

 

A.G. : Je suis optimiste par nature. Je n’ai pas peur que les nouvelles lois ne passent pas mais le plus dur sera de les appliquer car il va falloir mettre en place des mécanismes d’implémentation efficaces et surtout très flexibles car les technologies évoluent sans cesse. L’enjeu est là. Mais si l’UE ne fait rien, elle va se tirer une balle dans le pied et le contrecoup social sera énorme. Le scénario que je crains le plus est que le régulateur impose des règles dans son coin et que les géants de la Silicon Valley ne changent rien à leurs habitudes. Aujourd’hui, les gouvernements, les entreprises et le grand public ne veulent plus que la situation actuelle perdure. La régulation des plateformes digitales est devenue une véritable question géopolitique. Si rien n’est fait, les Etats vont perdre leur puissance et le pouvoir des plateformes qui ont pour objectif d’accroître leurs profits (et non pas d’améliorer la société) va s’accentuer. C’est cela qui est en jeu aujourd’hui. Le moment est crucial…

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