23 mars 2011

Temps de lecture : 3 min

La foule et le mensonge

Le dernier livre d’Umberto Eco fait débat et pose la question du mensonge érigé en vérité. Un voyage dans les mécanismes de la propagande qui fait écho à l’actualité et qui pose de vraies questions de société, notamment sur la création de mythes influant sur les foules.

«Le Cimetière de Prague» crée la polémique. Dans ce roman d’époque, le grand écrivain italien emmène ses lecteurs dans une intrigue ésotérique comme il les affectionne depuis «Le Pendule de Foucault» ou «Le Nom de la Rose ».

Mais loin du decorum et de la trame historique, Eco se lance cette fois dans une histoire défrayant toujours la chronique, celle de l’histoire cachée de l’écriture du «Protocole de Sages de Sion», un faux décrivant la pseudo-volonté de conquête du monde par les Juifs et les Francs-Maçons, écrit par un Russe en 1901 et qui a été ensuite repris de nos jours par les antisémites de tous bords, les nazis dans les années 30 jusqu‘aux radicaux islamistes aujourd’hui.
Au-delà de la qualité intrinsèque du livre (ce point étant d’ailleurs fort discuté, le philosophe Pierre-André Taguieff a récemment dit que ce roman est du «Dan Brown pour Bac + 3»), le livre crée une polémique sans précédent pour un ouvrage d’Umberto Eco.

Bon nombre d’experts estiment que l’auteur a été un peu léger dans le traitement de cette histoire plutôt explosive, et laissent flotter le doute quant à sa critique fondamentale de l’antisémitisme des auteurs du «Protocole».
Plusieurs voix se sont élevées en Italie dans la communauté juive, suivie par la théologienne catholique Luciana Scaraffia, qui a affirmé que «Les continuelles descriptions de la perfidie des Juifs dans le livre d’Eco font naître un soupçon d’ambigüité».
Mais au-delà de la polémique, la question posée par le livre d’Eco est celle de la propagande. Car le «Protocole» était un instrument de propagande. Un faux qui continue pourtant d’inspirer, malgré le fait qu’il ait été démontré qu’il a été fabriqué de toutes pièces.

Un faux qui pose la question du mensonge et de la propagande mais aussi de la perméabilité des masses (et surtout des foules) à ces discours et à ces thèses si les bonnes méthodes sont utilisées. Serge Tchakhotine, sociologue censuré pendant la seconde guerre mondiale, a développé une analyse inspirée des théories des reflexes conditionnés de Pavlov dans son ouvrage mythique «Le viol des foules par la propagande politique».
Selon lui, d’une manière générale, «le succès de la propagande dépend de l’habileté du propagandiste à associer un des thèmes qu’elle développe à une des quatre pulsions majeures de l’être humain (agressivité, satisfaction matérielle, désir sexuel, amour parental).
L’individu soumis à ces pulsions agirait de façon inconsciente conformément à ce qui lui a été dicté»*. C’est le modèle de la «seringue hypodermique», symbolisant la possibilité d’injecter à des individus et à une foule des messages totalitaires. Foules manipulées, foules violées, individus transformés en robots, une véritable mythologie s’est progressivement créée, qui a vu dans la propagande l’arme absolue à l’époque des media de masse.

Cette époque est pour le moins révolue mais dans notre ère digitale sociale, quelle est la place du mensonge et de la propagande et leur impact sur les foules? Les travaux du penseur américain Howard Rheingold, qui pressentait l’avènement de « foules intelligentes » reliées et connectées par les nouvelles technologies laissent à penser que les foules sont devenues imperméables à ce genre de dérives et de discours. Un débat qui rappelle l’opposition des travaux de Gabriel Tarde et Gustave Le Bon tous deux penseurs des phénomènes sociologiques du 19ème siècle.

Pour Tarde, la foule est naturellement dangereuse car incontrôlable et dominée par l’instinct de meute et l’imitation affective, alors que Le Bon développe la notion d’ «âme collective» de milliers d’individus séparés qui peuvent à un moment donné se regrouper sous l’influence de «certaines émotions violentes ou d’un grand événement national» .

Il y a beaucoup de foules dans l’actualité en ce moment (en Libye, dans les pays arabes, et même au Japon, où l’absence de foule est palpable: comme si celle-ci avait presque été «effacée» par le Tsunami). Il est passionnant de se poser la question de l’évolution de la perméabilité de ces masses aux mythes et à la propagande à l’ère digitale et des réseaux sociaux.

 Thomas Jamet – NEWCAST – Directeur Général / Head of Entertainment & brand(ed) content, Vivaki (Publicis Groupe)
thomas.jamet@vivaki.com / www.twitter.com/tomnever

La rédaction

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