9 septembre 2021

Temps de lecture : 6 min

Fiore Longo, Survival International France : « démystifions l’idée d’une nature séparée de l’humanité »

Face au Congrès Mondial de la Nature qui se tient actuellement à Marseille, Survival InternationalRainforest Foundation UK et Minority Rights Group ont rassemblé des scientifiques, des juristes et des représentants des peuples autochtones pour définitivement mettre à mal le modèle de « conservation forteresse ».

Le vendredi 3 septembre dernier, le Congrès Mondial de la Nature organisé par l’UICN – Union Internationale pour la Conservation de la Nature – démarrait en grande pompe dans la cité phocéenne. Dans un contexte d’érosion sans précédent de la biodiversité près de 15 000 représentants du monde scientifique, de gouvernements, de collectivités locales, d’ONG, d’agences publiques, et même de multinationales, cherchent à faire émerger des solutions concrètes pour la conservation de notre planète. Pour de nombreux médias qui le couvrent, cet événement qui se clôturera le 11 septembre prochain est « le plus important en matière de préservation de la nature que la France n’ait jamais accueilli », et même « le plus grand événement mondial jamais organisé sur la biodiversité ». Rien que ça. Pourtant, de nombreux activistes ont défilé, pancarte à la main, dans les rues de Marseille pour pointer les causes réelles de la crise climatique : la surexploitation des ressources naturelles et l’hyperconsommation, favorisées par un système économique néo-libéral. Cette manifestation était le dernier acte d’un important contre-congrès organisé en faveur des droits des peuples autochtones.

Intitulé Notre Terre ! Notre Nature, ce cycle de conférence au slogan univoque, #decolonizeconservation, avait pour principal objectif de nous mettre en garde face aux dangers de la conservation forteresse, telle que promue par l’UICN. Également connu sous le nom de colonialisme vert, ce terme est défini par Survival International, l’ONG instigatrice de ce congrès,  comme « l’idée reçue et raciste selon laquelle on ne peut pas faire confiance aux autochtones pour s’occuper de leurs propres terres et des animaux qui y vivent. Ses partisans considèrent les premiers gardiens de la nature comme une “nuisance” qu’il faut “gérer” au lieu de les considérer comme des experts de la biodiversité locale et des partenaires clés dans le domaine de la conservation de la nature ». Pour la trentaine de scientifiques, juristes, militants et représentants des peuples autochtones participantes, il était nécessaire de tirer la sonnette d’alarme face à la mesure phare proposée par l’UICN : le « 30 x 30 », ou le renforcement à hauteur de 30% de la création d’aires protégées par les États d’ici 2030. Une mesure « sans aucune base scientifique réelle », pour Simon Counsell, ancien Directeur de Rainforest Foundation UK et actuellement conseiller de Survival International. « Pourquoi 30% et pas 40% ? Comment cela a été calculé ? En quoi l’objectif précédent de 17% a été bénéfique jusque-là ? ». Après deux jours de débats qui auront rassemblé 3000 participants en ligne comme en présentiel – et dont nous vous invitons à grossir les rangs en allant consulter l’intégralité du congrès sur Youtube –, les parties prenantes ont appelé à ce que les droits des peuples autochtones soient remis au centre des politiques environnementales et à une abolition totale du 30 x 30.

Rencontre avec Fiore Longo, la directrice de Survival International France, un des instigateurs de ce contre-congrès.

 

 

IN : Comment vous êtes-vous réparti les rôles avec, Rainforest Foundation UK, Survie ou encore Attac dans la tenue de ce contre-congrès ?

Fiore Longo : Les trois structures à l’origine de cet évènement sont Rainforest Foundation UKMinority Rights Group, et nous, Survival International. Les autres organismes que vous avez cités sont nos partenaires et nous soutiennent, par exemple en communiquant autour de l’événement à leurs adhérents. Cela s’explique par le fait que nous sommes les trois seuls organismes basés en France, avec du personnel qui parle la langue, et donc plus aptes à gérer une partie logistique d’autant plus complexe à cause des mesures sanitaires en vigueur. En ce qui concerne le choix des intervenants, la plupart des participants travaillent à nos côtés depuis bien longtemps, mais nous avons également publié un appel sur internet pour inciter toutes les personnes susceptibles de bien vouloir partager leur expérience à nous rejoindre. Même moi qui travaille sur le sujet depuis des années, j’étais étonnée de la quantité de répondants qui se déclaraient victimes, dans leur terre, de la conservation forteresse et qui étaient prête à se soulever contre l’UICN. Ce qui était à la base une petite aventure s’est rapidement transformée en grand mouvement collectif.

 

IN : D’un point de vue historique, à quand remontent selon vous les premières manifestations de cette vision ethnocentrée de la conservation de l’environnement ?

F.L : Cela remonte à l’instauration des premiers parc naturels aux États-Unis, vers la fin du 19ème siècle. Les mouvements conservationnistes américains, notamment portés par Henry Thoreau, se basaient, et c’est toujours le cas, sur l’idée que la nature doit rester vierge. Yellowstone et Yosémite ont ainsi été fondés sur l’expulsion des communautés amérindiennes qui y vivaient. Ce modèle a ensuite été importé par les Anglais et les Français dans la conquête de l’Afrique, avec en toile de fond la deuxième révolution industrielle : plus on détruisait notre environnement, plus on fantasmait sur l’idée d’une nature africaine intacte. Pour les colons, les Africains ne savaient pas comment protéger leur territoire. Il fallait donc les en priver, notamment pour la livrer, en toute discrétion aux chasseurs occidentaux. Tous les décrets coloniaux de l’époque sont ainsi basés sur le racisme. Il fallait tout simplement sauver l’Afrique des Africains. Encore plus grave, beaucoup d’occidentaux étaient persuadés, sans aucune preuve, que les peuples autochtones avaient détruit plusieurs forêts dans des territoires qui n’en avaient jamais connu. Un autre mythe qui est né à cette époque est celui des forêts vierges. Je déteste ce terme de « forêts intactes » de tout contact humain. En réalité, elles ont toutes accueilli, ou accueillent encore, des populations, mais celles n’y habitent tout simplement pas de la même manière que nous, et il est donc plus difficile de les recenser. Les civilisations façonnent la terre depuis la nuit des temps, mais certaines avec plus de bon sens que d’autres.

 

IN : L’UICN explique vouloir faire de la sensibilisation à l’écologie l’un de leurs axes majeurs. Comment jugez-vous cette démarche ?

F.L : Vouloir éduquer les gens à cette vision de l’écologie est totalement contre-productif. On perd facilement 10 ans pour mettre en place des mesures qui ne résoudront en rien la situation. La protection de la biodiversité ne relève pas uniquement du domaine biologique, mais également d’une remise en cause du modèle social, économique dans lequel nous vivons. Sans cela, tout n’est que jardinage.

 

IN : En prenant l’exemple du laxisme de Jair Bolsonaro face aux incendies qui calcinaient l’Amazonie il y a 2 ans et de la volonté d’Emmanuel Macron de promouvoir un droit d’ingérence environnemental, quelle politique préconisez-vous lorsque les gouvernements des territoires les plus en danger ne semblent pas prêts à les protéger ?

F.L : Parler de politique environnementale sans évoquer l’économie me parait toujours très bizarre. Par exemple, le président Macron fait cette déclaration haute en couleur, mais cela ne l’empêche pas de négocier en catimini son ralliement à l’accord UE-Mercosur. Je suis née en Amérique Latine, donc oui, pour moi Bolsonaro est un criminel. Mais il ne faut pas oublier que l’exploitation des ressources des pays du Sud sert in fine à nourrir les populations des pays du Nord. Le plus important est d’éduquer les gens à mieux consommer. Comment sauver l’Amazonie sans remettre en cause les quantités énormes de Soja qui sont importées depuis des années vers l’Europe ? Cette déclaration est encore une fois l’exemple d’une vision moralisatrice à la française, comme si la France et ses entreprises n’avaient en rien participé à l’exploitation des ressources naturelles en Afrique. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

IN : Avec le recul, la crise sanitaire n’aura-t-elle pas été un mal nécessaire pour réveiller la conscience écologique de beaucoup de citoyens ?

F.L : Il y a beaucoup de personnes qui ont commencé à évoquer la préservation de l’environnement suite à la pandémie, mais une nouvelle fois de manière dépolitisée. L’industrie de conservation a par exemple continué de prétendre que le réel danger venait de la manière de consommer de certaines populations locales, alors qu’elle continuait elle-même à promouvoir la surexploitation laitière. Encore une fois, cela révèle un racisme évident qu’il est primordial de combattre. Le Covid a permis de se questionner, certes, mais les réponses n’étaient souvent pas les bonnes, notamment à cause de la désinformation orchestrée par certains médias.

 

IN : Concernant le dernier rapport publié par le Giec, pensez-vous, comme certains activistes, que ces publications alarmistes successives sont finalement contre productives, que l’expertise mobilisée est souvent inachevée et qu’elle ne sert qu’à donner aux responsables politiques l’illusion d’agir?

F.L : Je pense que savoir la vérité est toujours utile. Surtout que ce n’est pas au Giec de donner des solutions mais aux politiciens. Le principal est d’avoir des données statistiques pour ensuite inciter les personnes aux commandes à prendre les bonnes décisions. Personnellement, je reste optimiste, sinon je ne pourrais pas faire ce que je fais. Mais il est vrai que présenter le changement climatique comme la pire menace pour l’humanité, nous empêche de comprendre que le plus grand danger est justement notre modèle économique actuel. Cela ne fait qu’inciter les nouvelles générations à la peur.

 

IN : Avez-vous eu des retours de l’UICN ?

F.L : Avant même la tenue de notre congrès, notre idée était de publier un grand manifeste de Marseille. Comme par hasard l’UICN prévoit désormais la même chose. Oui, nous savons de source sûre qu’ils sont au courant de notre action et qu’on s’est fait remarquer. Mais vu les intérêts économiques énormes qui sont en jeu, même si on a gagné la bataille, on n’est pas près de remporter la guerre. Cependant, on a donné le signal qu’une résistance s’organisait et qu’une alternative crédible était possible.

 

 

 


 

En résumé

Comment préserver durablement les territoires en proie au dérèglement climatique ? Tout simplement en faisant davantage confiance aux populations autochtones qui les composent.

Sacha Montagut

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