11 mai 2011

Temps de lecture : 4 min

L’érotique du digital

Les technologies digitales créent une érotique proche de l’animalité en ce qu’elle signifie un accroissement de la concupiscence. Une révolution est en cours, proprement fondamentale dans notre rapport à nos pulsions. Par Thomas Jamet.

Sexe et digital font bon ménage et ce depuis les débuts du world wide web : le mot « sexe » est de loin le plus tapé sur tous les moteurs de recherche depuis la création du réseau, des millions d’heures de porno sont regardées tous les jours dans le monde entier sur des sites au succès florissant comme Youporn, le sexe arrive sur mobile avec l’ouverture de magasins d’appli ouvert uniquement aux adultes sur le système d’exploitation Android et les sites de rencontre clairement tournés vers la satisfaction d’une envie sexuelle pullulent.

Le phénomène ne touche d’ailleurs pas que les hommes : le site Adopteunmec.com est un des grands succès français de ces dernières années et permet aux jeunes femmes de consommer la gent masculine comme un produit de supermarché. Le porno connaît même une nouvelle heure de gloire avec le développement de la technologie 3D (le premier film en 3D de l’histoire du porno a rapporté plus d’argent qu’Avatar, pourtant plus gros succès de l’histoire du cinéma contemporain) et touche tous les publics.

L’environnement ainsi créé par les nouvelles technologies et le fait digital brouillent les pistes en mettant au premier plan l’envie sexuelle en lui permettant de s’éparpiller, de se dilater et de se cristalliser sans sentiment de culpabilité selon les contextes, et de connaître une satisfaction immédiate. Il s’agit là d’un retour à l’animalité. C’est ce qu’Alexandre Kojève, philosophe français d’origine russe, établit dans son Introduction à la lecture de Hegel (1930) après une fine observation de la société de consommation naissante aux Etats-Unis. Pour lui, l’homme revient à l’animalité en ce que la civilisation américaine de l’après première guerre mondiale l’entoure, le comble de biens, de services répondant immédiatement à ses besoins.

C’est un glissement entre désir humain et désir animal, car là où le désir humain est contrôlé, auto-limité par la culture ou la conscience, le désir animal s’oriente pour sa part vers une recherche de satisfaction immédiate : un animal qui a faim sera parfaitement satisfait s’il mange.

Il s’agit là d’un changement de paradigme majeur par rapport aux règles classiques construites par la société patriarcale et moderne qui taisait les pulsions. C’est ce que Freud touchait du doigt dans Malaise dans la civilisation (1930), un ouvrage qui met en lumière le fait que la culture soit construite sur plusieurs principes-clé dont la renonciation au plaisir égoïste, le refoulement des pulsions et le principe de culpabilité. Le vent de liberté sexuelle et la satisfaction du désir grâce au digital est bien à lire sous un angle psychanalytique. Les nouvelles technologies permettraient une satisfaction immédiate de tous nos besoins et désinhiberaient nos envies, nos pulsions et permettraient en cela de répondre à tous nos besoins.

Ce qui est en cours est visible via le prisme du désir sexuel et de la satisfaction de celui-ci mais va bien au-delà de l’acte d’accouplement, ce qui serait très limitant. La société contemporaine nous offre depuis quelques années, avec l’établissement de la société de consommation tout d’abord puis avec le digital et le développement de la mobilité (qui en est un prolongement) une satisfaction immédiate et concrète de tous nos besoins : l’information est disponible partout, n’importe où et sur n’importe quel canal et tous les contenus sont disponibles sur tous les contenants C’est ce que l’on appelle l’ATAWAD (AnyTime AnyWhere AnyDevice). L’ATAWAD symbolise le décloisonnement des pulsions remarquées initialement par Freud.

Le digital ouvre tous les possibles et il n’y a plus de limites : à chaque besoin correspond une réponse, accessible immédiatement et sans délai. Pour chaque désir ou question, il existe en effet une réponse ou application sur l’AppStore ou l’Android Market. Celles-ci nous permettant de trouver un magasin dans une ville que l’on ne connaît pas, de consulter nos comptes bancaires en pleine nuit en vacances, de consulter la carte de la ville dans laquelle nous passons le week-end, de trouver une réponse à une question d’ordre médical, de télécharger un film ou un titre de musique…

Sans même que nous nous en rendions vraiment compte, l’envie et le besoin, la satisfaction des désirs sont bel et bien libérés. On a faim, on mange. Cet aller-retour entre humanité et animalité crée une ambiance, un état d’esprit global. Il y a dans ce mouvement une pulsion qui a tout d’une « sensibilité primitive » telle qu’a pu la décrire Michel Maffesoli dans Le Rythme de la Vie ou Georg Simmel lorsqu’il parlait de vitalisme et la revitalisation de nos désirs grâce au digital a un rapport avec un certain réenchantement du monde.

Nous retrouvons notre posture d’hommes primitifs, d’enfants éternels dont le carburant est le présentéisme. Dans cette configuration, nous réinventons l’imaginaire et le désir contre les règles, le muthos contre le logos, les petites histoires et les petits plaisirs du quotidien contre le rationalisme, le long terme et la logique. Ce mouvement représente une re-mythification de l’environnement.

Les nouveaux ressorts du désir permis par le digital ouvrent la vanne au retour de la figure mythologique d’Eros et à la concupiscence (concupiscere). Le mot signifie « désirer ardemment » et partage son étymologie avec le nom du Dieu de l’Amour latin Cupidon, l’équivalent du grec Eros. La concupiscence est l’attirance pour la jouissance, l’envie de vivre sensuellement. C’est bien ce qui est en œuvre aujourd’hui. Nous voyons ainsi revenir Eros et Cupidon, une joyeuse et libidineuse envie de jouir de ce monde qui se donne à voir… et à toucher via internet, le mobile et les nouvelles technologies. La technologie nous fait revenir à notre animalité via une érotique du digital.

Thomas Jamet – NEWCAST – Directeur Général / Head of Entertainment & brand(ed) content, Vivaki (Publicis Groupe)
www.twitter.com/tomnever

La rédaction

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