18 décembre 2014

Temps de lecture : 9 min

L’émergence de la nouvelle école du rap français

Mais à quoi ressemble le rap d'aujourd'hui et qui sont ses nouveaux ambassadeurs ? INfluencia se focalise sur la génération montante du rap français.

Mais à quoi ressemble le rap d’aujourd’hui et qui sont ses nouveaux ambassadeurs ? INfluencia se focalise sur la génération montante du rap français.

Politique, égocentrique, gangsta, hardcore, jazz ou grand public le rap sait transcender la scène musicale française depuis le milieu des années 80. Une nouvelle ère s’annonce avec une transition générationnelle et technologique qui ouvre la voix à une école revisitée du rap « made in France ». Tel est le propos du documentaire  » La nouvelle école du rap français  » qui sera diffusé ce soir sur France Ô.

INfluencia s’est posé avec ses protagonistes pour mettre des mots sur leur film signé Nema Prod.  » L’idée première a été de comprendre l’évolution de la décennie passée, pour mieux déterminer qui sont les rappeurs d’aujourd’hui. Qu’elles sont leurs influences actuelles et ont-ils envie d’être différenciés de leurs aînés ? », expliquent Charles Cuvillier et Thomas Correia, les deux producteurs  » C’est la première fois qu’un travail de ce type est mené sur la scène du rap français, et plus particulièrement sur le côté artistique, culturel et non people « .

Qui sont les nouveaux Prince de la ville ?

Dinos, Fababy, Kaaris, L’Entourage, Orelsan, Guizmo, Isleym représentent  » cet âge d’or  » évoqué dans le film. Une génération aux influences musicales démultipliées par rapport à la génération 80/90 voire celle du début des années 2000. Car l’avènement du numérique leur a donné une accessibilité à la musique qui les a fait sortir des courants musicaux d’origine du rap. Leur créativité a explosé avec l’entrée en force, entre autres, de l’électro qui a ouvert le champs des possibles. Au début des années 2000, le mythique groupe  » barré  » TTC avait déjà exploré cette voix qui faisait défaut au rap français.  » Ces jeunes sont influencés par tellement de courants différents que leurs compositions amènent de vraies nouveautés. Mais cette explosion de la créativité et cette facilité à consommer du son peuvent aussi être négatives car ils prennent moins de temps que leurs aînés pour composer. Le résultat n’est donc pas toujours au rendez-vous « , soulignent Charles Cuvillier et Thomas Correia.

Influencés par les néo-hip-hoppeur américains, ils revendiquent donc une liberté totale : ils se débarrassent des contraintes de production lourdes des maisons de disques, préférant les studios et les labels à taille humaine. Ils réinvestissent les rues, micro à la main, pour remettre aux goûts du jour les scènes ouvertes et les concerts sauvages.  » Ma volonté est de témoigner d’une époque où les règles du milieu semblent différentes, et dans laquelle la prise de pouvoir ne se fait ni par la violence ni par le clash, pourtant si populaires chez la jeune génération d’auditeurs. Cette nouvelle école a pris le pouvoir par la technique, les lyrics, le flow. En un mot : par le style « , insiste Dimitri Danvidé, le réalisateur.

L’esprit de clan presque tribal qui imposait des codes a aussi volé en éclat. Le rap d’aujourd’hui est moins engagé, moins revendicateur. Les interprètes sont plus blasés, car élevés dans une crise permanente et acceptent mieux la société de consommation dans laquelle ils évoluent. Travailler ou représenter les marques ne posent aucun problème car ils ont déjà en eux une volonté d’entreprendre et in fine de travailler avec des professionnels du marketing.

Une école du rap 2.0

Rapper, connecter, partager. Un triptyque qui sied bien à cette nouvelle génération qui a compris que le culte de l’image et de la conversation était un atout majeur dans leur développement. Sans vraiment représenter cette génération  » Me, Myself and I « , ils ont intégré la communication comme élément incontournable. Les réseaux sociaux permettent une proximité avec leur communauté de fans mais sont aussi un bon moyen de tester leurs derniers morceaux.  » Avec Internet, leur activité s’est accélérée. Tout va trop vite et la pression peut être énorme. Si une mixtape ne marche pas dans un délai très court, il y a peu de chance qu’elle dure et personne ne reviendra dessus… On rentre dans une époque où le rap devient jetable. Sa qualité est parfois même bâclée par trop de pression et l’appétit permanent des fans toujours plus demandeurs « , regrettent les deux producteurs.

Malgré tout, le documentaire met bien le doigt sur un réel renouveau. La nouvelle génération d’artistes, à la fois unie, éclectique, gavée de références multiples et éduquée musicalement au rap des années 90, n’hésite plus maintenant à mettre en avant les liens forts entre la nouvelle école du rap français et celle de ses prédécesseurs. Car l’une de ses volontés est bel et bien d’être reconnue par ses pères tout en revendiquant son indépendance et en se différenciant par le ton et le style. Cette génération fascine les médias et les observateurs qui peinent à les insérer dans un cadre. Normal ! Elle est inclassable et c’est ce qui est intéressant à suivre… Précisions ci-dessous avec le réalisateur Dimitri Danvidé.

Gaël Clouzard / @G_ael

 » On sent un engouement particulier pour le rap « 

INfluencia : Cette génération est-elle aussi engagée que celle des anciens. Doit-elle l’être ?

Dimitri Danvidé : Difficile de faire des généralités concernant toute une génération, surtout quand celle-ci est extrêmement diverse et éclectique. Mais je pense qu’elle est un peu moins politisée. C’est aussi une question d’époque, si des MC de 20 ans chantaient aujourd’hui, « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? « , ils passeraient pour des guignols doublés de racailles et ils seraient attaqués par Manuel Valls pour incitation à la haine.

Et puis, est-ce que les discours politiques des pionniers du rap français ont finalement été suivis d’effet ? Quand je vois l’évolution de la plupart d’entre eux, j’en doute. En outre, quand on gratte un peu, les acteurs de l’époque te disent aujourd’hui que le discours politisé de certains n’était qu’une façade et un moyen de se faire une place dans les médias ou d’occuper le vide laissé par les rockeurs et les punks. On parle d’ailleurs de ce passage de témoin entre punk et rappeur dans le film et on se rend bien compte que la transition était impossible en raison de leurs philosophies de vie opposées. Pour schématiser, c’était les punks anarchistes face aux rappeurs néo-capitalistes

Maintenant savoir s’ils doivent être engagés, à eux de décider. Le rap n’est pas, à la base, un instrument de propagande politique, il l’a été un moment aux USA avec BDP et Public Enemy, mais ca n’a pas duré. Le rap c’est de la musique, et plus précisément le prolongement de la musique Noire US. On ne reproche pas à Robin Thicke et Pharrell Williams de ne pas parler des ghettos et de la difficulté d’être un jeune aux USA. Ils parlent de ce qu’ils connaissent à savoir de costumes, de marques, de voyages à Tokyo et de mannequins à poil dans les chambres d’hôtels. Alors pourquoi le reprocher à des rappeurs français de 20 ans? Chacun est libre d’avoir ou non un discours politisé. Mais le rap n’a jamais été politique et ne l’est toujours pas. C’est très bien expliqué dans le film par Sear du magazine Get Busy et qui était présent au tout début du phénomène .

INfluencia : Comment peut-on qualifier cette nouvelle génération et quelles sont ses particularités ?

Dimitri Danvidé : Elle est très hétéroclite au point de faire faire parfois un très grand écart à ses auditeurs. Le rap d’aujourd’hui ce n’est pas que de la trap ou des clones de Booba, il est au contraire diversifié et il y en a pour tous les goûts comme le montre le fossé entre Kaaris et Guizmo.

Et je prends peur, quand j’entends des professionnels d’un certain âge consacrer des émissions spéciales à cette jeune génération, en partant du postulat qu’aujourd’hui tout se ressemble ! Mais ce n’est pas étonnant car c’est difficile à 45 ans d’écouter un gamin de 20 ans te raconter la vie. Et en réalité, de leur propre aveu, ils n’écoutent plus de rap français aujourd’hui. Alors sans généraliser, il y a quand même un vrai problème avec ceux qui sont censés parler de cette discipline en France, car entre les aigris et les faux spécialistes qui n’écoutent pas la musique, c’est parfois compliqué.

C’est un peu comme au cinéma où il y en a toujours pour te dire « le cinéma français c’est nul, rien de mieux que le cinéma US « . Mais quand tu creuses, tu te rends compte que ceux qui le critiquent ne le regardent pas ou peu. Pas plus que le cinéma américain d’ailleurs, dont ils ne voient que quelques films.

INfluencia : Pourquoi si peu de représentantes féminines dans le film ?

Dimitri Danvidé : C’est vrai, il n’y a qu’une seule fille et en plus elle n’est pas vraiment une rappeuse ! Mais c’est l’état de la scène actuelle, il n’y a quasiment aucune rappeuse de la nouvelle génération qui parvient vraiment à faire son trou et à remplir des salles. Il y a eu un saut de génération, et l’époque des Diam’s, Casey, Laidy Laistee et compagnie est révolue. C’est d’ailleurs assez étrange, le rap a tendance à se diluer et aller vers la pop qui est un milieu très féminin. Aux USA, les rappeuses sont présentes et travaillent aussi bien avec des artistes venus de la pop que de l’électro ou de la soul. Les artistes se mélangent : Amy Winehouse bossait avec Salaam Remi et était une grande copine de Nas. Lady Gaga a été découverte par Akon, Justin Timberlake fait son chemin avec Timbaland.

En France c’est différent : la variété y est omniprésente et ses codes l’empêchent d’aller vers le rap, même si il y a des passerelles. Comme avec Biolay qui a invité plusieurs fois des rappeurs sur ces albums. Alors que la pop américaine aspire toutes les formes de musique. Quand on voit l’évolution d’un Justin Bieber ou d’une Miley Cyrus, il y a fort à parier que, dans cinq ans, des stars de la country comme Taylor Swift feront peut-être du rap. Aux USA, le marché est roi, en France on pense beaucoup plus à l’image. Pour vendre plus d’albums, quitter le monde du rap c’est plus facile à l’instar de Stromaé. Mais personne n’est dupe, car cet artiste incroyable est aussi un MC. Alors c’est sûr, pour son avenir, une jeune artiste française préféra tendre vers Shym ou Alizée que vers Pand’Or ou Keny Arkana. Mais on prépare un autre film sur le sujet et on reviendra en parler.

INfluencia : Cette nouvelle école est-elle plus fédératrice et éclectique au niveau de son public ?

Dimitri Danvidé : Plus fédératrice, c’est difficile à dire. Plus éclectique, oui. Il y a vraiment de tout. Et au concert du S-crew qui est l’un des fils rouges de notre documentaire, on est frappé par la profusion de jeunes filles des beaux quartiers venues s’éclater en écoutant du rap. Ce qui était déjà le cas avant : NTM avait également un public très parisien et ils étaient chez eux sur Canal Plus. Toutefois, depuis 3 ou 4 ans, on sent un engouement particulier pour le rap et on voit revenir des publics qui s’en désintéressaient.

INfluencia : L’avènement du numérique et la démocratisation des nouvelles techno ont-ils libéré la créativité et cassé les codes du rap ?

Dimitri Danvidé : On ne peut pas dire que les codes aient été cassés. C’est toujours délicat de faire comme si rien n’avait été fait avant et ce serait schématique de dire que le rap est plus créatif aujourd’hui parce qu’il utilise des samples de jazz, de la funk et de l’électro que les puristes connaissent depuis longtemps. Le rap est le prolongement de la musique Noire américaine, c’est quelque chose de très fort au même titre que la soul, la funk, ou le blues. Donc c’est une musique pratiquée par pas mal d’esthètes et de pointures, notamment aux USA. Mais on trouve aussi des trucs bidons, faits par des mecs qui ne bossent pas car c’est une musique de proximité, de rue, elle est ouverte à plus de monde, comme le punk, encore une fois.

Donc Internet et toutes les nouvelles technologies ont évidemment permis à certains de sortir du lot, sans Internet pas de buzz autour des Rap Contenders, et je n’aurai peut-être pas interviewé la moitié des MC présents dans le film. Mais il y a encore des MC qui ne sont pas ultra connectés aux réseaux sociaux et compagnie, et qui sont en tête d’affiche. Dans cette musique l’image est importante, plus que dans les autres encore, donc les rappeurs font très attention à ne pas passer pour des guignols, car tout va très vite avec les nouvelles technologies.

L’image était déjà très importante pour les MC du passé, mais les choses allaient moins vite, les bagarres entre Joey Starr, Doc Gynéco et Passi ne faisaient pas la Une comme celles de Booba, Rohff et Lafouine. Or, le journalisme c’est adapté aux réseaux sociaux et quand tu regardes BFM, tu as parfois l’impression d’être sur ton fil d’actu Facebook.

Bref, les rappeurs d’aujourd’hui ne sont pas plus libres qu’avant, mais la facilité d’accès à la musique a fait éclore une génération de MC très éclectique qui a autant de qualités et de défauts que la précédente, n’en déplaise aux puristes. Mais comme le dit Lino dans le film :  » Pour savoir si on a affaire à un nouvel Age d’or, il faudra attendre quelques années et voir si des albums classiques sortent de cette génération « .

Propos recueillis par Gaël Clouzard et Eric Espinosa

La rédaction

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