6 juillet 2015

Temps de lecture : 6 min

Créativité : l’intelligence artificielle aux frontières de la pensée

« Je pense qu'il y a quelque chose qui n'est peut-être pas tout à fait au point dans votre verséthiseur. » Ainsi s'adresse l'éditeur à sa belle voisine et poétise Aurora Day. Cela se passe en 1961, dans l'esprit de J.G Ballard*, à moins que ce ne soit demain dans un salon parisien ?

« Je pense qu’il y a quelque chose qui n’est peut-être pas tout à fait au point dans votre verséthiseur. » Ainsi s’adresse l’éditeur à sa belle voisine et poétise Aurora Day. Cela se passe en 1961, dans l’esprit de J.G Ballard*, à moins que ce ne soit demain dans un salon parisien ?

Un avenir où le robot sera le créateur… Ce n’est pas une utopie, mais la réalité de demain. Soit, mais ce robot, assistera-t-il ou surpassera-t-il l’homme qui l’a créé ? Le prochain Picasso sera-t-il un ordinateur ? Le tube de l’été jaillira-t-il d’un logiciel ? Le Goncourt 2017 risque-t-il de revenir à un programme informatique ? Ces questions ne manquent pas de diviser les spécialistes. Les incroyables progrès technologiques réalisés ces dernières années – qui aurait dit au tournant du millénaire que les particuliers seraient capables de piloter un drone depuis leur smartphone et de chatter en ligne avec des amis australiens sans débourser un centime ? – permettent aujourd’hui de se demander si l’intelligence artificielle (IA) pourrait devenir aussi créative que l’homme. Le génie de Léonard de Vinci, le talent de Paul McCartney, l’inspiration de Claude Monet… pourraient-ils un jour être reproduits par la « machine » ? Le débat est ouvert.

La créativité informatique intéresse les chercheurs depuis plus d’un demi-siècle. L’un des tout premiers programmes d’intelligence artificielle, baptisé « Logic Theorist », a été écrit en… 1955. Pourtant, aujourd’hui, les experts ne parviennent pas à s’entendre sur la définition même du mot « créativité ». « Les acceptions autour de ce terme varient d’une personne à l’autre », lâche Yves Demazeau, le président de l’Association française pour l’Intelligence Artificielle (AFIA). Parfois, les questions les plus compliquées sont résolues par les réponses les plus évidentes. « J’ai cherché comment qualifier la notion de créativité et j’ai trouvé que la définition de… Wikipédia était celle qui résumait le mieux ma pensée, reconnaît humblement Stéphane Doncieux, professeur à l’Institut des systèmes intelligents et de robotique. On y lit ceci : “La créativité décrit – de façon générale – la capacité d’un individu ou d’un groupe à imaginer ou construire et mettre en œuvre un concept neuf, un objet nouveau ou à découvrir une solution originale à un problème.” » Cette définition dépasse donc largement le cadre strict de la « création » au sens artistique du terme. « La créativité concerne aussi bien l’automobile que les sciences ou l’industrie, confirme Bernard Ourghanlian, le directeur technique et sécurité de Microsoft France. Une nouvelle façon de réaliser une opération chirurgicale peut s’avérer créative. »

Jacques Pitrat, directeur de recherche émérite de l’Université Pierre et Marie Curie considéré comme l’un des pères de l’IA en France, a la même approche : « Pour moi, une belle démonstration à un problème donné peut être créative si elle m’étonne. Et l’ordinateur parvient aujourd’hui à m’étonner. Vous savez, il est très subjectif de définir qu’une chose est créative ou non. »

Guetta sans son MacBook ?

Les chercheurs s’accordent aujourd’hui presque tous à dire que l’IA peut aider l’homme à « créer ». « En science, la machine permet de plus en plus aux chercheurs de faire des découvertes, car elle est notamment capable de faire de très grandes quantités de calculs que l’homme ne pourrait réaliser sans elle, rapporte Jean-Gabriel Ganascia, professeur à l’université Paris 6 spécialisé dans l’IA. De même qu’il n’est plus étonnant de voir des artistes s’associer un ordinateur pour créer, et ce phénomène va se développer encore, car ces machines deviennent un objet de notre quotidien. » Que serait en effet David Guetta sans son MacBook ? Le peintre britannique David Hockney a, lui, à plusieurs reprises, troqué ses tubes de couleurs et ses pinceaux contre une tablette graphique, un ordinateur et un iPhone. Les algoristes vont encore plus loin en créant des œuvres grâce aux algorithmes qu’ils ont mis au point. Mais la machine peut-elle être créative sans l’appui ou l’aide de… personne ? Certains en sont persuadés.

« IBM a conçu le système Watson qui s’est montré capable de remporter en 2011 le jeu Jeopardy ! dont le principe est de trouver les questions à des réponses données, rappelle Jacques Pitrat. J’ai été très impressionné par ce programme, car il faut se montrer créatif pour remporter une telle compétition. » Watson a également « inventé » des recettes de cuisine pour le magazine culinaire américain Bon Appétit : goûtez ces travers de porc au fenouil et sauce barbecue rehaussée d’une moutarde piquante à la pomme… L’éditeur américain de logiciels Autodesk et le cabinet new-yorkais de design The Living ont, quant à eux, demandé à un ordinateur de créer avec un algorithme une chaise la plus légère possible. Le logiciel EMI (Experiments in Musical Intelligence) du professeur David Cope, de l’université de Californie à Santa Cruz, est programmé pour composer des morceaux à la manière de Bach ou Mozart. « Les résultats produits sont assez bluffants, reconnaît Bernard Ourghanlian. Il est difficile de reconnaître qui du maître ou de la machine a imaginé la pièce. » Mais peut-on parler de création quand on imagine une œuvre « à la manière de… » ? Les avis sont, là aussi, partagés.

La liberté au bout du codage ?

Tous les grands artistes se sont en effet inspirés des travaux de leurs prédécesseurs pour façonner leur propre style. L’intelligence artificielle est aujourd’hui en mesure de faire de même, mais sans toutefois avoir franchi le cap qui la verrait imaginer une forme d’art inédite. Les exemples de « création » tout juste cités sont basés sur le système de « programmation par contraintes » qui consiste à définir un espace de solutions et à laisser l’ordinateur chercher parmi des milliers d’options possibles celles qui entreraient dans cette sphère définie au préalable. Les chercheurs ont ainsi expliqué au « chef Watson » quels étaient les goûts préférés des Américains avant de lui demander de concocter une recette. Les particularités des centaines d’ingrédients intégrés dans son logiciel, comme leur acidité ou leur douceur, ont également été précisées par les informaticiens. IBM n’a en effet toujours pas inventé la machine à goûter les mets… Le logiciel EMI utilise, lui, les caractéristiques des œuvres de Mozart ou Prokofiev pour composer. « On demande ainsi à l’ordinateur de résoudre un problème bien particulier en utilisant des méthodes définies à l’avance, résume Stéphane Doncieux, qui pilote un projet européen de robotique baptisé Dream. Toute la partie créative vient donc des ingénieurs qui ont mis au point le programme. » Pourrait-on un jour aller au-delà ?

« Je pense que nous sommes à l’orée d’une période où les ordinateurs seront capables de résoudre des problèmes que l’homme ne peut pas solutionner seul, prédit Yves Demazeau, qui est aussi directeur de recherche au CNRS. Je crois vraiment beaucoup à cela. » Les défenseurs de cette thèse suivent une logique toute simple. « Nous étions tous des cueilleurs et des chasseurs dans le passé, et chasser le bison ne nous permet pas de nous transformer en bons mathématiciens, tranche Jacques Pitrat. Je suis en conséquence convaincu que notre intelligence limitée sera un jour supplantée par l’ordinateur, et il n’y a pas de raison de penser qu’une machine ne puisse pas un jour écrire un livre ou peindre un tableau. » Encore faut-il que l’homme permette à l’ordinateur de « créer » en toute liberté… « Les personnes qui créent des algorithmes devront faire preuve de courage en laissant un peu plus de liberté aux ordinateurs, entrevoit Herman Akdag, professeur au Laboratoire d’informatique avancée de Saint-Denis (LIASD) de l’université Paris 8. Les algorithmes comportent en effet encore trop de barrières. Ils se contentent de partir du rationnel, mais il faudrait rendre ces modèles plus souples pour aller au-delà des résultats que l’on obtient aujourd’hui. » Certains pensent toutefois que l’homme gardera toujours une longueur d’avance sur la machine.

Tous derrière l’improbable

D’autres experts sont beaucoup plus radicaux sur cette question. « L’intelligence artificielle fera preuve de créativité dans le futur, mais dans le domaine artistique, il sera beaucoup plus compliqué de savoir si une œuvre imaginée par un programme est créative ou non, car un tel jugement est extrêmement subjectif. Je ne vois pas aujourd’hui comment une machine sera capable, comme on le dit en anglais, de penser out of the box, ou sera capable d’avoir l’idée un jour de peindre une toile en utilisant une seule couleur comme Soulages l’a fait », soulève Bernard Ourghanlian. Directeur général et cofondateur de Fifty-five, agence spécialisée en data analytics, Mats Carduner ne dit rien d’autre : « Je ne crois pas au monde transhumain dans lequel la machine deviendrait tellement autonome qu’elle pourrait se passer de l’homme pour créer des choses. L’esprit humain se caractérise par le fait qu’il est capable de réaliser un saut créatif sans se référer à ses expériences passées. La machine, elle, ne peut pas faire de telles choses et je ne vois pas comment elle pourrait le faire un jour. »

L’improbable n’empêche toutefois pas de chercher… Et cette question n’a pas fini d’attiser la curiosité des chercheurs du monde entier. Les grandes innovations futures « ne viendront pas des laboratoires universitaires, mais des grandes entreprises qui investissent beaucoup d’argent dans l’intelligence artificielle, note Jacques Pitrat. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Watson a été mis au point par IBM. Apple et Google sont aussi très présents dans ce secteur. » Après l’imac, l’iPhone, l’iPad et l’Apple Watch, peut-on s’attendre à consacrer un jour l’Iwriter, l’Ipainter ou l’Apple musicien ? À suivre…

Illustrations : Pablo Grand Mourcel

Article tiré de la revue N°14 consacrée à la « créativité »
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Therin Frédéric

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