22 janvier 2024

Temps de lecture : 7 min

Claire Léost (Prisma Media ) : « Les moindres faits et gestes du groupe Bolloré sont interprétés, déformés »

On la dit sans égo, intelligente, facile à travailler, on évoque, "l'énigme Claire"... Celle qui n'aurait pas d'émotions? insiste Influencia, non, rétorquent les proches, "ses émotions ne viennent pas contrer sa raison"... La présidente de Prisma Media, Claire Léost déroute en tout cas pas mal son petit monde, et traverse la vie avec une insoutenable liberté d'être, et des résultats qui la rendent précieuse là où elle passe...

un magazine sur trois vendu en France est un magazine Prisma.

INfluencia: plus de deux ans se sont écoulés depuis votre arrivée chez Prisma Media. Quel bilan avez-vous fait à votre arrivée  ?

Claire Léost: j’ai été nommée Présidente de Prisma Media juste après son rachat par Vivendi. Le constat que j’ai tout de suite fait, c’est celui d’un groupe déjà très puissant à la fois sur le print et le digital, puisqu’un magazine sur trois vendu en France est un magazine Prisma. Dans le même temps, ce groupe de presse historiquement fort n’a pas hésité à digitaliser ses titres très en amont, bien avant que cela ne soit une nécessité. Prisma a pris le virage du numérique très tôt et cela a payé : Télé-Loisirs est par exemple la première marque média sur le digital en France, idem pour Femme Actuelle sur le segment féminin.

IN. : dans ce contexte, quels autres relais de croissance étaient possibles ?

Cl.L. : à mon arrivée, nous sommes allés chercher des thématiques sur lesquelles nous n’étions pas présents. Nous avons, pour commencer, racheté Dr. GOOD! animé par Michel Cymes, puis nous nous sommes tournés vers le luxe que le groupe n’avait pas exploré, et que, pour ma part je connaissais bien pour avoir travaillé chez CMI sur la marque Elle. Ainsi, nous avons lancé Harper’s BAZAAR , il y a près d’un an, en pariant sur ce que représente Paris, l’écrin, la mode, le luxe. Très vite, le mensuel a trouvé sa place à côté de Vogue auprès des annonceurs et des lectrices.

IN. : qu’est-ce qui selon vous distingue Vogue de Harper’s BAZAAR ?

Cl.L. : Vogue produit beaucoup de contenu international, avec des couvertures qui sont les mêmes dans tous les pays, comme Rihanna ou Beyoncé. Nous faisons tout le contraire estimant qu’il y a une évidence française, une légitimité et donc nous sommes dans une esthétique très parisienne où l’on redécouvre des icônes françaises comme Charlotte Gainsbourg, Vanessa Paradis ou Catherine Deneuve… Une couverture, qui vient d’ailleurs de remporter un prix international (Deneuve de dos, NDLR)  pour son fameux look, le trench coat, et sa coiffure ondulée. La plus reconnaissable au monde.

Au sujet d’Harper’s Bazaar: s’offrir 300 pages de rêve, d’actualité, pour 4,90 euros, c’est abordable.

IN. : vous faites le choix d’un prix très abordable, n’est-ce pas dévalorisant pour un écrin de luxe ?

Cl.L. : non. Nous avons misé sur un prix de 4,90 euros, parce que nous pensons que si les femmes aimant la mode ont pour certaines un pouvoir d’achat élevé, beaucoup de jeunes femmes moins fortunées cultivent un goût certain pour le style, la mode, et n’iraient pas dépenser 10 euros pour se l’acheter. En revanche, s’offrir 300 pages de rêve, d’actualité, pour 4,90 euros, c’est abordable.

IN. : qu’est-ce qui vous a tentée dans le pari Prisma Media ?

Cl.L. : c’est un groupe très innovant, avec une culture de croissance, qui sait prendre des risques et inventer de nouveaux modèles.

IN. : plus précisément ?

Cl.L. : nous nous sommes intéressés à des marques créées par des personnalités indépendantes et talentueuses qui ont eu envie de continuer leur aventure au sein d’un groupe leader. C’est ainsi qu’après avoir lancé la version française du magazine Harper’s BAZAAR et pris une participation majoritaire dans Milk, Prisma Media a confirmé sa position dans le luxe avec l’arrivée du groupe Côté Maison qui édite quatre magazines (Maison Côté Sud, Maison Côté Ouest, Maison Côté Est, Vivre Côté Paris), exploite une plateforme de e-commerce consacrée à la vente d’articles d’intérieur et organise différents événements dans l’univers de la décoration (dont le salon « Vivre Côté Sud » chaque année). Par ailleurs, nous avons conforté notre position de leader sur le digital, avec l’acquisition notamment de Cuisine AZ et PasseportSanté.

Au sujet de Mortelle Adèle: c’est un défi important aussi pour nous éditeurs, parce que les jeunes lecteurs désertent les kiosques à partir du collège.

IN. : dans les missions de Prisma Media, n’y aurait-il pas l’envie aussi de donner le goût de la lecture aux plus jeunes avec le lancement de Mortelle Adèle ?

Cl.L. : oui, les enfants arrêtent de lire des magazines à la fin du primaire. Ce magazine, imaginé avec les auteurs de la BD Mortelle Adèle, Antoine Dole (alias Mr Tan) et Diane Le Feyer, dont nous avons obtenu la licence, est le fruit d’un travail éditorial inédit pour offrir aux jeunes lecteurs une entrée qualitative dans le monde de la lecture et de la presse. Cela fait dix ans que Mortelle Adèle est un phénomène d’édition avec ses 18 millions d’exemplaires vendus, qui prône l’affirmation de soi et la célébration de nos différences… C’est un défi important aussi pour nous éditeurs, parce que les jeunes lecteurs désertent les kiosques à partir du collège.

IN. : de plus, Mortelle Adèle n’est pas une héroïne sage, sage… plutôt une très jeune féministe, non ?

Cl.L. : c’est une héroïne qui ne se laisse pas faire mais elle n’est pas “féministe” pour autant. Mortelle Adèle est une enfant qui incarne tous les enfants. Elle donne aux filles et aux garçons les clés pour s’affirmer.

IN. : deux années riches, avec également le lancement des clés de mon énergie incarné par Natacha Calestrémé, la refonte de GEO, de Capital…

CL.L. : oui, nous sommes entrés sur le marché du développement personnel avec Natacha Calestrémé. Une personnalité reconnue dans son domaine, qui publie des ouvrages pratiques sur le bien-être. GEO, relancé en décembre dernier, a reçu un très bon accueil de la part des lecteurs qui réclamaient plus de proximité et d’incarnation sur les préoccupations écologiques et climatiques que nous traversons. Capital va aussi évoluer au printemps.

Il y a beaucoup de fantasmes de personnes qui s’évertuent à nous diaboliser sans nous connaître.

IN. : impossible de ne pas évoquer la réputation sulfureuse du patron de Vivendi, Vincent Bolloré, et de votre propre position, et point de vue…

Cl.L. : nous lançons ou achetons des magazines avec le soutien indéfectible du groupe Vivendi. Il y a beaucoup de fantasmes de personnes qui s’évertuent à nous diaboliser sans nous connaître.

Têtu ne faisait pas partie de nos axes de développement, c’est devenu Prisma ne veut pas racheter Têtu parce que c’est contraire aux valeurs du groupe Bolloré…

Nos moindres faits et gestes sont interprétés et déformés. Je vous livre un exemple cocasse. Le magazine Têtu a récemment été placé en redressement judiciaire. Interrogés sur le sujet, nous avons répondu que cet actif ne nous intéressait pas et ne faisait pas partie de nos axes de développement. Chez certains de nos confrères, c’est devenu : Prisma ne veut pas racheter Têtu parce que c’est contraire aux valeurs du groupe Bolloré. C’est absurde.L’Olympia, qui fait partie du groupe, a accueilli les Têtu Awards, Vivendi étant partenaire de la cérémonie. Et, au sein de Prisma Media, nous avons NEON, une marque 100% digitale et sociale qui assume un positionnement résolument LGBTQIA+. Quoi que nous fassions, cela donne lieu à commentaires. Or, nous ne sommes pas dans le commentaire mais dans l’action. Le groupe se développe, est rentable, et publie plus de 20 marques leaders sur leurs marchés avec un souci de donner aux citoyens français une information libre et éclairée.

Les lecteurs ont la liberté de continuer à acheter le JDD ou de préférer La Tribune Dimanche ou Le Parisien dimanche.

IN. : l’affaire JDD vue de l’extérieur était violente, tout comme celle de Canal+… entre autres. Quelle est votre position?

Cl.L. : il y a toujours eu un équilibre dans la presse entre l’actionnaire qui est le seul patron du journal, choisit le directeur de rédaction, la ligne éditoriale, et le journaliste qui peut activer sa clause de conscience si la ligne éditoriale ou la tête du directeur de rédaction ne lui convient pas. C’est ce qui s’est passé au JDD. D’ailleurs, un certain nombre de journalistes sont partis créer la Tribune Dimanche, ce qui prouve la vivacité et le dynamisme de notre marché. Quant aux lecteurs, ils ont la liberté de continuer à acheter le JDD ou de préférer La Tribune Dimanche ou Le Parisien dimanche.

IN. : vous avez démarré en tant qu’éditrice chez Lagardère auprès de Bruno Lesouef. Ce métier n’existera bientôt plus. Qu’avez-vous retenu de ces années-là ?

Cl.L. l’importance de la transmission, du temps qu’il faut prendre pour bien apprendre son métier. J’ai appris à travailler avec une rédaction, à faire un chemin de fer, à gérer des annonceurs, des abonnements, la vente au numéro. C’est peut-être ce que nous sommes en train de perdre aujourd’hui. Le temps qu’il faut pour apprendre vraiment un métier dans toute sa complexité.

un certain nombre de journalistes du JDD sont partis créer la Tribune Dimanche, ce qui prouve la vivacité et le dynamisme de notre marché.

IN. : quatre livres publiés, la présidence de Prisma Media… Comment expliquez-vous cette double vie professionnelle?

Cl.L. : je pense que j’ai toujours eu ces deux aspirations. D’un côté, j’étais bonne élève donc plutôt destinée à une carrière classique, et en même temps, j’étais fascinée par les modèles de femmes qui écrivaient : Simone de Beauvoir, Françoise Giroud, Virginia Woolf... Donc quand j’ai commencé à travailler, je me suis dit que j’écrirais à la retraite ! (rires) Et puis finalement, j’ai consacré toutes mes vacances à l’écriture.

Si j’avais un conseil à donner aux femmes qui démarrent leurs carrières : n’ayez pas peur d’être qui vous voulez !

IN. : vous écrivez “Le rêve brisé des Working Girls” en 2013, en réaction au monde de l’entreprise….

Cl.L. : en commençant à travailler, j’ai pris assez vite conscience du fait qu’il y avait un problème de place des femmes dans l’entreprise. C’est pour cela que ce premier livre porte sur le sujet de leur difficile accession aux postes de direction malgré leurs diplômes. C’est un peu comme l’oxygène en haute montagne : plus on grimpe, moins on en trouve. La situation a progressé depuis mais reste fragile. Si j’avais un conseil à donner aux femmes qui démarrent leurs carrières : n’ayez pas peur d’être qui vous voulez !

En savoir plus

Les quatre ouvrages de l’auteure Claire Léost

 

 

 

 

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