16 novembre 2021

Temps de lecture : 6 min

Christophe Barbier lance l’hebdo Franc-Tireur à l’assaut des extrêmes

Franc-Tireur, lancé ce mercredi 17 novembre par CMI France, veut être l’hebdomadaire français d’opinion qui manque à la « majorité silencieuse ». Christophe Barbier, directeur de la rédaction avec Éric Decouty, explique les partis-pris de ce « manifeste » papier, qui veut porter les idées et la raison aussi haut que les idées des extrêmes.

Christophe Barbier

(c) Christophe Aubert

INfluencia : quelle place veut tenir Franc-Tireur dans le débat public, en cette période pré-présidentielle ?

Christophe Barbier : Franc-Tireur est un hebdomadaire d’opinion qui intervient dans le débat politique au sens large, pas seulement électoral mais aussi sur tous les débats de société dont il est actuellement question. Nous défendons la raison, dans une ligne intellectuelle et même idéologique qui va du siècle des Lumières, en passant par Victor Hugo et les grands penseurs de la IIIe République, Albert Camus et Raymond Aron, jusqu’à nous… Évidemment en l’adaptant aux débats d’aujourd’hui. L’indigénisme ou le décolonialisme n’existaient pas à l’époque des Lumières mais l’intégrisme religieux était déjà une réalité pour Camus ou Voltaire et demeure aujourd’hui un combat nécessaire. Nous abordons ces thèmes en tenant compte d’un débat politique qui s’est durci, polarisé et fait la part belle aux extrêmes. Nous voulons y prendre part avec des valeurs beaucoup plus modérées mais avec la même virulence et le même aspect offensif que peuvent avoir les extrêmes.

Le choix d’être offensif nous permettra d’être lus par nos adversaires

IN : les valeurs modérées et nuancées sont souvent plus ambitieuses mais pas dans le « prêt à mâcher ». N’y a-t-il pas le risque de ne s’adresser qu’à une population qui fait déjà cet effort intellectuel et de recréer une forme d’entre-soi ?

C.B. : je ne pense pas car le choix d’être offensif nous permettra d’être lus par nos adversaires. On espère ainsi élargir le spectre de nos lecteurs et ne pas être uniquement suivis par des gens qui considèrent que l’on a raison. Cette minorité silencieuse trouve des tribunes dans d’autres journaux (Le Figaro, Le Monde, Les Echos…) où le combat pour la raison est bien représenté mais n’a pas d’organe de presse. Aucun autre hebdomadaire ne rassemble ces combats pour la raison : celui qui sera mené contre les anti-pass et anti-vax, contre les décolonialistes, contre Zemmour qui veut changer les prénoms, contre Jean-Luc Mélenchon quand il est dans l’islamo-gauchisme… On peut donner envie de venir vers nous à tous ceux qui partagent cette majorité d’idées, qui est souvent une majorité de bon sens.

IN : Franc-Tireur mise sur le papier. D’où partez-vous après les campagnes de préfinancement sur Facebook et KissKissBankBank pour atteindre les 10 000 abonnés dont vous avez besoin pour être à l’équilibre ?

C.B. : la campagne de crowdfunding a permis de dépasser les 4000 abonnements, qui étaient la barre haute que nous nous étions fixés. C’est parti très vite, notamment avec une adhésion ultra-rapide aux offres avec une participation à la vie de la rédaction. Ces chiffres montrent bien l’appétit qu’il y a pour ce journal et qu’il y a bien un lectorat impatient de trouver un journal manifeste. C’est aussi pour cela que nous avons fait le choix du papier. Franc-Tireur n’est pas seulement un journal qu’il faut lire, mais une lecture qui montre ce qu’on lit. Un abonnement militant pour un affichage de combat ! Le choix du papier s’appuie complètement là-dessus même si les gens pourront aussi l’acheter en pdf parce qu’on est au XXIe siècle.

Il y a bien un lectorat impatient de trouver un journal manifeste, tel que Franc-Tireur.

IN : pourquoi se passer de publicité ?

C.B. : déjà parce que c’est un 8 pages et il n’y a pas une place énorme. On mène une grande bataille pour la concision des papiers d’autant qu’une bonne partie de nos amis intellectuels ont du mal à faire court. On ne peut donc pas prendre en plus des quarts de page pour de la publicité. C’est aussi un gage d’indépendance absolue car on va être amenés à critiquer fortement des groupes économiques, des livres, des groupes de médias…, ce qui pourrait nous amener à être en porte à faux. Sans publicité, ce sera plus clair. Comme on cherche l’adhésion du lecteur papier et la vente au numéro, ce n’est pas la peine d’aller chercher une autre recette qui cherche d’abord l’importance de la diffusion ou la beauté du papier. C’est le contenu qui fera la qualité du titre.

Pas de pub et indépendance absolue car on va être amenés à critiquer fortement des groupes économiques, des livres, des groupes de médias…

IN : la périodicité hebdomadaire est sans doute parmi les plus difficiles à installer. Qu’avez-vous tiré comme enseignements de l’échec, en 2018, des précédents hebdomadaires Ebdo et Vraiment ?

C.B. : la périodicité hebdomadaire est difficile à installer si on est dans un news généraliste qui veut traiter de toute l’actualité. Avec les délais de bouclage, vous êtes débordés sur l’actualité la plus chaude. C’est aussi difficile de parler plus fort que tout ce que l’on voit tous les jours sur les chaînes d’info. Franc-Tireur n’est pas dans une information généraliste et n’est pas là pour traiter toute l’information. On veut repérer des sujets qui nous semblent mériter une attaque, une critique et une mobilisation. On essayera d’être au plus près de l’actualité, mais on se sent libéré de cette contrainte. Le 1 ou Le Canard enchaîné sont des publications dont la périodicité hebdomadaire n’est pas un souci.

IN : comment la défense des valeurs de la République que prône Franc-Tireur, se conjugue ou se complète avec Marianne, autre hebdo d’actualité de CMI ?

C.B. : il y a déjà une différence de produit entre un news généraliste et broché, comme ce que j’ai connu à L’Express et notre manifeste de 8 pages sur papier journal. Tout chez nous est mobilisation !  En attaque de quelque chose qui nous inquiète ou en promotion de quelque chose qui nous enthousiasme, ce que l’on ne retrouve pas chez Marianne. Ce titre est aussi sur une ligne plus souverainiste que notre universalisme républicain, qui comporte une part européenne très forte. On est aussi attachés à une vision du social et de la solidarité plus sociale-démocrate que Marianne.

Quand BFM TV fait 3,8 millions de téléspectateurs avec le débat Zemmour-Mélenchon, cela met le doigt sur un courant politique, idéologique et peut-être électoral extrêmement profond

IN : Franc-Tireur veut lutter contre les idées de Zemmour. Comment conjuguez-vous ce combat en tant qu’éditorialiste sur les chaînes d’infos qui donne une caisse de résonnance au « phénomène Zemmour », peut-être au point de l’alimenter ?

C.B. : La caisse de résonance médiatique fait monter Zemmour, mais Zemmour a du succès et oblige les médias à se pencher sur lui. On ne peut pas pour autant accuser les médias d’avoir fabriqué le phénomène. L’amplification est aussi un grand classique de la vie politique. Zemmour a surtout profité d’un vide créé par la chute de l’épidémie de Covid début septembre, quand les chiffres étaient moins alarmistes. Quand BFM TV fait 3,8 millions de téléspectateurs avec le débat Zemmour-Mélenchon, cela met le doigt sur un courant politique, idéologique et peut-être électoral extrêmement profond. Pour la suite de la campagne, selon les thématiques qui émergeront, tous les scénarios sont possibles… L’un de nos numéros zéro renvoyait dos-à-dos Zemmour et Mélenchon en titrant « le couple infernal ». Ils essaient de nous faire croire d’un côté que les musulmans des banlieues sont un nouveau lumpenprolétariat révolutionnaire et, de l’autre, que nous sommes en guerre civile. Il faut que l’on attaque cette double mâchoire avec un combat éditorial, intellectuel et idéologique. En partant de ce que les politiques et les intellectuels, de ce qu’ils affirment, promettent s’ils sont élus. C’est là-dessus que l’on va travailler.

Nos intellectuels et nos journalistes sont des gens qui interviennent dans des médias, écrivent des livres de manière isolée. Franc-Tireur est le journal qui rassemble les francs-tireurs

IN : Front Populaire, lancé en 2020 par le philosophe Michel Onfray et le producteur Stéphane Simon, et maintenant Franc-Tireur, sont des références politiques du passé. Manquerait-on d’idées pour incarner les valeurs politiques ou sociétales d’aujourd’hui ? 

C.B. : un des noms de code du journal avait été Antidote mais, en ambiance de pandémie, cela faisait un peu bizarre… On ne manque pas d’idées mais la presse écrite s’inscrit dans une histoire, avec des gens avant nous qui ont mené des combats. On reprend le flambeau. On ne se compare évidemment pas aux résistants qui ont mis leur vie en péril mais, dans le journal Franc-Tireur (paru à la fin de la deuxième guerre mondiale, ndlr), il y avait déjà une part de nos valeurs d’aujourd’hui. On donne aussi un sens contemporain à la notion de franc-tireur, qui est ce soldat isolé qui mène un combat comme il peut. On voit nos intellectuels et nos journalistes sont des gens qui interviennent dans des médias, écrivent des livres de manière isolée. Franc-Tireur est le journal qui rassemble les francs-tireurs.

En résumé

Manifeste de 8 pages publié sur papier journal, l’hebdomadaire Franc-Tireur (www.franc-tireur.fr) est lancé mercredi 17 novembre par CMI. Vendu 2 euros, il bénéficie d’une mise en place de 160 000 exemplaires. Parmi son « noyau de fondateurs », on retrouve Caroline Fourest, Raphaël Enthoven, Christophe Barbier et Eric Decouty, tous deux directeurs de la rédaction. Ils sont accompagnés d’éditorialistes – « des hommes et des femmes courageux et déterminés, passionnés et raisonnables, des francs-tireurs » tels que Philippe Aghion, Jean-Claude Mailly, Rachel Khan, Brice Couturier, Jean Garrigues, Abnousse Shalmani, Béatrice Brugère, Mohamed Sifaoui, Olivier Babeau, Rudy Reischtadt, Christophe Carrière

Christine Monfort

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