4 janvier 2022

Temps de lecture : 5 min

« Chaque crise renforce l’intérêt pour le journalisme de solutions », Gilles Vanderpooten (Reporters d’Espoirs)

Le journalisme de solutions se présente comme un journalisme constructif, une alternative ou une respiration à côté d’un flux d’informations souvent anxiogènes. De plus en plus de médias l’ont adopté ou s’y intéressent, explique Gilles Vanderpooten, directeur général de Reporters d’Espoirs.

INfluencia : comment le journalisme de solutions défendu par Reporters d’Espoirs trace-t-il sa route au sein des rédactions ?

Gilles Vanderpooten : il n’a pas toujours été facile de promouvoir ce concept que Reporters d’Espoirs défend depuis 2004 mais qui suscitait parfois beaucoup de doutes ou de scepticisme. La crise économique de 2008, puis la crise sanitaire avec son côté très anxiogène, ont renforcé l’intérêt pour le journalisme de solutions. Il n’est pas question d’une approche idéologique mais d’une méthode que chaque média peut appliquer selon son prisme éditorial, dès lors qu’il parle d’une initiative qui a de l’impact. Cela attire de plus en plus l’attention des journalistes et des rédactions à des niveaux de plus en plus hauts, par exemple chez les rédacteurs en chef ou les directeurs de la rédaction. Certains s’y sont mis en voyant apparaître spontanément dans les enquêtes de lectorat des verbatims qui signalaient que l’information était trop négative qu’ils attendaient plus de solutions, de contenus positifs qui permettent davantage de se projeter vers l’avenir. Des journalistes y voient la confirmation d’une conviction ou d’une vision et ont parfois besoin d’aide pour convaincre leurs supérieurs hiérarchiques. 2007 a marqué une étape importante avec Le Libé des solutions qui, d’année en année, a réalisé de très bonnes ventes. C’était bien la preuve qu’il existe un lectorat pour ce type de journalisme constructif ! Cette collaboration a d’ailleurs permis d’en initier beaucoup d’autres avec Ouest-France, Version Femina, Courrier international, Le Figaro, La Croix…, de faire émerger de nouvelles rubriques et de nouveaux hors-séries.

Le journalisme de solutions n’est pas une approche idéologique mais une méthode que chacun peut appliquer selon son prisme éditorial

IN : comment mesurer l’intérêt pour cette tendance ?

G.V. : depuis juillet 2021, nous développons un outil pour identifier et agréger ces contenus sur notre plateforme LaFranceDesSolutions.fr. Nous nous appuyons sur la technologie de machine learning de la start-up Flint, qui analyse les contenus et permet de réaliser des newsletters personnalisées. Un robot est en cours d’éducation pour détecter les contenus qui relèvent du journalisme de solution. C’est d’ailleurs loin d’être simple ! Au-delà de la grande variété de sujets qui peuvent être concernés, toute la difficulté consiste à ce que le robot puisse déceler la tonalité de l’article, repérer qu’il s’agit d’une initiative concrète avec des données d’impact… Selon le moment, le robot apprend, puis régresse. Nous faisons déjà remonter sur la plateforme des contenus de médias comme Libération, PositivR, Marcelle Media, un média marseillais qui ne fait que du journalisme de solutions, Geo, Le Point, France Culture… Ce n’est pas encore exhaustif mais notre ambition consiste à agréger de plus en plus de contenus et à pouvoir aussi mesurer les évolutions autour de cette méthode.

IN : quels bienfaits en retirent les médias qui prennent le parti du journalisme de solution ?

G.V. : c’est souvent un élément très motivant en termes de ressources humaines et cela permet de mobiliser les équipes autour d’un projet. Cela donne également une tonalité constructive au média. Le ton n’est pas forcément plus léger mais le média montre qu’il s’intéresse à des initiatives concrètes face aux problèmes. Ce journalisme met en lumière et donne du sens à des initiatives locales dont les lecteurs peuvent bénéficier ou auxquelles ils peuvent contribuer. Quand nous montons une opération La France Des Solutions avec une quinzaine de titres de presse quotidienne régionale, certains veulent être accompagnés pour couvrir des initiatives qui se passent au-delà de leur région. C’est par exemple le cas du groupe Ebra, qui couvre toute la presse de l’Est de la France et aime aussi aller chercher des initiatives en Bretagne ou en Aquitaine. D’autres restent davantage sur leur périmètre. Nice Matin a mixé une approche numérique avec une rubrique Solutions sur leur site qui avait permis d’apporter une valeur ajoutée par rapport au print, d’apporter des abonnements auprès d’un lectorat plus jeune et plus impliqué, avec une communauté invitée à voter sur les sujets qui seront traités par la rédaction et peut même participer à des reportages.

Le ton n’est pas forcément plus léger mais le média montre qu’il s’intéresse à des initiatives concrètes face aux problèmes

IN : cette approche est-elle à elle seule un gage de succès ?

G.V. : Beaucoup de médias s’y sont intéressés, mais tous n’ont pas rencontré le succès, notamment car ils n’ont pas assez travaillé sur leur communauté et sur la manière d’impliquer la population locale. C’est sans doute plus compliqué à mettre en œuvre pour un titre de presse nationale. TF1 fait remonter beaucoup d’initiatives locales grâce à ses partenariats avec la PQR. Dans le journal de 13 heures, il y a régulièrement du journalisme de solutions autour d’initiatives concrètes et impactantes, qui changent les choses. Un prix Reporters d’Espoirs avait été remis à Jean-Pierre Pernaut et à la rédaction du 13 heures pour l’opération SOS Villages, organisée sur plusieurs années avec une montée en puissance, un suivi des actions et de leur impact. Cette approche autour des solutions réunit des personnalités et des médias très différents. Les nouveaux médias – par exemple neo – sont venus grossir le lot du journalisme de solutions.

IN : où situez-vous la frontière entre un positivisme un peu gratuit et le journalisme de solutions ?

G.V. : j’ai une échelle d’ambition par rapport aux solutions : le feel good autour d’une initiative particulière qui fait plaisir serait sur la première marche et le journalisme de solutions plus haut. Entre les deux, on peut trouver les raisons de se réjouir d’un élan de solidarité, de s’émerveiller sur une innovation qui pourrait apporter une solution à terme, des initiatives sur lesquelles on a déjà du recul… Le journalisme de solutions couvre un spectre large, qui permet d’avoir une approche profonde, documentée, constructive et critique. C’est un champ en émergence qui permet de dénoncer des dysfonctionnements et de montrer les pistes pour aller de l’avant dans un journalisme exigeant.

Le journalisme de solutions couvre un spectre large, qui permet d’avoir une approche profonde, documentée, constructive et critique

IN : l’édition 2021 de La France Des Solutions s’est tenue le 15 décembre. Certains thèmes ont-ils émergé, notamment en vue de la forte actualité électorale des prochains mois ?

G.V. : La France Des Solutions associe un volet médiatique avec des contenus proposés par les médias partenaires et un événement physique qui a réuni 500 personnes à la Maison de la Radio. Les enseignements et les idées viennent souvent des réunions de debrief avec les médias partenaires. C’est davantage à ce moment que les demandes vont émerger. La période électorale est sans doute le moment d’inventer de nouvelles choses. Certains médias décident de se concentrer sur cette actualité. Ouest-France a pris le parti de ne pas commander de sondages et de se consacrer davantage sur les initiatives locales. Certains titres de PQR n’ont pas envie de se laisser guider par l’agenda politique et aimeraient montrer de manière plus affirmées les demandes des citoyens. Tous ne le feront sans doute pas mais l’envie de faire autrement est bien là.

En résumé

Lancée en 2004 à l’Unesco, l’association Reporters d’Espoirs est un think tank pionnier du journalisme de solutions. Il anime et rassemble un réseau de journalistes, dirigeants de rédactions, de chercheurs et d’analystes des médias… autour d’un journalisme constructif. Son Lab diffuse la recherche sur le journalisme de solutions et analyse l’impact des médias sur la société.

Christine Monfort

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