14 septembre 2021

Temps de lecture : 7 min

Cessez de contempler l’étoile, attrapez-la !

Voler de ses propres ailes ! La belle affaire. La crise du Covid semble avoir fait sortir de leur chrysalide beaucoup d’entrepreneurs… qui s’ignoraient. Au cœur du réacteur, leur vocation qui vient donner sens à leur métier et leur donne l’opportunité de « faire leur part » pour atteindre leur complétude.

attrapez l'étoile

848 000 ! C’est le nombre de créations d’entreprise, en France, en 2020. Soit 4% de plus qu’en 2019, et ce en dépit du Covid-19 et de ses confinements ou peut-être en partie grâce à eux ! À créations, créateurs ! Ce sont majoritairement des micro-entrepreneurs d’entreprise individuelle âgés, en moyenne, de 33 ans. Mais que diable vont-ils faire dans cette galère, aurait pu s’exclamer Molière1 ! S’il semble laborieux d’interroger chacun d’entre eux sur leurs motivations, on peut cependant risquer quelques hypothèses quant à ce désir d’entreprendre. Se libérer d’un joug, puisqu’aux mots « entreprendre » ou « entreprise » est associé depuis la Révolution française2 celui de « liberté » ? Mais lequel ? Désir d’entreprendre qui ne se réduit pas à la seule création de « sa boîte », mais à entreprendre sa vocation, même comme salarié d’une « boîte », à condition « d’en être », de s’y accomplir. Car ces chiffres ignorent celles et ceux qui, dans l’entreprise, passent le cap de l’intrapreneuriat.

L’onde de choc

La crise du Covid-19 ne participe-t-elle pas de ce nouveau désir d’entreprendre qui tourne le dos à l’affairisme pour se consacrer à des actions utiles aux autres et à la société ? Loin de tétaniser les pulsions créatives, les volontés entrepreneuriales, la crise sanitaire semble avoir déclenché des prises de conscience, conscience de soi, de sa vocation, conscience des enjeux et défis planétaires qu’on ne peut plus ignorer et qui nous relient tous à une même humanité. Cela se traduit, sur fond de chômage contraint, de télétravail subi, de changement de lieu de vie3, de découragement parfois, d’épuisement psychique souvent, par des introspections, une multiplication de bilans de compétences, des demandes de coaching, des reconversions professionnelles qu’on n’aurait jamais imaginées hier. Certaines prendraient leur source dans un rêve d’enfant ou d’adolescent enfoui, une vocation qui aurait été oubliée, négligée. D’autres dans l’épuisement, comme ces 40% d’infirmiers interrogés par l’Ordre des infirmiers4 qui déclarent que « la crise leur a donné envie de changer de métier ». Et que penser des 100000 salariés de la restauration qui ne souhaitent plus y retourner ?

Vont-ils rejoindre la cohorte des entrepreneurs ?

En somme, l’heure ne serait plus à l’emploi subi mais au métier choisi par… vocation5 ? Dans sa propre entreprise via l’entrepreneuriat, une autre entreprise, un autre secteur, peu importe ! Ce qui hier était rarissime devient aujourd’hui courant, même si cela peut toujours surprendre : on quitte par exemple une « carrière » de financier bien rémunérée pour un métier artisanal, manuel, tel que boucher, tisserand ou agriculteur loin de toute boulimie consumériste. Et cela quel que soit l’âge. C’en est fini du travail parcellisé où l’on ne peut jamais mesurer sa part dans le produit fini, sa pierre à l’édifice. Fini le « job » par défaut, le bullshit job, ou métier pipeau6, son absurdité, sa vacuité. On fait table rase de son passé… professionnel.

Désir, vous avez dit désir…

Peut-on décrypter, dans tous ces bouleversements professionnels, une même quête de sens, dans sa double acception de direction vers un but et de signification dans les actes, une soif de reconnaissance, un même désir… d’avenir ? Selon le Littré, le désir vient du latin desiderare, dérivé de sidus, siderisi, « constellation, étoile », qui signifie de-siderare ou « cesser de contempler l’étoile », puis « regretter l’absence de quelqu’un ou quelque chose », de l’astre, du signe favorable de la destinée. Dans l’Encyclopædia Universalis, « désir » vient du verbe désirer, souhaiter, être attiré par ce qu’on voudrait posséder. Désir est entendu ici comme le constat d’un manque qu’un projet viendrait combler, celui de l’accomplissement de soi pour se sentir utile à soi-même, aux autres, à la société. Les millennials seraient, dit-on, en quête de sens… de désir. On peut approcher le désir par ce qui le crée, ses déclencheurs : émotion, motivation, inclination, vibration, pulsion, volonté, émulation, énergie. Par ses activateurs : passion, ambition, vision, mission. Par ses effets : joie, plaisir, enthousiasme, épanouissement, effervescence, bonheur.

Si, sur le plan philosophique7, le désir se définit selon Aristote comme la force motrice de l’homme8 et selon Spinoza comme conatus, c’est-à-dire comme « effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être »9, exprimant par là la nécessité de sa nature, il peut l’être également à l’aune de la vocation humaine, de la raison d’être des hommes. Le désir conduit l’être humain à son essentiel : entreprendre de trouver sa vocation pour l’accomplir afin d’entreprendre pour œuvrer à construire une société plus harmonieuse ! Le cercle vertueux en somme qu’il reste encore à faire naître et dont la réalité demeure encore problématique voire utopique10, et que l’on pourrait résumer par un nouvel impératif catégorique : agis de telle manière que chacune de tes créations soit un accomplissement de ta vocation par ta singularité ou ta manière d’agir (res persona) indispensable pour faire société (res publica) et contribuer à construire un monde meilleur (res universa). Il en serait peut-être fini d’un certain désir mimétique, celui de vouloir être l’autre ou être comparé à ce même autre. Or, comment puis-je désirer ce qui ne relève pas de ma vocation ? Contrarier sa vocation, c’est contrarier ses désirs. Les créateurs d’entreprise − et de marque − l’attestent quand leur désir de lancer un défi au monde et leur étincelle créatrice viennent changer ce monde pour prolonger son histoire.11

Raison d’être, raison d’y être, raison d’en être12

Faut-il créer sa « boîte » pour entreprendre ? Non, bien sûr, car entreprendre c’est étymologiquement « prendre en main », sa vie, sa destinée, un projet… que l’on peut mener dans l’entreprise où l’on est salarié. Et non « collaborateur », terme qui ne peut s’entendre que si le salarié n’est plus dans un lien de subordination. Donc la loi Pacte (2019) ouvre une nouvelle porte à l’entrepreneuriat comme le laisse entendre la raison d’être définie dans l’article 1835 du Code civil : « L’entreprise peut librement poursuivre, dans le respect de son objet social, un projet entrepreneurial répondant à un intérêt collectif qui donne sens à l’action de l’ensemble des collaborateurs ». La raison d’être de l’entreprise, sans raison d’y être et surtout d’en être de ses salariés pour avoir une raison d’agir et de s’impliquer, ne sert de rien. Pas de raison d’être sans que chaque salarié ne se sente responsable, porteur et acteur de cette raison en congruence, consonance, résonance avec sa propre raison d’être, sa vocation et les impacts ou empreintes singuliers qu’il entend laisser. Il ne s’agit pas « d’en être » pour simplement appartenir à l’entreprise ou comprendre le sens de sa raison d’être, mais bien d’apporter individuellement et collectivement sa pierre à l’édifice, entreprendre en conjuguant les vocations personnelles avec leur complémentarité, compatibilité et complicité. L’intelligence n’est plus seulement individuelle, mais collective. Il n’est pas de raison d’être légitime, féconde et pérenne de l’entreprise sans raison d’en être des salariés, non pas tant parce qu’ils la comprennent que parce qu’ils y contribuent en accomplissant leur vocation. L’être humain ne peut atteindre sa complétude sans la reconnaissance d’autrui, laquelle donne une dimension altruiste à sa vocation.

Du faire humain à l’être humain

La parabole des trois tailleurs de pierre illustre parfaitement ce qu’entreprendre signifie. À trois artisans travaillant pour la construction d’un pont13, on pose la même question : « Que fais-tu ? » Le premier répond : « Je casse des cailloux, je ne sais faire que cela. » Le second précise : « Je construis un pont pour nourrir ma famille, je gagne ma vie. » Le troisième transcende son métier : « Je relie les hommes, c’est ma vocation. » Celle-ci se construit sur un triptyque. La finalité : ici, relier − le pourquoi j’agis − auquel on ajoute le quoi ou qui, à savoir les hommes. La modalité : je relie comment ? En étant bâtisseur, c’est mon métier. Enfin, la matérialité ou le résultat, la contribution, l’impact : le pont avec lequel je relie les hommes. C’est par la modalité et la matérialité que s’exprime la singularité de la personne, sa manière de faire, d’agir pour accomplir sa vocation. Mais demain, ce tailleur de pierre peut relier les hommes autrement que par son métier de bâtisseur, car il peut en changer à la condition que ce nouveau métier soit en correspondance, connivence, congruence avec sa vocation. Règle d’or : la vocation est unique, la modalité de l’accomplir et la matérialité, multiples. De quoi nous rassurer, surtout les jeunes, quand, demain, sur fond d’intelligence artificielle et de robotisation, nous devrons exercer plusieurs métiers et que nous travaillerons plus longtemps. La vocation n’est pas le métier (excepté quelques archétypes), elle le transcende. Notre vocation ne nous emprisonne pas, elle nous libère, nous émancipe pour entreprendre. À la condition, bien sûr, que l’on puisse trouver dans la société (la ruche) l’alvéole qui nous convienne, à moins de créer la sienne propre. Pour non seulement répondre aux besoins du monde d’aujourd’hui, mais en créer de nouveaux. Fondateur de l’agence conseil transformation des organisations la Fabrique du changement, François Badénès signalait récemment voir surgir un nouveau concept entrepreneurial, le « social up » (entreprise pilotée par des personnes qui s’appuient sur les codes de management privilégiant la créativité, l’expérimentation, le droit à l’erreur). Ce concept conjugue le bon côté des startups (leur souplesse, leur efficacité, leur agilité) avec celui de l’entreprise sociétale, qui respecte le salarié, le reconnaît et souhaite avoir un impact positif sur le monde. Et si la condition pour entreprendre était d’abord de prendre conscience de sa vocation pour se prendre en main et s’ouvrir aux autres par sa singularité ?

  1. In Les Fourberies de Scapin, acte II, scène 7.
  2. Le décret d’Allarde (2 mars 1791) supprime les corporations au nom de la liberté d’entreprendre.
  3. Selon une enquête OpinionWay, un quart des Français auraient la volonté de changer de domicile au cours de l’année 2021. L’année précédente, ils n’étaient que 15 % à vouloir déménager.
  4. Sondés en ligne entre le 30 avril et le 5 mai 2021, plus de 30 000 infirmiers – soit 4 % des professionnels en exercice ont confirmé la lassitude des « héros en blouse blanche ».
  5. 5. « Pour que se vivent les vocations », INfluencia #26, 2018 ; « Moi, ce héros », INfluencia #27, 2018.
  6. David Graeber, Bullshit Jobs, éd. Les Liens qui libèrent, 2018.
  7. Cyrille Bégore-Bret, préface d’André Comte-Sponville, Le Désir, de Platon à Sartre, Eyrolles, 2011. André Comte-Sponville, Dictionnaire, Puf, 2013.
  8. « Il n’y a ainsi qu’un seul principe moteur, la faculté désirante », Aristote, De l’Âme (III, 10, 433 a22), traduction de Jules Tricot, Vrin, 2010, p .232.
  9. Spinoza, Éthique III, Prop.7, traduction de Bernard Pautrat, Seuil, 2010, p 227.
  10. Le problème tient au fait que ma vocation singulière ne conduit pas nécessairement à l’harmonie de la société si je suis seul à l’accomplir.
  11. « L’étincelle créatrice », INfluencia #13, 2015.
  12. Marque déposée, 2/10/2019.
  13. 13.

La parabole peut également mettre en scène trois tailleurs construisant une cathédrale.

Jean Watin-Augouard

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