12 juin 2024

Temps de lecture : 9 min

Carine Fouteau (Mediapart) : « Notre mission d’intérêt public consiste à placer les puissances économiques et politiques face à leurs responsabilités »

Voilà seize ans que Mediapart clame que « seuls ses lecteurs peuvent l’acheter ». Avec Carine Fouteau, qui a succédé en mars 2024 à l’emblématique Edwy Plenel, le journal franchit une nouvelle étape, sans rogner d’un iota sur son indépendance éditoriale et économique, sur ses combats contre l’extrême droite, ni sur les grandes enquêtes et les révélations qui ont fait sa réputation.
Mediapart

INfluencia : vous êtes devenue présidente de Mediapart le 14 mars 2024, à l’issue d’une transition amorcée il y a deux ans. Dans quel esprit succédez-vous à une personnalité hors norme et aussi identifiée au journal qu’Edwy Plenel ?

Carine Fouteau : nous sommes principalement dans la continuité car Edwy Plenel et les autres fondateurs avaient posé les fondamentaux de ce journal en termes de valeurs et d’organisation. Edwy a été très important comme figure tutélaire de Mediapart. Il a permis au journal de s’installer dans le paysage médiatique, a porté nos valeurs d’indépendance et notre spécificité autour de l’enquête et des révélations. J’ai accepté de prendre la suite parce que je savais que le journal était prêt à franchir une nouvelle étape. Aujourd’hui, nous avons moins besoin d’une seule figure tutélaire mais davantage d’un collectif qui montre que Mediapart est constitué d’une pluralité de voix et de visages, que l’équipe est à l’image d’une génération et d’un moment de la société, en accord avec ses valeurs et ses aspirations sur l’écologie, les violences de genre, les discriminations, les questions de probité et d’exemplarité dans l’espace public, les enjeux politico-financiers… Cela nous amène donc à une direction plus collégiale – avec Cécile Sourd comme directrice générale, Lénaïg Bredoux et Valentine Oberti en tant que directrices éditoriales, ndlr – même si je suis présidente et directrice de la publication comme l’était Edwy Plenel, puisque le journal doit obligatoirement être dirigé par un journaliste.

Aujourd’hui, nous avons moins besoin d’une seule figure tutélaire comme l’a été Edwy Plenel mais davantage d’un collectif qui montre que Mediapart est constitué d’une pluralité de voix et de visages

IN : dans sa couverture de la politique, Mediapart refuse depuis ses débuts de donner la parole à l’extrême droite. Est-ce encore tenable alors que plus de 30 % des électeurs se tournent vers ce courant politique comme on l’a vu lors des élections européennes du 9 juin et qu’il pourrait arriver au gouvernement à l’issue des législatives ?

C.F. : l’engagement contre l’extrême droite fait partie de notre ADN. Contre la banalisation des idées du Rassemblement national dans l’espace public, nos enquêtes visent à donner à voir le vrai visage de ce parti et de ses acolytes, leurs influences, leurs financements et leurs liens avec les groupuscules les plus violents. À Mediapart, on considère qu’on ne discute pas les idées d’extrême droite, on les combat. C’est pour cela que nous n’interviewons pas ses représentants dans nos colonnes. Mais, encore une fois, cela ne nous empêche ni d’enquêter sur les partis d’extrême droite ni d’analyser leurs stratégies ni de partir en reportage pour comprendre les ressorts du vote en leur faveur. Nos engagements éditoriaux en faveur de valeurs progressistes étant le socle de notre ligne éditoriale, nous sommes en première ligne sur ces sujets. Une newsletter dédiée, In Extremis, a d’ailleurs été lancée en octobre 2023. Mediapart est un journal engagé mais pas partisan. Notre seul camp est celui du droit de savoir. Depuis nos débuts, nous avons d’ailleurs publié des enquêtes sur des responsables politiques de droite comme de gauche. De toutes les nuances de droite et de toutes les nuances de gauche.

À Mediapart, on considère qu’on ne discute pas les idées d’extrême droite, on les combat. C’est pour cela que nous n’interviewons pas ses représentants dans nos colonnes

IN : quand on est, comme vous le disiez, le journal d’une génération et d’un moment de la société, n’est-ce pas plus difficile de rester en phase avec ses évolutions ?

C.F. : depuis sa création il y a seize ans, le journal a déjà su évoluer avec la société et même d’anticiper ses évolutions, par exemple sur les violences de genre. Nous n’avons pas été l’avant-garde de quoi que ce soit, mais nous avons su saisir un moment en train de naître et que la société était prête à entendre. Notre première enquête #MeToo a été publiée en 2016 autour de Denis Baupin (député écologiste alors vice-présidence de l’Assemblée nationale, ndlr) alors que ce mouvement n’a explosé qu’en 2018. Nous avons ouvert un champ journalistique avec une grande rigueur dans ces enquêtes. Nous sortons complètement du « parole contre parole » car, pour vérifier la parole des victimes, nous avons besoin de traces, de documents, de plusieurs victimes et de témoignages confirmants, de faisceaux d’éléments qui permettent d’appuyer ce qu’on écrit… Ces enquêtes nécessitent des mois de travail pour rassembler les pièces du puzzle et, parfois, arriver à la conclusion que l’enquête n’est pas probante.

IN : qu’arrive-t-il alors ?

C.F. : quand une enquête n’est pas publiée, l’info n’existe pas, quel qu’en soit le sujet. Si on publie, c’est qu’on est sûrs à 100 %. Nous n’avons pas le droit à l’erreur puisque le lien de confiance avec nos lecteurs repose sur la crédibilité de ce que nous publions, sur nos révélations autour de ce qui est nié, caché, passé sous silence… Notre raison d’être et notre mission d’intérêt public consiste à placer les puissances économiques et politiques face à leurs responsabilités. Ces mises en causes peuvent être lourdes et avoir des répercussions fortes. Nous publions lorsque nous avons réuni tous les éléments nécessaires car il en va de notre crédibilité.

Le lien de confiance avec nos lecteurs repose sur la crédibilité de ce que nous publions, sur nos révélations autour de ce qui est nié, caché, passé sous silence…

IN : les révélations (affaires Tapie, Bettencourt, Cahuzac, SarkozyKadhafi, Baupin, empire de Bolloré, TotalEnergies et le climat…) valent néanmoins au journal de nombreuses critiques et inimitiés…

C.F. : Mediapart est construit pour faire face à l’adversité. Nos enquêtes mettent en cause des personnalités. Il a pu arriver que l’on brise des carrières, les rêves de certains… On ne s’attend pas à recevoir des brassées de roses en échange. Dans la perspective de 2027, c’est bien d’être un peu armé face à l’adversité.

IN : mener de front ces enquêtes au long cours nécessite des moyens. En 2023, Mediapart a été profitable pour la 13e année consécutive. Au moment où la situation économique d’une grande partie la presse se tend, quelles sont les ressorts et les vertus de ce modèle payant et sans publicité ?

C.F. : notre indépendance économique totale garantit notre indépendance éditoriale, qui assure notre crédibilité auprès de nos lecteurs et les incite à s’abonner. C’est un cercle vertueux qui n’a aucune raison de s’arrêter si on reste très fermes sur nos principes. Le choix du payant était très contre-intuitif lors de la création du journal en 2008, mais affirmer que l’information de qualité et exclusive a un prix a été et reste une des clés du succès de Mediapart. Le journal ne perçoit pas d’aides publiques, pas de revenus publicitaires, pas de financements des Gafam et il n’a pas d’actionnaires percevant des dividendes. Depuis 2019, son capital a été sanctuarisé via le Fonds pour une presse libre. Notre modèle est extrêmement simple. Nos revenus ne dépendent que de nos abonnements. Avec ces revenus, nous pouvons améliorer la politique sociale du journal, ce qui est important pour assurer la cohésion des 150 salariés, continuer d’investir pour le faire croître pour que toujours plus d’abonnés nous rejoignent, faire de réserves pour assurer notre pérennité. L’indépendance économique absolue est majeure et c’est ma responsabilité de la garantir en tant que présidente.

Affirmer que l’information de qualité et exclusive a un prix a été et reste une des clés du succès de Mediapart. Notre modèle est extrêmement simple. Nos revenus ne dépendent que de nos abonnements.

IN : fin avril 2024, vous avez annoncé renoncer aux droits voisins de Google. Pourquoi avoir pris cette décision atypique au moment où la plupart des groupes de presse dénoncent le faible montant qui leur revient au titre de ce droit créé en 2019 ?

C.F. : nous ne renonçons pas au principe du droit voisin qui est légitime et correspond à un argent qui nous est dû. Dans un souci de transparence avec nos lecteurs et abonnés, nous publions nos comptes chaque année. Nous ne voyions pas comment nous aurions pu le faire sans indiquer la somme perçue au titre des droits voisins. Or, l’accord signé en octobre 2923 avec Google par l’organisme de gestion collective DVP (OGC-DVP) qui nous représente interdit aux agences et éditeurs de presse de rendre public les montants perçus. Publier ces chiffres aurait risqué de mettre en péril l’accord dans sa globalité et de faire porter notre stratégie par d’autres éditeurs. Nous avons donc décidé de renoncer à percevoir cet argent, qui ne reste pas chez Google mais sur le compte de DVP. Nous continuons à nous battre pour convaincre la représentation nationale de compléter la loi de 2019 avec une mention sur la transparence des revenus que les plateformes tirent de l’information et reversent aux éditeurs.

IN : quel rapport de force cela implique-t-il d’engager ?

C.F. : aujourd’hui, on est dans l’opacité la plus totale avec les plateformes qui font tout pour minimiser le poids de l’information dans leur modèle économique. Google l’évalue à seulement 2 % ! L’information permet pourtant à ces plateformes de fiabiliser leur offre, ce qui est inestimable. Cette bataille pour la transparence doit être menée collectivement. C’était l’un des points de vue défendus dans le cadre des Etats généraux de la presse indépendante, organisés à l’automne 2023 par le Fonds pour une presse libre avec plus de 100 médias indépendants. Il faut trouver les moyens d’élargir l’action collective. Ce n’est pas simple mais, face à une situation d’urgence, un sursaut de notre profession est possible.

Nous avons ce que l’IA n’aura jamais : l’information exclusive. Aucune IA ne sera capable de mener les enquêtes que nous sortons.

IN : les Etats généraux de la presse indépendante étaient une contre-proposition face aux Etats généraux de l’information, qui doivent rendre leurs conclusions fin juin. Vous n’en attendez visiblement pas grand-chose…

C.F. : de moins en moins. Il n’y a eu aucune transparence dans leurs travaux et, sur le principe, ce n’est pas à l’Elysée d’organiser des Etats généraux de l’information. C’est comme si on demandait au Pape de revoir la loi sur la laïcité… La presse étant par essence un contre-pouvoir, l’Elysée est en conflit d’intérêt sur ce dossier.

IN : l’IA est un autre sujet du moment. Comment l’abordez-vous ?

C.F. : à Mediapart, nous avons ce que l’IA n’aura jamais : l’information exclusive. Aucune IA ne sera capable de mener les enquêtes que nous sortons. Nous révélons ce qui est caché alors que l’IA ne fait que répéter ce qui est déjà sorti. C’est néanmoins un point de vigilance.

IN : l’appel à dons lancé en avril pour un documentaire sur l’affaire Sarkozy-Kadhafi, a récolté près de 505 000 euros contre les 150 000 euros espérés. Le documentaire est-il un axe de diversification ?

C.F. : c’est plutôt une déclinaison de notre activité pour nous adresser à la jeune génération et à un public populaire. Le film est une autre manière de raconter cette histoire qui nous tient à cœur, sur laquelle nous travaillons depuis une douzaine d’années et qui est un des plus importants scandales d’Etat de ces vingt dernières années. Le réalisateur Yannick Kergoat a su nous convaincre de la manière dont il pourrait la faire voir dans toute son ampleur et son impact (le film sortira au moment du procès de l’ancien président de la République en janvier 2025, ndlr). Il semble que cela ait séduit aussi nos lecteurs et le public. Nous faisons peu d’appels à dons mais ils fonctionnent parce qu’ils répondent à un objectif vraiment spécifique et exceptionnel, qui justifie qu’on ne puisse pas le financer en interne.

IN : en tant que média numérique, comment abordez-vous l’audio ?

C.F. : nous aimerons produire davantage de podcasts, ce qui n’est pas simple pour nous car ce modèle est principalement gratuit, qu’il y a une déjà offre très intéressante et que la concurrence est rude. Il faut que nous puissions apporter une valeur ajoutée avec le son, comme cela a été le cas avec la série Un micro au tribunal, pour laquelle Pascale Pascariello a eu accès à des lieux habituellement interdits aux journalistes, ou avec les podcasts sur les grandes enquêtes d’Edwy Plenel qui ont montré le dessous des cartes de son travail. Nous abordons aussi le son avec nos articles lus par des comédiens, qui s’écoutent en mobilité ou en faisant autre chose. Cette partie de notre offre en accès libre permet de se faire une bonne idée de ce qu’est Mediapart et favorise l’abonnement.

Il est absolument nécessaire d’obtenir un droit d’agrément et de révocation des journalistes sur la direction éditoriale pour assurer l’indépendance de la rédaction par rapport à l’actionnaire.

IN : vous avez quitté Les Echos quand le journal a été racheté par LVMH puis rejoint Mediapart à sa création. Seize ans plus tard, quel bilan tirez-vous de ces années au sein d’un titre indépendant…

C.F. : à l’époque, notre mobilisation n’avait pu empêcher la reprise en main des Echos par Bernard Arnault. J’avais choisi de rejoindre Mediapart pour sa promesse autour de l’indépendance et de l’enquête, d’une information que l’on ne trouverait pas ailleurs, d’un journal qui dérange… Ce pari a fonctionné et je continue de considérer qu’il est d’autant plus utile que nous sommes dans un moment de concentration des pouvoirs des médias dans les mains de quelques industriels du luxe, de l’armement, du BTP… Cela étouffe la presse indépendante et limite les possibilités d’enquêtes. Je regrette que beaucoup de collègues aient tant de mal à sortir les infos face à un actionnaire qui pratique la censure ou dont le comportement peut amener un risque d’auto-censure. Au moment où l’on fait face au danger de l’extrême droite, où l’information est maltraitée et certaines révélations étouffées, il est absolument nécessaire d’obtenir un droit d’agrément et de révocation des journalistes sur la direction éditoriale pour assurer l’indépendance de la rédaction par rapport à l’actionnaire. Si ces industriels étaient des hommes et des femmes de presse, ce serait une bonne chose mais ils n’investissent dans les journaux que pour asseoir leur influence. Ce sont souvent de mauvais gestionnaires qui se repassent les journaux de l’un à l’autre, aux dépens de notre vitalité démocratique commune. Plus que jamais, l’indépendance me paraît la clé de tout.

 

En savoir plus

Mediapart comptabilise un peu plus de 220 000 abonnés.

Son chiffre d’affaires 2023 était en progression de 5,7 % à 22 445 900 euros et son résultat net de 2 263 383 euros (-12 %).

À lire aussi sur le même thème

Les Newsletters du groupe INfluencia : La quotidienne influencia — minted — the good. Recevez une dose d'innovations Pub, Media, Marketing, AdTech... et de GOOD

Bonne idée ! Je m'inscris !

Allez plus loin avec Influencia

the good newsletter

LES FORMATIONS INFLUENCIA

les abonnements Influencia