4 mai 2011

Temps de lecture : 3 min

Ben Laden, monstre mythologique

Le personnage de Ben Laden a tout de la figure du mythe. Son ascension et sa chute, la naissance de sa légende et sa traque sont proches des archétypes des monstres mythologiques. Sans oublier la gloire et la rédemption du héros Obama. Par Thomas Jamet

Mon ami darkplanneur l’a brillamment illustré le jour de l’annonce de la mort du fondateur d’Al Qaïda : Ben Laden est une figure diabolique. Je dirais même plus : monstrueuse. Le Monstre est structurant pour nos civilisations et nos structures imaginaires. Les Monstres ont toujours fait partie de notre quotidien. De tous temps et dans toutes les civilisations, l’Homme a lutté contre eux, du Dragon terrassé par Saint Michel à la lutte de Thésée contre le Minotaure sans oublier les Harpies, les Sirènes ou les Chimères combattus par les héros de l’Antiquité.

Il est essentiel de comprendre que le terme monstrum signifie en latin avertissement, présage. Le Monstre est annonciateur de terribles signes divins. Il annonce l’accident – ce qui arrive – une perturbation. C’est pour cela et presque plus que pour l’horreur de ses méfaits qu’il doit être éliminé car il symbolise un grave dérèglement du monde et du Cosmos, de l’Univers comme système organisé.

La meilleure illustration est la légende de la Bête du Gévaudan. Une Terreur comme le royaume de France n’en a jamais connu, médiatisée par le bouche à oreille et les gazettes, jusqu’à la Cour du roi Louis XV. La Bête faisait à la ville et à la cour, le sujet de toutes les conversations. Dans une France qui ne sait pas encore qu’elle est à l’aube de sa Révolution, elle est considérée comme annonçant de grands troubles. La Bête du Gévaudan a cristallisé le sentiment latent de changement après bon nombre d’hivers rigoureux, une hausse des prix suite à de mauvaises récoltes, des épizooties et la peste. La Bête a bel et bien révélé, annoncé ce qui allait changer. Un présage prérévolutionnaire.

Le Monstre est le négatif opposé au positif, le bouleversement de l’ordre tranquille. Le Monstre dérange, déforme et son existence ou sa révélation permet de mettre un mot, un concept, une image sur ce qui change. En cela il permet d’incarner ce qu’il faut éliminer. Il incarne le mal, et cette incarnation a une réelle vertu, celle de rassembler, de fédérer. Par son existence même il est le Ça qui permet au surmoi collectif et au conscient social de se structurer contre le Monstre, contre un état de fait jugé par la communauté comme négatif. Il a comme rôle d’incarner des éléments négatifs que le Monde doit expulser, éliminer afin de rétablir l’ordre, le Cosmos ordonné et ainsi faire renaître un nouveau cycle à la Mort du Monstre.

Si les monstres n’existent pas il faut qu’on les crée. Ou ils se créent spontanément. C’est ce qui s’est passé avec Oussama Ben Laden, personnage mythique par excellence qui emprunte et recrée spontanément à sa manière les figures de la diabolisation et du monstrueux. Time Magazine l’a même comparé à sa mort à Hitler en dupliquant sa couverture de 1945 à propos de la mort du leader djihadiste.

Son ascension est trouble. Selon la légende, Ben Laden aurait été à la solde de la CIA pendant ses années de lutte antisoviétique en Afghanistan. En cela, Ben Laden incarne l’image du traître à l’image d’un Lucifer trahissant Dieu en faisant sécession, mais se rapproche aussi de la structure narrative du monstre se rebellant contre son créateur, à l’image de la créature de Frankenstein. Il est probable que jamais Ben Laden n’a eu de liens avec la CIA, mais l’histoire populaire tient pour certain cet état de fait. L’Histoire s’écrit toute seule, romançant naturellement les éléments réels.

Son fait d’arme ultime, les attentats du 11 septembre 2001 représentent tout de l’acte monstrueux. Ils annoncent, montrent et sont le présage (monstrum) de l’avènement réel d’un nouvel ordre globalisé. Cet événement a incarné le début du XXIème siècle, comme l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand a précipité le Monde dans le XXème siècle. Sa période de fuite le confirme dans un statut quasi-légendaire : comme la Bête du Gévaudan, il a le don d’ubiquité et échappe aux armées du Monde entier. Sa chute a enfin tout de la chute d’un démon de l’Antiquité.

Déniché dans sa cachette secrète par une bande de héros, les force d’intervention Navy Seals, Ben Laden symbolise le besoin de se créer des ennemis et des monstres, de se raconter une histoire imaginaire structurante qui s’auto génère. Il a même fait face à Barack Obama le héros. Car dès l’Antiquité, le monstre est toujours opposé à un Héros qui trouve son existence justifiée par le Monstre (on peut penser à Thésée et le Minotaure, Jason et les taureaux d’Héphaïstos, Persée et la Méduse). L’élimination par le Héros est fondatrice ontologiquement.

La mort du Monstre refonde un nouvel ordre cosmogonique. La fonction du monstre est narrative : l’existence du monstre est un obstacle majeur à la renaissance du monde, à la fondation d’un ordre nouveau ou au retour à l’harmonie originelle. Le tuer est donc indispensable sur le plan actantiel, le monstre est élément perturbateur majeur. Justement à la mort de Ben Laden, un monde nouveau a semblé naître. A la seconde de l’annonce de sa disparition, des individus ont inscrit sur Foursquare leur « check-in » dans un monde « post-Ben Laden ».

 Thomas Jamet – NEWCAST – Directeur Général / Head of Entertainment & brand(ed) content, Vivaki (Publicis Groupe)
@tomnever

La rédaction

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