30 octobre 2013

Temps de lecture : 4 min

Les Bains : quand le temple de la fête se transforme en œuvre collective

"Les Bains", club mythique de la nuit parisienne à " l'histoire glorieuse et mouvementée ", comme aime à le souligner Jean-Pierre Marois, le propriétaire des lieux, s'est transformé en résidence de street artists sous son impulsion et celle de la galeriste Magda Danysz.

De Marcel Proust à Mick Jagger en passant par Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat, Keith Haring, Yves Saint Laurent ou encore Spike Lee, tous les plus grands noms de la scène artistique sont passés dans cet immeuble haussmannien unique. Le coup de grâce a failli lui être donné en 2010, quand la préfecture de police a ordonné sa fermeture suite à des travaux sauvages qui menaçaient l’immeuble d’effondrement. En attendant les travaux de réhabilitation qui transformeront l’immeuble en hôtel de luxe, le propriétaire a eu l’idée d’utiliser cette phase de transition pour (ré)offrir aux Bains l’effervescence artistique propre à l’ADN et à l’histoire des lieux.

C’est dans cet objectif que Jean Pierre Marois a confié le commissariat d’exposition à Magda Danysz, galeriste spécialisée dans l’art urbain depuis l’âge de 17 ans. Elle dirige aujourd’hui la galerie Magda Danysz à Paris et Shanghaï, et est également maître de conférences à Sciences-Po Paris.

Interview de Magda Danysz

Dans votre parcours, qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au Street art ?

Étant de cette génération de jeunes qui a vu débarquer le graffiti en Europe vers 1982-1984 à travers des films comme Style Wars et des livres comme Subway art, j’ai été fascinée par cette culture. Dès cette époque, personne ne voulait reconnaître que nous avions une forme d’art majeure qui naissait sous nos yeux et qui selon moi aurait du être représentée dans les musées. C’est là que je me suis dit que si j’ouvrais un jour une galerie, je pourrais soutenir les artistes et leur permettre d’accéder à la reconnaissance artistique. Cela m’a pris un peu de temps mais en rencontrant ensuite des artistes comme Mambo, Psy, Sharp, JonOne, Ash, Skki, JayOne et bien d’autres, j’ai décidé de poursuivre ce rêve un peu fou. C’est avant tout leur soutien qui m’a permis de suivre mon idée.

Quelle idée commune a porté le projet ?

Le projet de la résidence d’artistes des Bains est né sur une intuition du propriétaire de l’immeuble, Jean-Pierre Marois. L’idée initiale était de proposer les murs du lieu en chantier aux artistes. Pendant la première visite, nous avons découvert une fresque de Futura et une œuvre de Space Invader à la lumière d’un téléphone portable. C’est aussitôt après que la galerie a proposé un projet de résidence d’artistes où ces derniers pourraient loger sur place et prendre le temps de créer en toute liberté. Face à la qualité des interventions des artistes et au nombre important de réponses, prévue initialement pour un mois et demi, la résidence a été prolongée et étendue à quatre mois de janvier à avril 2013.

Comment les artistes ont-ils réagi au fait que les œuvres soient éphémères et que le lieu soit fermé au public ?

La dimension éphémère de la résidence et des œuvres, était un parti pris dès le départ du projet. Cela a probablement été un des facteurs clé du succès et du résultat artistique. Tous les artistes étaient totalement libres de créer, sans penser aux contraintes matérielles (logistique, transport), ou aux contraintes de marché. Il s’agit réellement ici de création pour la beauté du geste. La dimension éphémère a aussi permis à beaucoup d’artistes d’entrer dans une logique plus expérimentale et de s’essayer à des installations qu’ils n’auraient peut-être pas réalisées dans un autre cadre. Aussi, le terme de résidence d’artistes prend tout son sens dans ce projet.

Bien que la résidence n’ait pas été ouverte au public, le résultat et l’investissement des artistes ont dépassé toutes nos espérances. Il nous semblait alors important de partager cette expérience et de remercier les artistes. C’est pour cette raison qu’un livre mythique, rassemblant les photographies de Stephane Bisseuil et Jerome Coton, témoignages de tout ce qui a été réalisé, a pu être publié, grâce au soutien de l’éditeur Drago.

Que pensez-vous du retour en force du graffiti ? Estimez-vous que, paradoxalement, il est représentatif de la tendance à l’œuvre dans le Street art actuellement ?

La nouvelle génération de street artists est particulièrement intéressante dans sa manière de renouveler – tout en restant fidèle – un mode d’expression né avec le graffiti. Il est incroyable de voir qu’aujourd’hui, de nouveaux entrants, à peine âgés de 20 ans, tels que JR, STEN LEX, VHILS, révolutionnent encore ce mouvement en apportant des nouvelles idées et de nouvelles techniques.

Vous avez eu une couverture médiatique très importante et les évènements autour du Street art sont très repris. Comment expliquez-vous un tel engouement pour l’art urbain dans les médias? Pensez-vous que le regard des médias sur le Street art a changé ?

J’ai fait ma première exposition en septembre 1992. C’est le cadeau que je me suis fait pour mes 18 ans ! Depuis le regard sur l’art urbain a évolué mais, paradoxalement, ce n’est pas au niveau du public que l’évolution est la plus significative. Les visiteurs, on en a toujours eu ! Le problème, c’était plutôt la profession. On me disait : « tu ne fais pas de l’art ! ». Ce regard très condescendant des marchands sur le Street art n’a changé que très récemment – et malheureusement pour des raisons liées au marché. A partir du moment où on atteint un certain prix, le jugement change ! Pour les cyniques de la profession ce sont les ventes aux enchères qui ont marqué le tournant. Un jour, une journaliste d’art importante m’a même demandé : « Mais pourquoi tu parles de mouvement ? ».

Il y a eu et il y a encore un scepticisme très important, mais c’est ce qui se passe chaque fois qu’apparaît un nouveau mouvement artistique.

Retrouvez le projet des Bains sur www.lesbains-paris.com/

Propos recueillis par Louise Gigon
 Rubrique réalisée en partenariat avec La Société Anonyme

La rédaction

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