7 septembre 2021

Temps de lecture : 3 min

Alain Deneault, philosophe : « le monde que nous nous préparons est effrayant…»

Docteur en philosophie, Alain Deneault est membre du Collège international de philosophie à Paris. Auteur de plusieurs ouvrages dont « Bande de colons. Une mauvaise conscience de classe », « L’économie esthétique » et « L’économie de la foi », ce philosophe québécois ne ménage pas ses critiques contre le modèle consumériste actuel. Et pour lui, la pandémie ne va pas nous remettre sur le bon chemin. Loin de là…

Alain Deneault
INfluencia : Quel a été l’impact de la pandémie sur nos sociétés?

Alain Deneault : Le monde que nous nous préparons est effrayant. Même si la pandémie a frappé les imaginaires, elle ne peut pas être pensée toute seule, elle s’ajoute à une série de phénomènes qui témoignent de l’échec de notre régime : les perturbations climatiques, les inégalités sociales grandissantes, la perte générale du sens. Le capitalisme n’a créé ni inégalités sociales ni la destruction environnementale ni les pandémies, mais il en accentue gravement le phénomène, comme cause, pour ensuite s’ériger comme la solution pour y remédier. Autrement dit, dans le chaos et les crises multiples qu’il génère, les grandes entreprises continuent de chercher à faire ce qu’elles font le mieux, du profit. En ce qui concerne la pandémie, l’interconnexion frénétique de l’appareil de production mondialisé, la monoculture – elle aussi érigée comme principe dans le monde – et le tourisme de masse sont en cause, comme le prédisaient déjà bien des sujets lucides avant qu’elle ne survienne. À ce chapitre, un dernier livre sur la question, de Marie-Monique Robin (La Fabrique des pandémies), nous annonce dans les décennies à venir une épidémie de pandémies. Voilà, nous le savons maintenant.

IN : En quoi cette crise sanitaire a-t-elle bouleversé nos certitudes?

A.D. : Selon les endroits, les arcs-en-ciel annonçant que « Ça va bien aller », les prophéties non auto-réalisées sur le « retour à la normale » et autres banalisations de la « crise » en tant que celle-ci s’accompagne nécessairement d’une « sortie »… ne tiennent pas leur promesse. Quand une ville de l’Ouest canadien atteint les 50° avant de disparaître complètement dans les flammes, quand les États-Unis d’Amérique se perdent en ouragans depuis le début du siècle, lorsque 80 % des populations d’insectes disparaissent de l’Europe en une poignée de décennies, lorsque des millions de réfugiés environnementaux cognent aux portes de l’Occident, les illusions du marketing d’entreprise et le bavardage des oligarques finissent par céder, de la même manière que le verbiage des ministres soviétiques faisait rire ouvertement à la fin des années 1980. On a beau vouloir en rajouter sur le mode de l’autosuggestion et de la servitude volontaire, ça ne tient plus.

IN : La crise a-t-elle déjà modifié certains de nos comportements et si oui lesquels?

A.D. : Si on veut être rigoureux, la question est très vaste et requiert un travail sociologique important. L’hypothèse de laquelle on peut partir porte sur le doute existentiel qui est semé par la situation, et surtout le refoulement dont il fait l’objet, soit chez les idéologues du régime qui se cambrent et le durcissent dans l’espoir qu’il perdure encore un temps, soit chez des penseurs et citoyens qui se précipitent dans des conclusions hâtives (les fameux « complots ») pour calfeutrer les aires de doute qui mènent à l’angoisse.

IN : Lorsque la pandémie aura disparu, allons-nous revenir à notre « vie d’avant » ou certains changements imposés par la pandémie vont-ils s’inscrire dans la durée ?

A.D. : Lorsque cette chaîne de symptômes aura disparu – dont la pandémie n’est qu’un élément – qui témoignent de l’hubris de notre régime extractiviste, productiviste, consumériste et capitaliste, tellement de choses auront disparu, qu’il est difficile, et même effrayant, d’imaginer le monde que nous nous préparons. Depuis des décennies, depuis les années du Club de Rome au moins, soit les années 1970, on nous annonce des seuils (augmentation de 2°C ; 400 ppm…) à partir desquels l’évolution de la planète devient imprévisible et irréversible. Nous avons aujourd’hui traversé ces seuils dans une allégresse historiquement irresponsable. La note s’en vient. Elle n’aura jamais autant mérité son surnom de douloureuse.

IN : Notre rapport à la consommation a-t-il évolué depuis cette crise?

A.D. : L’accentuation de transactions en ligne a rendu encore plus distant et décalé le consumérisme. Le caractère fétichiste de la marchandise dont parlait Marx s’est réalisé dans la forme d’une pure image. La marchandise n’a même plus à paraître sur de véritables étals et rayons, elle apparaît dans son domicile, aseptisée, sur-emballée, comme si elle s’était générée dans un œuf. Si la pratique de la restriction mentale est son fort, on n’a jamais autant rempli les conditions culturelles pour nier le travail et oublier sa dimension.

IN : Vous dites qu’un changement de paradigme s’impose. La pandémie va-t-elle être le déclencheur de ce phénomène ?

A.D. : Un déclencheur, non, mais certainement un facteur. De plus en plus de gens comprennent la nécessité au xxe siècle de penser la géopolitique et l’organisation du monde en termes de biorégions et de s’organiser en fonction de leur capacité immédiate à réagir aux crises, notamment sur le plan de l’alimentation, de l’habitat, de l’énergie et du transport.

Frédéric Thérin

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