24 janvier 2021

Temps de lecture : 6 min

Adèle Van Reeth : « Rien n’est plus trompeur que de parler de la liberté à partir du sentiment qu’on en a »

Chacun a pu éprouver dans sa vie que le bonheur ou l’amour se révèlent à soi lorsque l’on vient à en manquer, que l’on nous en prive. Durant cette année 2020 – où l’épidémie de Covid-19 nous a pris en otage – qui a nécessité des décisions étatiques jugées parfois liberticides, on s’est beaucoup questionné sur notre et nos libertés. Enfermés, interdits, nous étions « enfin » libres de réfléchir à notre manque : de mouvement, de culture, de rencontres, etc. Un peu perdus, à notre secours nous avons appelé Adèle Van Reeth, elle qui d’habitude écoute ses invités à l’antenne, afin de nous aider à cerner ce qu’est la liberté, son ruissellement dans le quotidien, si âpre quand il est asséché… Elle répondait début novembre à nos questions dans la revue INfluencia 35 « INspirations 2021 » qui sort aujourd »hui.

INfluencia : vous venez d’écrire un livre sur l’ordinaire*. En quoi faut-il distinguer l’ordinaire du quotidien ?

Adèle Van Reeth :  le quotidien désigne l’ensemble des activités qui composent mes journées. Il peut facilement faire l’objet d’une description : heure du réveil, composition des repas, trajet pour aller au travail… autant de gestes qui, parce que je les répète chaque jour, deviennent des habitudes et donnent un rythme, un cadre et une forme à mes journées. Cette forme n’est pas immuable, je peux faire varier mes habitudes, changer mon quotidien par les détails (descendre un arrêt de bus plus tôt) ou dans son ensemble (déménager dans un autre pays). Mais même quand je crois avoir tout changé, il y a une partie de ma vie sur laquelle je n’ai pas de prise et que je nomme « la vie ordinaire ». L’ordinaire, c’est ce qu’il reste même quand je change de vie : l’inéluctable répétition des jours et des nuits qui, où que je sois, ne changera jamais puisque cette dimension de l’existence est constitutive de mon rapport au monde.

IN :  il y a un paradoxe dans la société actuelle entre la liberté de ton que l’on peut avoir sur les réseaux sociaux et les restrictions de liberté de plus en plus nombreuses (confinement, surveillance généralisée via la captation des données, bien-pensance…) : il ne faut pas manger de viande, pas rire du religieux, plus employer certains mots, etc. Est-on encore libre ? Jusqu’où selon vous peut-on et doit-on nous bâillonner ?

AVR :  de manière générale, rien n’est plus trompeur que de parler de la liberté à partir du sentiment qu’on en a, tant, bien souvent, nous sommes nous-mêmes responsables des restrictions que nous nous imposons. Personne ne nous interdit de manger de la viande aujourd’hui, de même que personne ne vient contrôler si vous « bougez » après avoir « mangé », comme le recommandent les messages gouvernementaux en faveur de l’hygiénisme. Les incitations ne sont pas des restrictions. De plus, une partie d’entre nous sait bien qu’il suffit que l’on nous déconseille de faire quelque chose pour voir immédiatement naître en nous l’envie irrépressible de faire cette chose ! Il faut garder en tête que la liberté, loin d’être une substance fixe et immuable, se joue aussi dans ces moments de transgression licite qui font passer pour une révolution intérieure ce qui n’est qu’un détail aux yeux de tout le monde. En d’autres termes, les bornes et les limites à la liberté sont aussi parfois l’occasion pour elle de se raviver alors qu’elle était en train de s’assoupir.
Une fois qu’on parvient à s’extraire de cette dialectique libre/pas libre, et que l’on comprend que la liberté est souvent complexe et changeante, il faut aussi garder en tête que malgré les restrictions très fortes qui pèsent sur nous en ces temps de confinement, nous vivons dans un pays qui accorde beaucoup d’importance à la liberté. On a beaucoup parlé récemment de l’héritage des Lumières françaises qui se traduirait par le goût pour la liberté d’expression. Il ne faut pas oublier que les libertés au sens juridique sont des droits gagnés à coups de combats parfois sanglants, et donc que pendant longtemps elles n’ont pas du tout été des évidences. Aujourd’hui, le combat consiste à tout faire pour qu’elles restent des évidences, surtout quand elles sont mises à mal.
Mais le problème se pose avec beaucoup d’acuité quand la situation impose de privilégier la collectivité sur l’individu – comme c’est le cas avec le confinement. C’est le lot commun de chaque pays : pour bien vivre ensemble, il faut parfois renoncer à des intérêts personnels. Sans cette condition, aucune politique n’est possible. Toute la question est de savoir jusqu’où nous sommes prêts à sacrifier nos intérêts privés (dont notre liberté individuelle) au nom d’un intérêt collectif (la santé) dont nous avons pourtant besoin pour continuer à vivre… Là encore, la réflexion sur la liberté fait apparaître sa complexité : de quelle liberté parle-t-on ? Celle de vivre comme on l’entend ou celle de vivre plus longtemps ? Le fait que nous puissions ne pas être d’accord à ce sujet est le signe d’un bon état de santé général !

IN : en littérature, mais aussi dans le cinéma ou le théâtre, la chasse menée notamment par les éditeurs ou majors américains contre les stéréotypes ne risque-t-elle pas d’emmurer la création et de lui interdire la transgression, la contestation ?

AVR : je ne suis pas inquiète pour la création artistique – littéraire, cinématographique ou musicale – qui a toujours su transformer les contraintes en vecteurs de créativité. Je me soucie davantage de l’introduction de la morale dans le domaine artistique, et de la confusion entre morale et politique. L’un des buts de la politique dans les démocraties occidentales doit être de faire en sorte de garantir l’égalité entre chaque citoyen. L’égalité absolue ne sera jamais atteinte, mais ce n’est pas une raison pour renoncer à essayer de s’en approcher au maximum. Il est primordial que ces combats pour l’égalité soient enseignés à l’école et nourrissent le débat contemporain. Mais effacer ou censurer des œuvres d’art au motif qu’elles véhiculent des valeurs contraires à celles que l’on transmet aujourd’hui, c’est un contresens majeur. Comment continuer à enseigner l’histoire si l’on détruit ce qui la constitue (les œuvres d’art constituent des témoignages historiques très précieux) ? Depuis Platon, l’art suscite la méfiance de la politique, ce qui est encore une manière de prendre acte de son importance. N’oublions pas : plus la création artistique sera contrainte, plus elle deviendra transgressive, nécessairement…

IN : la liberté d’expression peut-elle être inconditionnelle ?

AVR : dans son Traité sur la tolérance, rédigé en 1763, Voltaire rappelle en substance que la seule limite à la tolérance, c’est l’intolérance. En d’autres termes : je ne peux pas tout tolérer chez l’autre de manière inconditionnelle. Quelles sont ces conditions ? Le respect de la dignité de la personne, par exemple. Je suis en droit de ne pas respecter ce qui porte atteinte non pas à mes idées ou à mes croyances, mais à ma personne. Cette distinction me paraît décisive. Le blasphème n’atteint pas une personne, mais une croyance. Dès que l’on sort du registre des idées ou de la croyance, et qu’on s’attaque à la personne, les sanctions doivent être appliquées. Sinon, le débat deviendra impossible.

IN :  l’un des projets de la Convention citoyenne pour le climat est d’inscrire dans les publicités la phrase « En avez-vous réellement besoin ? » Au nom du « bien commun », la société française semble prête à accepter plus de censure, d’autorité et de sanction contre promesses sécuritaires, au boycott contre transition écologique… Les marques elles-mêmes se plaignent de la multiplication des interdits. La consommation serait-elle devenue « un mal » pour la société ?

AVR : l’économie n’est en elle-même ni morale ni immorale. Elle est amorale, au sens où elle suit d’autres lois que celles du bien et du mal qui structurent notre société. Tant qu’on oublie ça, on ne se donne pas les moyens adéquats de pouvoir réguler cette économie de manière à réduire les inégalités qu’elle engendre, par exemple. En revanche, puisque précisément ce qui fait que nous sommes des êtres humains c’est la capacité à réfléchir aux valeurs de nos actions, et à nous interroger sur la direction que nous voulons donner aux politiques globales, il est normal de réglementer les modes d’action nécessaires pour parvenir à ces fins (par exemple réduire le réchauffement climatique). On revient à l’insoluble dialectique entre l’individu et le collectif : si je préfère vivre comme je l’entends au lieu de tout faire pour réduire le réchauffement climatique, ne suis-je pas libre de le faire ? La réponse est non, si vous situez votre liberté dans le fait d’acheter des voitures très polluantes, par exemple. De même qu’aujourd’hui vous n’êtes plus libre de fumer des cigarettes dans des lieux publics. Jusqu’où sacrifier les désirs individuels au nom du collectif ? On en revient encore au même problème.

IN : dans votre ouvrage sur la méchanceté**, vous posez la question : « Pourquoi est-il essentiel de prendre la méchanceté au sérieux dans notre société ? » Je voudrais compléter cette question en vous demandant pourquoi aujourd’hui les personnalités méchantes (Trump, Erdogan…) sont plus populaires que jamais et fascinent par rapport aux gentils dévalorisés ?

AVR : qu’est-ce qu’une personnalité méchante ? La réponse n’est pas évidente. Nul n’est méchant volontairement, disait Socrate, signifiant par là que la méchanceté ne serait pas intentionnelle et qu’elle serait soluble dans la connaissance. Depuis, le christianisme a développé l’idée d’un homme qui serait pécheur avant même d’être né, et de manière irréversible. Aujourd’hui, la méchanceté apparaît comme un trait de caractère, l’approche n’est plus morale. Je ne dirais pas que certaines personnes politiques sont populaires grâce à leur méchanceté, je dirais qu’elles le sont malgré leur méchanceté. Comme si c’était secondaire. Comme si on avait le droit d’être méchant, c’est-à-dire de nuire intentionnellement à autrui, pour représenter les intérêts d’un pays. Cela me semble contradictoire.

Ps: La revue 35: INSpirations 2021 est sortie. Pour se la procurer cliquez ici

*La Vie ordinaire, Adèle Van Reeth, Gallimard, 2020.
**La Méchanceté, Michaël Foessel et Adèle Van Reeth, Plon/France Culture, 2014.

Bio
Adèle Van Reeth est philosophe et coauteure de nombreux ouvrages thématiques sur la jouissance, la méchanceté, l’obstination, le snobisme et la pudeur. Elle est par ailleurs très présente dans les médias : chroniqueuse sur des plateaux de télé, animatrice de l’émission D’art d’art ! sur France 2 et productrice des quotidiens Chemins de la philosophie sur France Culture depuis 2011. Elle publie cette année La Vie ordinaire (Gallimard), littéralement fruit d’une gestation.

 

Musnik Isabelle

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